HIDDEN
Jafar Panahi, 2020
LE COMMENTAIRE
En Occident, on aurait plutôt tendance à faire la promotion des talents. L’industrie marketing a bien compris que donner sa chance pouvait être un business juteux. Car nombreux sont ceux qui cherchent leur quart d’heure de gloire, sans forcément le mériter d’ailleurs. Et plus nombreux encore sont ceux qui veulent regarder le jeu de massacre des auditions. Tout le monde est content. À l’inverse, il existe d’autres sociétés où l’on préfère jeter un voile pudique sur la grâce – de peur qu’elle n’éclabousse.
LE PITCH
Un réalisateur accompagne une productrice pour tenter de convaincre une chanteuse.
LE RÉSUMÉ
Jafar Panahi est en voiture avec sa fille Solmaz Panahi. Ils attendent tous les deux Shabnam Yousefi. Rendez vous place de la République Islamique.
Les deux femmes sont heureuses de se retrouver. Shabnam Yousefi prépare une pièce de théâtre. Elle a un service à demander à Jafar Panahi.
De quoi s’agit-il ?
(…) Je voulais produire une pièce de théâtre centrée sur les femmes. J’avais très envie de travailler avec des femmes, mêmes jeunes ou débutantes, pour les faire entrer dans le monde de l’art. J’ai choisi des bons textes, j’ai cherché des actrices qui jouent sans dialogue. Pour la musique, les chants et le reste, je voulais travailler avec des femmes. Une fois les actrices trouvées, j’ai cherché une voix.
Shabnam Yousefi a trouvé sa soprano. Malheureusement, sa famille lui interdit de participer à la pièce.
Ses parents l’interdisaient de chanter. Elle avait peur. Ça l’empêchait d’accepter. Elle avait honte.
Jafar Panahi a tourné un précédent documentaire dans lequel il s’est rendu en Azerbaïdjan pour permettre à une jeune femme de se libérer de son village pour réaliser ses rêves d’actrice. Shabnam Yousefi espère qu’il puisse avoir une influence à nouveau.
Avec vous, on peut peut-être faire quelque chose.
Tous les trois se rendent dans un petit village kurde pour aller à la rencontre de la chanteuse (Trife Karimian).
Shabnam Yousefi doit montrer patte blanche. Ils sont invités à entrer. Par contre, il n’est pas possible de voir la jeune artiste.
Elle ne nous donne pas la permission de voir son visage, ni de la filmer. C’est le père qui ne donne pas la permission car la femme du Mollah a entendu la voix de sa fille et a dit que si les garçons du village l’entendaient chanter, toute la famille serait maudite.
Elle va donner de la voix, derrière un drap blanc. Une chanson émouvante de quatre minutes, a capella.
L’EXPLICATION
Hidden, c’est bien aussi de ne pas toujours tout montrer.
Les iconophiles respectent le sacré et vouent une obsession aux représentations de toute sortes. Il faut absolument exhiber les idoles afin de pouvoir les vénérer. La religion catholique a connu quelques périodes de son histoire pendant lesquelles les églises étaient truffées de fresques grandioses et de statues imposantes.
À l’inverse, les iconoclastes respectent également le sacré mais pas de la même manière. Le divin ne doit pas s’afficher. La religion catholique a connu d’autres périodes de son histoire lors desquelles on brûlait carrément les icônes. Chez les protestants, on préfère la sobriété. Tandis que l’islam et le judaïsme bannissent fermement toute représentation.
Entre celles et ceux qui veulent tout voir ; et celles et ceux qui ferment les yeux (cf Les Aventuriers de l’Arche perdue), il existe peut-être un juste milieu.
En Iran, la sévérité du régime impose de se cacher (cf Persepolis). Malgré le mouvement Femme, Vie, Liberté, les femmes doivent sortir en public avec un voile. On veut voir celles qui trichent alors les autorités utilisent des caméras, voire même l’intelligence artificielle avec la reconnaissance faciale, pour s’assurer que le port du hijab soit bien respecté. Les contrevenantes sont identifiées et signifiées de leur amende par courrier électronique. Preuve que les réactionnaires savent quand même accueillir la modernité, quand ça les arrange.
Shabnam Yousefi est une femme radieuse. Son sourire est éclatant. Quel dommage de couvrir sa beauté persane. Malgré tout, elle a grandi dans cette culture, encore marquée par les injonctions de sa grand-mère.
Une fille ne doit pas rire et montrer ses dents. Les gens penseront qu’elle est folle.
L’iconoclasme la pénalise jusque dans son métier puisque sa représentation théâtrale manque d’une chanteuse qui n’a pas le droit de figurer sur scène. C’est insupportable. Raison pour laquelle Shabnam Yousefi fait appel à Jafar Panahi. Elle veut faire savoir à tout le monde ce qui se passe. Sa démarche consiste à dénicher une pépite et lui donner toute la visibilité qu’elle mérite, en espérant faire évoluer les mentalités au passage.
Si personne n’est au courant, le problème ne sera jamais résolu.
Ils se rendent donc ensemble dans ce petit village où l’on suit scrupuleusement les traditions. Où il faut demander la permission avant de pouvoir rentrer sur la point des pieds. Shabnam Yousefi ne manque pas d’égratigner cette communauté obscurantiste au passage.
Ici les gens se marient souvent entre cousins. Tout le monde se connait.
La tentative échoue, à moitié.
Car on pourrait aussi se dire que cultiver une part de mystère présente un certain intérêt (cf Le Prestige). Ce documentaire sur un voyage en terre inconnue à la recherche d’une chanteuse sans visage se justifie en partie parce que la chanteuse ne se montre pas. C’est parce que l’on ne peut pas voir que l’on cherche à voir.
Le fait que la chanteuse reste derrière son rideau crée une forme de frustration chez Jafar Panahi, mêlé de fascination. Cette dissimulation donne même de la puissance au chant. Jafar Panahi n’en est que d’autant plus captivé. Une pudeur qui tranche avec ces jeunes artistes qui hurlent en gesticulant désespérément sur scène pour se faire remarquer.
Cette situation tranche est une rupture avec la tendance qui markete des artistes et cherche à les enfoncer dans les oreilles du public sans qu’il n’ait rien demandé, comme s’il s’agissait de plats préparés (cf A Star is born). Gare à l’indigestion. On entend les mêmes artistes partout et on les voit sur toutes les plateformes. La soupe se ressemble. C’est précisément pour cela aussi que l’on doit repartir à la chasse aux talents inconnus. Le public a besoin de retourner dans des festivals un peu confidentiels afin de découvrir des artistes anonymes, pour avoir un vrai coup de coeur non-trafiqué (cf Sugar Man).
LE TRAILER
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