NOTRE DOCTRINE
Damien Salama, 2020
LE COMMENTAIRE
Quand on porte un déguisement, c’est souvent pour s’amuser et parce que c’est carnaval. Mais quand on fait partie d’un groupe, qu’on porte le même déguisement que tous ses copains et que le déguisement est composé d’un casque à visière, de protections et d’une matraque, c’est qu’on intègre les forces de l’ordre. Là, ce n’est plus tout à fait de la rigolade.
LE PITCH
Des aspirant·es CRS complètent leur formation.
LE RÉSUMÉ
Les aspirant·es se lèvent les un·es après les autres pour donner leurs motivations.
Mon père était CRS. J’ai voulu faire comme lui. Pour avoir des missions variées et aussi pour la rémunération.
J’ai choisi CRS pour l’esprit d’équipe.
J’suis ici parce que j’ai toujours voulu être là. Y’a 1,000 choses à recadrer en France, on l’a vu.
C’est pour être au contact des citoyens et garantir leur sécurité face à ceux qui cassent. Ce qui m’a plu dans ce métier, c’est que sa prône la cohésion et la solidarité.
Le formateur (Cyril Fragnière) a l’air content. Il félicite ses troupes avant de recadrer les débats.
Vous avez des belles aspirations! (…) Petit rappel : notre devise, c’est servir. Notre devise elle dit tout. Servir, c’est servir ses concitoyens, servir la République, servir l’intérêt général et garantir l’ordre républicain. L’ordre, c’est notre but à tous.
Pendant leur formation, les aspirant·es sont mis·es en situation. Un CRS en activité (Fabrice Daveu) vient témoigner.
Vous allez être montré du doigt par les gens. (…) Demandez aux collègues qui ont vécu ça en 2007. (…) On ne peut plus intervenir de la même manière.
Entre les exercices pratiques, les aspirant·es se parlent. Certains doutent. D’autres ne se posent pas de question.
Là on passe pour les connards de l’histoire!
On est en train de se faire lyncher et tu me dis qu’on passe pour des connards ?
Un aspirant (Emre Uludag) a un peu de mal avec les consignes et le fait savoir. Il se fait aussitôt recadrer par un formateur (Raphaël Quenard).
Du coup, on doit généraliser les gens dans la foule ?
Tu veux leur faire remplir un sondage pendant que tu y es ?
Bien qu’il ait des doutes, l’aspirant doit justifier son choix auprès de sa soeur (Margot Madani).
Sur une vidéo de 30sec, t’as pas de contexte. (…) Je peux comprendre qu’il y ait des débordements. Mais faut aussi se mettre à la place des forces de l’ordre. En face d’eux ça peut être vachement violent.
Mais peu importe le contexte, c’est pas la question. Tu frappes pas les gens comme ça.
D’accord mais les manifestants ils sont pas cons. Quand ils arrivent sur une manifestation, ils voient que ça va chauffer, que ça peut exploser.
Les aspirant·es ont bouffé des gaz lacrymo. On leur a appris à lancer des grenades. Une dernière mise en situation, et c’est parti.
Vous sortez de trois semaines de formation. À partir d’aujourd’hui, vous êtes les garants de l’ordre républicain! Vous pouvez être fiers de vous!
L’EXPLICATION
Notre Doctrine, ce sont celles et ceux que le gouvernement endoctrine pour gérer l’insurrection.
Quand un salarié·e rejoint en entreprise, il ou elle a le droit à une période d’induction. C’est le tarif. Tout le monde y a droit. On en profite pour lui retourner la tête de manière à bien comprendre la culture de l’entreprise. Quand un militaire rejoint l’armée, c’est pareil. On devient soldat pour servir son pays et ses valeurs (cf Full Metal Jacket).
En France, les CRS n’ont pas le statut militaire. Néanmoins, on les investit d’une mission très lourde.
La République repose sur vos épaules.
La doctrine du maintien de l’ordre repose sur trois grands principes
- La mise à distance des manifestants pour éviter le contact direct et limiter les affrontements.
- L’usage gradué et réversible de la force, n’intervenant qu’en cas d’absolue nécessité.
- L’encadrement et la dispersion des foules tout en privilégiant la désescalade
Elle est aujourd’hui sujette à débat, notamment sur l’emploi de lanceurs de balles de défense, sur l’usage encadré de nouveaux outils de surveillance ou sur la manière de gérer de nouvelles formes de violences urbaines (cf Athena, Les Misérables). Entre deux exercices, les formateurs font passer quelques messages.
Une personne qui voit que ça casse… Elle reste au milieu : elle cautionne.
Les CRS ne sont clairement pas là pour faire de la psychologie ou de la médiation.
Notre doctrine se base sur des éléments scientifiques. On n’invente rien. (…) Les détails, on laisse aux copains de la BAC. Nous on gère la masse.
Les CRS sont là pour en prendre plein la gueule. En tout cas, c’est ce que l’on dit aux aspirant·es sous la forme d’une injonction paradoxale.
Faut savoir trouver son plaisir là-dedans.
On n’est plus très raccord avec les belles aspirations du premier jour.
Peu importe. Les consignes ne doivent pas être discutées. Elles doivent être assimilées et appliquées.
Certains aspirants ont bien reçu les ordres.
Tu vois un con qui fout la merde, tu lui fais mal il va comprendre le gars. Il va se dire je recommence pas la prochaine fois. Et tous ceux qui sont autour ils vont se dire : « Oh putain! Il a pris cher! Ok là je vais me calmer », tu vois ? Mais si tu les laisses faire et tu leur fais une banderole : « S’il vous plait, restez calmes. Ça va bien se passer ». Je suis pas sûr que ça marche. Franchement j’ai pas envie de tenir des banderoles moi. Je suis là pour prendre les gars qui foutent la merde et les calmer direct.
D’autres s’en font une compréhension personnelle assez inquiétante.
En gros, faut prendre ça comme un jeu.
Les aspirant·es le moins à l’aise avec le manichéisme prôné par les formateurs essaient tant bien que mal de se trouver une raison.
T’as des cons partout…
Malheureusement, il n’y a pas de place pour la nuance. Les objections légitimes de certain·es aspirant·es n’ont pas trouvé de réponses satisfaisantes. Ces jeunes CRS vont pourtant se retrouver en immersion dans un monde violent mais aussi complexe. Et on leur a dit, pour résumé, de cogner dans le tas.
Ces aspirant·es ont consenti à servir comme bras armé d’un gouvernement dont on tait la violence. Un gouvernement qui devrait endosser l’entière responsabilité de la situation du pays mais dont les membres semblent avoir oublié qu’ils ou elles étaient aussi au service des Français·es. Gouvernement dont l’autoritarisme a provoqué une colère sociale à laquelle il ne sait plus comment répondre autrement que par la propagande (cf Les nouveaux Chiens de Garde) ou par la force (cf Un Pays qui se tient sage, Dossier 137).
Ces jeunes CRS ne sont pas des militaires et pourtant ils ou elles se retrouvent en 1e ligne pour faire la guerre aux Français·es.
LE COURT MÉTRAGE
Cette explication de film n’engage que son AUTEUR.
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