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C’ÉTAIT UN RENDEZ-VOUS

C’ÉTAIT UN RENDEZ-VOUS

Claude Lelouch, 1976

LE COMMENTAIRE

Quiconque vient de la province sait que la conduite à Paris est un sport. Le rond point de la Place de l’Étoile en excite plus d’un·e. On consacre toute son attention à ce qui se passe devant soi, tout en faisant confiance à son rétroviseur (cf Duel). Les priorités à droite. Le klaxon à portée de main. Être ferme sur les rapports de vitesse. Les vélos en sens inverse. Virage à droite. Heureusement que les trottinettes ont disparu de la circulation.

LE PITCH

Un conducteur traverse Paris à fond la caisse.

LE RÉSUMÉ

Un trajet qui commence à la sortie d’un tunnel, Porte Dauphine. Puis un petit slalom entre deux voitures et le chauffard s’engage sur l’Avenue Foch, en direction de l’Étoile. Le matin se lève à peine. Il est cinq heures, Paris s’éveille. Pied déjà au plancher.

Au rond-point, il descend les Champs-Elysées. À cette heure matinale, la police dort encore. Quand les feux sont verts, c’est mieux. Sinon, ce n’est pas grave. Pas encore de radar en cette fin de siècle, ni de limitation de vitesse à 30km/h.

L’obélisque de la Place de la Concorde est en vue. À droite toute, les pneus crissent. Le moteur hurle.

Un petit pied de nez devant l’Assemblée Nationale pour prendre sur la gauche vers le Louvre.

Éviter le bus. Virage à 90 puis pour continuer Avenue de l’Opéra. Un petit coup de frein pour éviter une voiture au feu rouge et prendre la voie d’en face. Clairement pas le temps de s’arrêter.

Rue de la Chaussée d’Antin menant à Trinité d’Estienne d’Orves, avant de prendre la rue Pigalle en furie.

Monter sur le trottoir pour éviter les éboueurs. Éviter la piétonne aussi. Un feu rouge. Deux feux rouges. Ce n’est pas maintenant qu’on va les compter. Le temps semble vraiment presser.

Une fois sur la place Pigalle, encore les éboueurs. Tous de sortie. Décidément, les poubelles à Paris…! Boulevard de Clichy pour suivre la rue Caulaincourt jusqu’à l’avenue Junot.

Qu’est-ce que peuvent bien faire tous ces pigeons sur la route…?

C’est Montmartre. Place du Tertre. On y est presque.

Dernier coup d’accélérateur pour arriver devant le Sacré Coeur.

En haut des marches, se trouve une jeune femme avec laquelle le conducteur avait visiblement rendez-vous.

L’EXPLICATION

C’était un Rendez-Vous, c’est une mise en scène nécessaire.

L’habillage est souvent nécessaire. Il permet de donner toute sa valeur à quelque chose qui n’était pas vraiment digne d’intérêt.

Comme la mise en scène d’un homme apparemment dans l’urgence de retrouver sa compagne et qui réalise la performance de remonter toute la ville en voiture, sous les huit minutes. On perçoit une précipitation contrôlée et un sentiment de vitesse interdite se jouant dans une capitale prise de court au réveil. Un homme plus fort que Paris pour être à son rendez-vous. Amoureux.

Pourtant, il s’agit bien d’une mise en scène. On veut faire croire que la voiture est une belle Ferrari 275 GTB rouge. En réalité, il s’agissait d’une Mercedes 450SEL. Une voiture de daron, pas une voiture de sportif. Le bruit du moteur a été édité au montage, alors que l’histoire était annoncée sans trucage.

Une vulgaire mise en scène pourrait-on dire car tout a été filmé en plan séquence, certes, mais avant 6h du matin… un 15 août. Autrement dit sans personne ou presque dans ce Paris désert (cf Seuls two). Par ailleurs, rouler comme une balle sur l’Avenue Foch et l’Avenue des Champs-Élysées, c’est pas comme foncer rue de Seine. Le parcours était étudié. On parle d’un danger relatif.

Le conducteur était Claude Lelouch en personne. Un homme qui pouvait se permettre de griller quelques feux rouges au risque de perdre son permis de conduire, sans se mettre en difficulté vis à vis de son employeur. Pour l’anecdote, le commissaire ne lui retira son permis que quelques minutes sous prétexte que son fils avait adoré le film. On était donc entre amis. Tout est truqué.

À vrai dire, cette mise en scène arrange tout le monde. Grâce à cette fable, les hommes ont l’impression d’être des pilotes de formule 1, chevaliers modernes au service de leur princesse. Quant aux femmes, elles sont tout simplement flattées et cela suffisait encore à faire leur bonheur à la fin du XXe siècle. Valorisées qu’un homme puisse rouler comme un fou rien que pour leurs beaux yeux, et qu’il soit suffisamment sérieux pour arriver à l’heure sans créer de carambolages. Sinon ce serait embarrassant.

Cette mise en scène est presque nécessaire, car on a besoin de croire en l’Amour.

L’Amour qui fait perdre la tête, au mépris du code Rousseau. Griller les feux rouges et rouler en sens interdit, parce qu’il le faut. De toute façon, l’Amour veille comme un ange gardien. Quand il s’agit de retrouver sa bien-aimée, pas de problème aux carrefours. Celui qui est pressé d’aimer n’est pas sujet à l’accident. Il ne fauche pas de piéton·nes.

On a besoin de croire qu’on peut être dans les temps pour la personne que l’on aime (cf Ludwig von B.), vieux vestige Homérique. Capable de faire des folies sur la route pour respecter ses engagements. Battre des records. Réaliser l’impensable. Être à l’heure.

On a besoin de croire à autre chose que la vraie vie (cf Le Prestige), dans laquelle on est le plus souvent pris·e dans les bouchons. Dans la vraie vie, on perd à chaque fois malgré l’aide du GPS. Contraint·e d’envoyer des messages de dépit pour annoncer qu’on va être en retard, puis qu’on va avoir du retard sur le retard prévu. On arrive irrité·e, sans aucune envie de prendre sa compagne ou son compagnon dans les bras. D’ailleurs, on ne descend même pas de voiture.

Cette mise en scène ne tient donc pas debout. Qui peut se donner rendez-vous à Montmartre un 15 août avant 6h du matin ? La plupart des cafés sont fermés. Les boulangeries fignolent leurs croissants. Et pour faire quoi après ? Voir le soleil se lever ? La belle affaire!

On s’en fiche : ce rendez-vous est avant tout une belle histoire romantique qui n’a pas fait de blessé·es. Deux personnes sont tellement contentes de se retrouver que le premier a filé comme l’éclair et l’autre a monté les marches quatre à quatre. Les images n’ont pas été accélérées, et au moins le parcours est cohérent – à la différence de certains films américains (cf Mission Impossible).

Il faut reconnaître que la vie est plus intéressante avec un peu de piment (cf Le Cercle des Poètes disparus).

C’est donc un beau Rendez-Vous.

Si cela avait été un Contrat d’Assurance, on n’en parlerait certainement pas.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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