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DRIVE MY CAR

DRIVE MY CAR

Ryusuke Hamaguchi, 2021

LE COMMENTAIRE

Les plus pragmatiques diront que la voiture est un moyen d’aller d’un point A à un point B. C’est une manière de voir les choses. Les plus romantiques savent qu’il peut se passer beaucoup de chose lors d’un trajet en voiture (cf Miss Daisy et son Chauffeur, Green Book, Locke, Little Miss Sunshine, Nomadland). Heureusement que les road trips ne sont pas qu’une simple histoire de kilomètres.

LE PITCH

Un metteur en scène monte une adaptation d’une pièce de Tchekhov.

LE RÉSUMÉ

Yūsuke Kafuku (Hidetoshi Nishijima) est un acteur et metteur en scène japonais, marié à Oto (Reika Kirishima) qui travaille comme scénariste. La mort de leur petite fille de quatre ans a torpillé leur couple. Ils n’arrivent à se parler de leur douleur qu’à travers les textes.

Si tu savais comme je suis triste, si tu savais comme cela m’est pénible…

Que faire ? Il faut vivre…

Alors qu’il doit se rendre en Sibérie pour participer à un festival, son vol est reporté. Lorsqu’il rentre chez lui, il surprend Oto en train de coucher avec Kōji Takatsuki (Masaki Okada), un jeune acteur en vogue. Yūsuke referme la porte discrètement. Comme si rien ne s’était passé.

En rentrant de Russie, il a un accident de voiture. Les examens font apparaitre la présence d’un glaucome. Yūsuke risque de perdre la vue. Il ne pourra plus conduire, l’un de ses derniers plaisirs. En voiture, il écoute une cassette que Oto lui a enregistrée pour répéter le rôle de Vania, dans Oncle Vania d’Anton Tcheckhov.

Un soir, il retrouve Oto allongée au sol, terrassée par une hémorragie cérébrale.

Deux ans plus tard, Yūsuke se rend à Hiroshima pour y monter Oncle Vania, dans une performance multi-lingue avec des acteurs et actrices coréen·nes, chinois·es et taïwanais·es. Takatsuki se présente au casting. Il est aussitôt retenu par Yūsuke dans le rôle de Vania. Les répétitions commencent.

Les organisateurs du festival ont prévu une chauffeuse du nom de Misaki (Tōko Miura) pour Yūsuke. Celui-ci n’est pas à l’aise.

Lorsqu il s’agit de ma voiture, je préfère conduire. (…) Cette vieille voiture est un peu spéciale, il faut en avoir l’habitude.

Finalement il accepte.

Un dîner chez Gong Yoon-su (Jin Dae-yeon) et sa femme Lee Yoo-na (Park Yu-rim), actrice muette qui joue dans la pièce de Yūsuke, lui donne matière à réfléchir sur l’empathie.

J’ai l’habitude de ne pas être comprise. Mais je peux voir et entendre. Parfois, je peux comprendre bien plus que des mots… N’est ce pas le plus important dans ces répétitions ?

Yūsuke et Takatsuki se rapprochent. Les deux hommes évoquent Oto et parlent avec pudeur de leur perception des relations amoureuses.

Je n’ai jamais douté de son amour pour moi. Tout naturellement, elle me trompait et m’aimait. (…) Ce qui m’effrayait le plus c’était de la perdre.

Quel que soit l’amour que nous lui portons, nous ne pouvons sonder le coeur de l’autre. (…) Pour vraiment connaitre quelqu’un, il n’y a pas d’autre moyen que d’aller au fond de soi-même.

Takatsuki est arrêté par la police pour homicide involontaire. Il doit quitter la troupe.

Je suis coupable, je vous le confirme.

Yūsuke et Misaki ont appris à se connaître et se faire confiance. Elle se confie à l’homme de théâtre. Celui-ci lui demande de le conduire à l’endroit où la mère de Misaki a trouvé la mort suite à un glissement de terrain. L’occasion pour les deux voyageurs de se parler ouvertement de leur vie passée, et admettre leurs torts. Misaki avoue qu’elle a laissé sa mère mourir sous les décombres. Yūsuke regrette de ne pas être rentré plus tôt chez lui pour sauver Oto.

J’ai eu trop peur de souffrir. Je n’ai pas voulu voir la vérité. J’ai prétendu ne rien avoir vu. Je ne me suis pas écouté. À cause de ça, j’ai perdu Oto pour toujours. Je viens de le comprendre, (…) je veux la voir, je veux lui crier dessus pour m’avoir menti aussi longtemps, Je veux m’excuser de ne pas l’avoir assez écouté, de ne pas avoir été assez fort, je veux qu’elle revienne…

Cette conversation avec Misaki convainc Yūsuke de se mettre en scène, bien qu’il redoute le rôle de Vania. Pourtant la conclusion de Lee Yoo-na en langage des signes va lui apporter la paix.

Nous supporterons les épreuves du destin, sans connaitre le repos. Maintenant et dans notre vieillesse, nous travaillerons pour les autres, et quand notre heure viendra, nous mourrons soumis. Et là-bas, au delà du tombeau nous dirons combien nous avons souffert, combien nous avons pleuré, combien nous étions tristes. Et Dieu aura pitié de nous. Tous deux nous verrons, cher oncle, une vie lumineuse, belle, splendide, une vie digne d’un rêve. Nous nous en réjouirons et nous rappellerons avec une humilité souriante nos malheurs d’à présent. Et enfin, nous nous reposerons enfin apaisé·es.

Des années plus tard, Misaki conduit la voiture de Yūsuke.

L’EXPLICATION

Drive my car, c’est jouer sa vie sur scène.

Toutes celles et ceux qui n’ont pas le courage de se produire officiellement devant les autres le font quand même plus ou moins bien, sans le savoir, dans le petit théâtre du quotidien. D’autres en ont fait leur profession et en profitent pour expier leurs fautes (cf L’Amour ouf).

Sur leur route, Yūsuke, Oto, Misaki, Lee Yoo-na, ont raté un virage. Malgré ces accidents regrettables, la vie les contraint à continuer d’avancer sur l’autoroute. Don’t go gentle into that good night.

Je ne sais que conduire.

Être derrière le volant est devenu le moment d’intimité de Misaki ou de Yūsuke. On comprend d’ailleurs pourquoi il n’est pas très enthousiaste à l’idée de se laisser conduire par une inconnue, bien qu’il n’ait pas vraiment le choix compte tenu du fait qu’il est en train de perdre progressivement la vue.

Sa voiture est sacrée car Yūsuke y répète une pièce de théâtre qui se confond de plus en plus avec sa vie privée (cf Birdman). En effet, ce rôle lui convient parfaitement, car comme lui, le personnage de Vania semble avoir perdu ses illusions.

La disparition de sa fille a sonné la fin de son couple. Sa femme est entrée dans une spirale destructrice de tromperies dans l’espoir de couler définitivement. Bien que lucide sur cette réalité, Yūsuke n’est pas parvenu à en parler pour inverser le cours de l’histoire.

Plutôt que d’accepter cette vie pour ce qu’elle est, Yūsuke se réfugie dans la pièce de Tcheckhov qui lui permet d’extérioriser sa tristesse. Plus besoin d’être malheureux, il lui suffit de le mettre en scène.

Inutile de jouer, il vous suffit de lire le texte. (…) Le texte interroge.

Yūsuke et Oto ont partagé le même drame et ont tenté de se réajuster en dehors du réel (cf Memento). Tous les deux racontent ou adaptent des histoires. À travers Tcheckhov, Yūsuke exprime ce qu’il n’arrive pas à dire.

Il n’est pas de bonheur pour moi dans ce monde.

Quant à Oto, elle travaille sur le scénario d’une jeune femme qui s’introduit par effraction chez un autre dans l’espoir de se faire prendre – ce qui mettrait fin à sa culpabilité et donc son malheur.

Grâce à ça, elle pourra sortir du karma de sa vue antérieure.

Pour composer avec les choses de la vie, certain·es s’en réfèrent donc à l’art (cf The Square). Comme si chaque événement d’une vie pouvait être comparée à une oeuvre de musée que l’on pourrait interpréter pour en tirer un sens. La seule manière de trouver un intérêt à l’existence.

À ceux qui vivront deux cents ou trois cents ans après nous, pour qui nous déblayons le passage… Ceux là honoreront-ils notre mémoire d’un mot aimable ? Ils ne se souviendront pas de nous…

Ainsi, de nombreuses personnes de la troupe mettent un peu de leur vie en scène dans cette pièce. De ce point de vue, Takatsuki est celui qui éprouve le plus de difficulté car il n’a pas encore connu de chagrin. Il n’a vécu que la mort de sa maitresse, à laquelle il n’était pas profondément attaché. C’est pourquoi, il n’a pas l’impression d’être adéquat dans le rôle de Vania.

Je n’ai aucune substance…

Yūsuke l’invite à s’offrir pour mieux répondre au texte, mais Takatsuki n’y parvient pas. Lorsque la police vient le chercher pour la mort de ce journaliste qu’il a frappé, Takatsuki est presque soulagé. En tant qu’acteur, il tient enfin son premier drame personnel qui lui sera utile plus tard.

Son départ va permettre à Yūsuke de véritablement investir le rôle de Vania, pas juste se regarder lui-même de l’extérieur. Il doit monter sur scène et se laisser guider par son personnages pour exorciser ses propres démons avant de devenir complètement aveugle.

Le théâtre offre un exutoire. Tchekhov ou Ibsen apportent des réponses appropriées à celles et ceux pour qui la vie est devenue insupportable.

Heureusement, tout n’est pas si dramatique.

D’autres peuvent se retrouver davantage dans le théâtre de boulevard.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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