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LES NOUVEAUX CHIENS DE GARDE

LES NOUVEAUX
CHIENS DE GARDE

Gilles Balbastre, Yannick Kergoat, 2011

LE COMMENTAIRE

Lutter contre le ‘tous pourris!’ (cf Hoffa) est une façon de continuer à défendre les principes démocratiques. On ne se résigne pas. En dépit des condamnations, ou de la collusion de plus en plus évidente entre les différentes sphères d’influence (cf Personne n’y comprend rien).

LE PITCH

Enquête sur l’indépendance supposée des médias français.

LE RÉSUMÉ

À ma grande honte, je n’avais jamais lu jusqu’à ces jours derniers Paul Nizan, un jeune homme en colère (…) contre les grands écrivains bourgeois libéraux de son temps. Il est là pour réveiller. C’est pour ça que je vous conseille de le lire. (…) Des écrivains bien élevés nous n’en manquons pas. Ce qui nous manque, ce sont des écrivains désagréables.

Ces mots du journaliste Pierre Desgraupes ont été prononcés quelques années seulement après que le Ministre de l’Information de l’époque, Alain Peyrefitte, ait donné une nouvelle direction aux médias.

Toutes les formules s’usent. Si l’on ne veut pas ennuyer : il faut renouveler.

L’information est verrouillée, et ce malgré le pluralisme des chaînes de TV ou l’arrivée d’internet. Les journalistes, dont le rôle est de secouer l’establishment avec indépendance et objectivité (cf Les Hommes du Président), sont bien dans les rangs.

À l’image de Jean-Pierre Elkabbach, assis à côté d’Arnaud Lagardère, qui complimente son patron dans une mascarade infamante orchestrée par Michel Drucker. Car les grands médias français sont désormais aux ordres de groupes privés (cf Media Crash) : Lagardère, LVMH, Bolloré, Dassault, Pinault, Bouygues… Le journaliste Franz-Olivier Giesbert confesse :

Mon pouvoir ? C’est une vaste rigolade. Le pouvoir stable, c’est celui du capital. Il est donc normal que le pouvoir s’exerce. 

Le gouvernement reste en embuscade. L’association le Siècle regroupe de haut·es dirigeant·es. Chaque mois, on s’y retrouve pour comprendre ce qu’il faut dire, ou ne pas dire. Les journalistes appliquent les consignes.

Selon François Denord, chercheur au CNRS :

Ces journalistes vedette sont assez peu différents des politiques mais aussi des patrons avec lesquels ils partagent des traits sociaux communs.

Politique, économie, culture et médias… Privé, public… Tout le monde se connait. Il arrive même que certains tombent amoureux : on pense aux couples Schonberg / Borloo, Sinclair / Strauss Kahn, Drucker / Barouin, Pulvar / Montebourg ou encore Ockrent / Kouchner… auxquels on pourrait ajouter le couple Salamé / Glucksmann.

Le journaliste Michel Naudy se permet d’aller encore plus loin:

C’est un seul et même monde, c’est une famille.

À partir de là, personne ne s’étonne que TF1 n’évoque pas la polémique de l’EPR de Flamanville impliquant le groupe Bouygues, propriétaire de la chaîne.

On ne s’étonne pas non plus que les journalistes fassent des extras pour des groupes privés de temps en temps.

On travaille avec tous les journalistes, on a tous les prix.

Pas plus étonnant que les experts, réclamés par Peyrefitte en 1963 pour garantir l’objectivité et dépolitiser le débat, tournent de plateau en plateau. En l’occurrence, les débats sont biaisés : Jacques Julliard et Luc Ferry sont toujours d’accord. Et il est difficile d’échapper aux théories libérales d’Alain Minc, Jacques Attali, Nicolas Baverez ou Michel Godet .

C’est pas en ramant moins qu’on avance plus vite, (…) c’est l’activité qui créée l’emploi.

La chanson reste la même, et prend systématiquement la défense du patronat:

Il y a un vrai risque de la violence qu’il ne faut pas laisser passer. Quelle que soit la douleur ouvrière, la misère sociale, l’horreur du chômage… il y’a tellement de moyens de se battre et de protester sans aller jusqu’au lynchage ni les attaques aux personnes – même si c’est les patrons. 

Bernard Henri Levy, merci. Bonne journée!

Ce petit monde bourgeois, dénoncé par Nizan, est totalement coupé du peuple. Michel Naudy insiste :

Pour les journalistes, les classes populaires c’est une réserve d’indiens. (…) Dès qu’ils sortent de la réserve, alors ils deviennent dangereux. Parce qu’ils rompent avec le consensus mou de la démocratie molle. Ils rompent à la règle du jeu, et là l’appareil idéologique montre ses dents et mord cruellement.

Les mots de Nizan datent de 1932, mais résonnent encore étonnamment aujourd’hui.

L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleuse qu’elle ne le fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade, ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire.

Comme on peut le voir…

L’EXPLICATION

Les nouveaux Chiens de Garde, ce sont les agents de la propagande.

La forme a tellement pris le pas sur le fond qu’on retient plus facilement les slogans qu’on ne s’intéresse aux programmes. On prête tellement attention à la forme que l’on est facilement choqué par des régimes autoritaires quand ils sont présentés comme tels dans des films comme V for Vendetta, avec des méchants aux airs de méchants.

Mais quand Alain Peyrefitte met de la confiture sur la manière dont le gouvernement manipule l’information, bizarrement personne ne s’offusque. Cela reste malgré tout du lavage de cerveau (cf La Fabrique du Mensonge).

Dans un monde qui se soucie de la forme plus que du fond, le sensationnalisme remplace la réflexion. On n’analyse plus rien. L’actualité est commentée en direct, sans le moindre recul ni la moindre perspective. Dès lors, la communication devient un outil redoutable.

La communication permet de transformer subtilement la réalité, avec un petit tampon de légitimité, avant de la proposer aux spectateurs (cf La Société du Spectacle). Si cette information est critiquée, on brandit la théorie du complot. Ce qui n’empêche pas quelques dirigeant·es politiques de s’adonner aux fake news sans scrupule, et surtout sans être repris·es par la patrouille.

Aujourd’hui, les conseillers en comm’ sont très prisés (cf Des Hommes d’Influence). Bernard Accoyer, ancien Président de l’Assemblée Nationale, ne s’y est pas trompé quand il s’est adressé aux médias :

Je veux vous dire, à toutes et à tous, un immense merci. Vous participez incontestablement à la vitalité de notre démocratie.

Tout cela n’a évidemment rien à voir avec 1984.

De ce point de vue, les journalistes sont bien les nouveaux chiens de garde. Ils ou elles servent la soupe. En cela, ils ou elles s’assurent que le troupeau soit bien gardé. Tant mieux, car personne ne veut plus voir de débordements comme ce fut le cas avec les gilets jaunes. Les médias les avaient pourtant dénigrés de façon unanime. Cela n’a pas suffit. Il faut suivre les chiens de garde, sinon c’est la matraque (cf Un Pays qui se tient sage)!

Ce sont les journalistes qui évoquent les sujets qui intéressent les Français·es : Réformes, santé, sécurité… Pris·es dans un tunnel d’information sur les chaînes en continue, ou sur les réseaux sociaux, on ne peut pas s’intéresser à autre chose. On peut quand même s’interroger sur la parenthèse médiatique enchantée que furent les Jeux Olympiques. Deux semaines de bonnes nouvelles, faites de médailles, d’organisation impeccable et de Seine baignable. Soudainement, tout allait bien dans un pays sans premier Ministre et en proie à la crise économique.

À qui a bien pu profiter le crime ?

Je peux vous affirmer qu’il y a un problème républicain dès l’instant que de très gros intérêts financiers industriels sont liés à de très gros intérêts médiatiques et sont en liaison intime avec l’État. 

C’est François Bayrou qui l’a dit.

Les journalistes et autres experts à la solde de grands groupes cultivent l’entre soi pour assurer leur carrière – au mépris de l’éthique. Ces bon·nes élèves font ce qu’on leur dit de faire : faire monter la pression et orienter les débats pour influencer l’opinion…

En même temps, que ne sait-on pas déjà…? Les médias parlent aujourd’hui de la nouvelle oligarchie américaine. Qu’a-t-elle vraiment de nouvelle ? N’est-ce pas le cas également en France (cf Illusions perdues)? Quatre grands patrons de presse n’avaient-ils pas célébré la victoire au Fouquet’s en compagnie de Nicolas Sarkozy (cf La Conquête) ? Tout ce que veulent les gens, c’est peut-être de continuer à dormir (cf Le Goût des Autres, Matrix)…

Heureusement que quelques médias indépendants continuent de bien faire leur travail.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son AUTEUR.

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