LA VIE À L’ENVERS
Alain Jessua, 1964
LE COMMENTAIRE
Dans la France paternaliste des années 60, beaucoup d’hommes se seraient vantés d’avoir une jolie femme sur leurs genoux. Quelques hommes paraissaient pourtant s’en moquer, assis sur leur chaise avec un maintien impeccable, l’air ailleurs. Comme s’ils étaient préoccupés par des sujets plus stratégiques. Ces hommes-là étaient peut-être tout simplement en avance sur leur temps.
LE PITCH
Un homme se coupe petit à petit du monde.
LE RÉSUMÉ
Jacques Valin (Charles Denner) mène une vie sans histoire. En couple avec Viviane (Anna Gaylor), il travaille dans une petite agence immobilière du 18e arrondissement tenue par Kerbel (Jean Yanne) et sa femme (Yvonne Clech). Jacques fréquente occasionnellement Fernand (Guy Saint-Jean) et Nicole (Nicole Gueden), un couple d’amis.
Sa vie lui parait monotone.
Pour moi, cette journée, comme toutes les autres, c’était comme si j’enfilais un couloir immense avec des tas de pièces qui donnaient dedans. Des odeurs de cuisine, d’encaustique, des bonnes femmes en peignoir, des familles à table, des lits défaits…
Alors pour mettre du piment, il propose à Viviane de se marier sur un coup de tête.
Alors rien que pour la voir sourire, j’ai lâché : ‘Viviane, et si on se mariait ?’ (…) Cette phrase, je l’avais dite presque sans m’en rendre compte. Et c’est seulement le lendemain que j’ai compris où j’avais mis les pieds.
Jacques découvre une vie qu’il ne l’enchante pas davantage. Le jour de ses noces, il quitte brusquement le restaurant à la surprise générale – à commencer par celle de sa femme.
Jacques, tu viens ?
Non. Je me tire. Ils m’emmerdent tous.
Après quoi, il perd son emploi.
Après ce que vous avez fait hier, nous ne pouvons plus compter sur vous.
Rassurez-vous : je m’en vais.
Jacques occupe ses journées en marchant dans les rues. Il ne semble pas souffrir outre mesure de sa situation.
Dans le fond, j’étais heureux. Ce qui m’arrivait, c’était ce que j’avais toujours souhaité et jamais osé faire.
Il fait graduellement le vide autour de lui. Sa femme commence à s’en inquiéter.
Cet après-midi, j’ai fait une expérience. Je crois que j’ai réussi à supprimer à volonté les gens que je regardais.
Quoi ?!
Oui ma chérie. On peut faire beaucoup de choses si on veut. J’ai déjà réussi à faire vivre un arbre. Maintenant, je peux rendre les gens invisibles.
Ou tu te fiches de moi, ou ça ne va pas du tout…
Mais non, je t’assure. Tiens, je vais m’entrainer avec toi. En ce moment, je te regarde : je ne te vois pas.
Viviane vit de plus en plus mal l’état de Jacques. Elle le menace.
Moi aussi je veux vivre! J’existe moi, j’existe!! Tu m’écoutes même pas. Jacques je te préviens, si tu t’en vas je me suicide!
Son mari ne s’en rend pas compte. La mère de Jacques (Nane Germon) s’inquiète également.
C’est affreux! Il ne reconnaît pas sa mère!
Le médecin (André Thorent) rencontre Jacques qui partage ses impressions.
Quand on veut vraiment, les murs n’existent plus. On les rend transparent. (…) Le secret c’est de passer de l’autre côté. Une question de volonté. Mais qui ose ? (…) Les gens ne savent pas voir. (…) Ne souriez pas. J’ai raison, je vous assure que j’ai raison! Je suis heureux à en pleurer.
Le médecin propose alors à Jacques de se rendre chez l’un de ses amis qui possède un château où l’on mène ce genre d’expériences. Jacques accepte.
Il rejoint une institution psychiatrique où il se sent parfaitement bien.
J’ai une très belle chambre, très claire, très blanche, comme dans une clinique. Il faut que je fasse durer le plaisir. Je suis heureux.
L’EXPLICATION
La Vie à l’Envers, ce sont les joies de la dépression.
On pense, souvent à raison, que les gens déprimés sont mal dans leur peau. Il est vrai que leurs symptômes peuvent s’accompagner de crises d’angoisse et autres troubles de l’appétit, du sommeil ou du comportement. En général, l’état se dégrade progressivement sans que l’on s’en rende compte.
C’est toujours difficile de savoir comment ça commence.
Les professionnel·les de santé prescrivent alors du repos et un traitement médical à base de psychotropes (cf La Maladie de Sachs, Vol au dessus d’un Nid de Coucou).
Si la situation empire, on peut considérer l’internement. À l’hôpital, les malades se retrouvent entre cinglé·es (cf L’Armée des Douze Singes, Girl, Interrupted), en marge de la société à l’endroit.
C’est l’histoire de Jacques, un homme qui ne se sent pas à sa place dans ce monde.
Elle ne comprendra jamais rien. Et ils sont tous comme ça.
Jacques pose question car il n’est visiblement pas un marginal. Au contraire, il est plutôt bien intégré avec une vie sociale, amoureuse et professionnelle.
Jacques pose question car il ne se plaint apparemment de rien. À l’inverse de beaucoup de monde aux terrasses, il ne saoule personne avec son spleen à longueur de conversations.
Depuis des années, je n’ai pas vécu. C’est seulement maintenant que je prends le temps de vivre, de découvrir autre chose. Avant, je grignotais les jours. Maintenant, trois journées passent aussi vite qu’une seule.
Jacques pose question car il est loin d’être fou. Il a parfaitement compris que la vie n’est qu’une comédie où chacun joue sa partition (cf Le Goût des Autres, Masques).
Il me faisait la gueule. Le seul moyen d’arranger ça, c’était de lancer Fernand sur un sujet… Dis moi Fernand, est-ce que tu as lu le dernier numéro de l’Auto Journal sur la Ferrari Grand Tourisme ?
… Oui.
Qu’est-ce que tu en penses ?
… Elle est pas mal. Seulement tu comprends, c’est une 2953 cm3. 2400 chevaux à 700 tours minute. Alors elle grimpe comme un rien à 250km/h! Mais si je regarde ma Dauphine… Toutes proportions gardées, je fais de meilleures performances! Tiens, demande à Nicole combien de temps on a mis pour aller de Clichy à Porte d’Ivry : cinq minutes à peine! Et alors sur route… Vroum!! Rapport de compression : neuf-un. Je t’assure! Soupapes en tête!
Ça y est. Il était parti. On était peinard pour un bout de temps.
Si tu fais le double débrayage… Vroum!! Servo-frein! Tambour à dépression! Vroum!! Embrayage monodisque! Vroum!! Carburateur inversé!
Nicole a roucoulé comme une grosse caille. En somme, tout le monde était content.
Jacques pose problème car il ne veut plus se donner la peine de jouer cette comédie.
Essaie au moins de faire semblant!
Il se moque des discours tout faits.
Si ça vous intéresse, nous en avons de…
Non, je m’en fous! Et je vous dirais même que je déteste les arbres!
On n’enferme pas Jacques parce qu’il va mal. Que lui reproche-t-on ? De ne pas parler bagnoles ? De ne pas vouloir passer ses weekends à la campagne sous prétexte que c’est la mode ?
La campagne, j’en rêvais toute l’année. Et quand j’y étais, je m’embêtais. La poésie du petit moineau et du saule pleureur, je n’y comprenais rien.
De ne pas prêter la moindre attention aux petits détails qui obsèdent les Français·es, comme la coiffure de sa femme ?
Au lieu d’apprendre à ne pas voir, tu pourrais ouvrir les yeux! Tu n’as même pas remarqué que j’avais changé la couleur de mes cheveux!
Jacques pose problème parce qu’il s’en fout. Il ne se soucie plus de rien et cela lui a donné une lucidité embarrassante.
À force de garder les yeux ouverts, j’ai fini par réussir à voir dans le noir. (…) Je découvrais des formes que je n’avais jamais vues. J’en arrivais à oublier l’objet lui-même.
Il atteint une forme de détachement digne d’un moine bouddhiste qui lui permet d’apprécier la vie avec lui-même, ce que beaucoup ne savent évidemment pas faire.
Dans le fond, je ne m’entends bien qu’avec toi.
Face à son comportement, ses proches perdent pied. Ils ne savent pas quoi dire. Secrètement, ils le jalousent et essaient de lui faire peur.
Qu’est-ce que tu vas devenir ? (…) Moi je m’en sortirai toujours. Mais toi ? (…) Bientôt, tu vaudras plus rien!
Une vie à l’envers qu’il faut condamner de toute urgence. Jacques est enfermé parce qu’il est trop libre.
Je n’ai plus besoin de personne.
Il est heureux tout seul. Alors on l’éloigne, pour éviter qu’il ne donne des idées aux autres.
LE TRAILER
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