COMMENT J’AI TUÉ MON PÈRE
Anne Fontaine, 2001
LE COMMENTAIRE
Un père est toujours en première ligne. Ainsi, il peut prendre les coups pour son fils. Sans le vouloir, le père fait aussi de l’ombre à son fiston (cf Indiana Jones et la dernière Croisade). Alors pour exister, le fils est bien obligé de s’organiser pour prendre la suite. Il complote dans le dos de son père qui sait tout, sans rien voir. La honte pousse néanmoins le fils à boucher les oreilles de son père, pour ne pas qu’il entende. Ses oreilles sifflent malgré tout.
LE PITCH
Un père revient dans la vie de son fils, des années après avoir disparu.
LE RÉSUMÉ
Au sein de la communauté versaillaise, Jean-Luc Borde (Charles Berling) est devenu un médecin reconnu. Le gériatre s’y est installé il y a une dizaine d’années et profite du temps qui passe.
La crise que vous traversez elle est classique. On n’est pas égaux devant le vieillissement.
Jean-Luc vit calmement avec sa femme Isa (Natacha Régnier) et couche gentiment avec son assistante Myriem (Amira Casar). Son frère Patrick (Stéphane Guillon) essaie de percer dans le stand up. En attendant, il travaille comme chauffeur pour Jean-Luc.
Lors d’une réception, Jean-Luc est surpris d’apercevoir Maurice (Michel Bouquet). Son père était parti en Afrique sans donner de nouvelles, abandonnant femme et enfants. Le voilà qui débarque comme une fleur dans les Yvelines (cf Le Retour).
J’aurais du te prévenir mais j’ai préféré venir à mes risques et périls.
La situation est embarrassante.
Si ça t’insupporte, dis-le moi…
Je croyais que tu étais mort.
Jean-Luc n’est évidemment pas heureux que Maurice refasse soudainement surface. Cela réveille des souvenirs que Jean-Luc croyait à jamais enfouis. Pour sa part, Isa est intriguée.
Il est venu pour quoi tu crois ?
Je ne sais pas… M’emmerder.
Maurice sème effectivement le trouble dans la vie de Jean-Luc. Il sympathise avec sa belle-fille alors que le couple se délie. Maurice devine bien vite la liaison de son fils avec Myriem. Il permet à Patrick de ne pas se sentir comme la cinquième roue du carrosse. Si tout le monde semble se réjouir de la présence de Maurice, Jean-Luc n’est toujours pas à l’aise.
Ça parait idyllique. C’est une comédie assez pitoyable!
Sa liaison avec Myriem déraille. Isa s’impatiente et menace de partir. Les consultations à la clinique ne sont plus aussi fluides qu’avant. Par ailleurs, Maurice réclame une somme d’argent à Jean-Luc pour repartir en Afrique.
Le fils ne veut pas payer. Il exige que son père foute le camp.
Y’a des cycles de la nature. On passe la main!!
Maurice ne bouge pas. Alors Jean-Luc l’étrangle, avant de s’isoler dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, Maurice frappe à sa porte.
Toute ma vie a filé comme ça. Sans que je saisisse rien. J’ai pas touché les choses, j’ai rien appris, j’veux pas que tu sois comme moi.
Jean-Luc est seul. Il tient dans sa main une lettre écrite par Maurice, dans laquelle le père l’informe de son départ.

L’EXPLICATION
Comment j’ai tué mon Père, c’est faire la paix.
Que peut-il se passer dans la tête d’un garçon dont le père s’en va trop tôt ? Obligé de prendre la place du patriarche, il se voit contraint d’enfiler un costume trop grand pour lui. Avec courage, il essaie d’assumer les responsabilités du père. Dans le meilleur des cas, il devient père à son tour. Il sert de repère à sa famille, grâce à son travail rémunéré.
Qu’est-ce qui se passe dans la tête d’un garçon qui n’a pas pu tuer son père, au sens Freudien ?
Il peut dévisser. Le fils empile les responsabilités dans le monde trépidant de l’entreprise. C’est facile. Cependant, il reste empêché dans sa vie. Comme si l’absence précoce de garde-fou ne lui permettait pas de s’épanouir complètement (cf The Game).
Jean-Luc vit cette situation délicate. Il est devenu un notable. Ce qui ne l’empêche pas d’être frustré. Derrière les apparences, sa petite vie est complètement déréglée.
L’irruption de ce père figuratif n’est pas liée au hasard (cf Harry un Ami qui vous veut du Bien). Jean-Luc affirme ne pas désirer la présence de son père alors qu’il en a plus que jamais besoin. Il a besoin que son père le rassure.
Ne t’inquiète pas, je ne vais pas m’incruster.
Maurice est là pour aider son fils, avec lequel la relation n’a jamais existé (cf Au Nom du Père). Il doit réparer le passé.
Lui et moi, on ne sait pas comment se parler. Alors on avance, on recule, on s’évite…
Depuis qu’il est petit, Jean-Luc ne sait pas si ce qu’il fait est bien ou pas, pour la simple et bonne raison que son père n’a jamais validé quoi que ce soit. Jean-Luc a besoin que son père siffle la récréation.
C’est bien que tu puisses te laisser aller de temps en temps.
Jean-Luc a aussi besoin que le père fixe des limites à sa place.
Il y a des choses que tu ignores et que je n’ai pas envie d’expliquer, parce qu’on ne se connait pas.
Jean-Luc a besoin d’explications de la part de ce père fantôme. Pourquoi est-il parti ? Est-ce de sa faute ? Sans réponse, tout reste à l’état d’hypothèse. Ce qui est insupportable pour cet homme de sciences. Jean-Luc n’attend pas d’excuse. Il veut juste entendre la vérité.
Il fallait que je parte, c’était une question de survie. (…) Je ne me reconnaissais plus. (…) J’ai pensé revenir. Mais je n’aurais pas pu trouver les mots. J’étais pris dans un autre système. (…) On oublie. Le pire c’est qu’on y arrive.
Jean-Luc a besoin que son père l’éclaire à travers quelques belles punchlines. Rien que l’on ne sache pas déjà. Mais quand c’est le vieux qui le dit, cela prend des allures de feu vert. On peut y aller, en confiance.
Le temps file. Il faut pas s’enliser dans une situation bancale.
Jean-Luc a besoin d’entendre son père poser les questions qui fâchent.
Je te fais honte ?

Jean-Luc n’a pas eu l’occasion de l’envoyer chier, ni de lui sauter à la gorge. L’affrontement direct avec son géniteur lui manque. Il a besoin de lui dire qu’il le déteste, les yeux dans les yeux. En retour, il a besoin de sentir que son père ne regrette rien. Cela soulagerait sa peine.
Je ne suis pas obligé de t’aimer.
Et puis Jean-Luc a besoin que son père s’en aille mais pas sans rien dire. Cette fois, il lui faut des mots pour aider à cicatriser.
Oublie moi. C’est pas moi qui t’ai fait, tu t’es fait tout seul.
Finalement, Jean-Luc se fait tout ce discours dans sa tête (cf Memento). Un discours nécessaire pour en finir, et avancer. On tue aussi le père en faisant la paix avec lui, par contumace.