RESURRECTION
Bi Gan, 2025
LE COMMENTAIRE
On se plaint du principe d’obsolescence programmée parce qu’il pousse à la consommation. En vérité, c’est peut-être l’idée d’être mis·e en miroir du cycle de vie de produits industriels que l’on ne supporte pas. On se sentirait peut-être plus rassuré d’acheter des biens éternels. Pourtant, chaque bougie finit par s’arrêter de brûler un jour. C’est d’ailleurs pourquoi il faut récupérer la cire fondue. Afin que la lumière ne s’éteigne jamais.
LE PITCH
Une femme éternelle essaie de comprendre un rêveur.
LE RÉSUMÉ
L’humanité a fait le choix de l’immortalité. Par conséquence, plus personne ne rêve. Cela ne sert plus à rien.
Plus personne, sauf quelques irréductibles rêvoleurs, pour lesquels le songe est devenu la réalité (cf Inception).
La Grande Autre (Shu Qi) est intriguée. Elle mène l’enquête sur un rêvoleur (Jackson Yee) pour tenter de comprendre, en substituant les fleurs d’opium dont il s’abreuve par un projecteur de cinéma.
Ainsi, la Grande Autre découvre que les rêves impliquent les cinq sens.
Le rêvoleur est d’abord Qiu, un homme du milieu du XXe siècle, pourchassé par un commandant (Mark Chao) à la recherche d’un mystérieux thérémine. Ce même commandant n’hésite pas à se percer les tympans pour parvenir à ses fins, jusqu’à ce que mort s’en suive.
Pour entendre ta voix, je suis prêt à rendre le monde silencieux.
Trente ans plus tard, le rêvoleur incarne Mongrel, un voleur de vestiges. Il réveille un esprit (Chen Yongzhong), caché dans une statue de Bouda au goût d’amertume. Leur discussion va permettre à Mongrel de reconnaître la culpabilité qui le pèse : il a tué son père (cf Comment j’ai tué mon Père). L’esprit lui offre une mort paisible.
Après quoi, le rêvoleur devient Jia, un homme qui tente d’arnaquer un parrain de la mafia local (Zhang Zhijian) avec l’aide d’une orpheline (Guo Mucheng) à qui il apprend à reconnaître des cartes à leur odeur, les yeux fermés. L’orpheline accepte d’aider Jia s’il l’aide à résoudre une énigme en retour.
Qu’est ce qu’on lâche et qu’on ne retrouve jamais ?
Le couple parvient à bluffer le parrain de la mafia. Mais Jia est dérobé puis poignardé par d’autres voleurs. Le parrain capture l’orpheline et lui demande de lire une lettre calcinée que sa propre fille lui aurait écrite avant de le quitter. L’orpheline s’execute.
S’écrire, c’est comme se voir…
L’orpheline a aussi trouvé une réponse à son énigme.
Un pet.
Enfin, le rêvoleur devient Apollo courant après Tai Zhaomei (Li Gengxi), au bout de la nuit. Il se fait tuer par les hommes de M. Luo (Huang Jue) mais survit à ses blessures. Au petit matin, il demande à Tai Zhaomei de le toucher en le mordant et lui donner la vie éternelle. Car Tai Zhaomei est une vampire (cf Entretien avec un Vampire).
Tu connais même pas mon vrai nom…
Je m’en fous.
Le rêve est fini. La Grande Autre laisse le rêvoleur mourir pendant que des âmes se pressent dans un cinéma de cire, avant de s’éteindre petit à petit.
Nous ne sommes que les ossements de la Grande Histoire.

L’EXPLICATION
Resurrection, c’est la différence que l’on fait entre rêve et réalité en Chine.
La Chine est véritablement un autre monde. Le Confucianisme n’a fondamentalement rien à voir avec la pensée occidentale. En Occident, on privilégie l’épanouissement individuel alors que la Chine érige l’harmonie collective comme un pilier. Ce n’est pas tout à fait pareil.
En Chine, la propriété privée sonne comme un concept creux. Pas de problème de succession là-bas.
On nait et on meurt sans rien.
Préserver l’harmonie collective est la raison pour laquelle le régime exerce une autorité si dure sur ses sujets, pour s’assurer que personne ne bronche (cf Un Pays qui se tient sage).
J’ai pas peur de mourir.
Moi non plus, j’ai pas peur.
Tout va bien alors.
En Chine, c’est un peu comme si chacun·e avait fait le choix de l’éternité en privilégiant la société au détriment de l’individu (cf The Wandering Earth). On se met au service du groupe. Alors qu’en Occident, ce serait plutôt l’inverse : on pense d’abord à sa gueule en cherchant sa promotion personnelle plutôt que mettre en avant les autres (cf Swimming with Sharks). En Occident, chacun·e se demande égoïstement quelle contribution il ou elle va laisser à la Grande Histoire. Ce qui pose problème dès lors que l’on se rend compte que sa contribution est ridicule (cf Place publique, Hollywoodland).
Donc en Chine, on arrête de se faire des films sur qui l’on est pas. Dans la vie réelle, on se concentre sur qui l’on est. Chacun·e est dans son rôle, sans se plaindre. Ainsi, la machine peut fonctionner harmonieusement. Si chacun·e se mettait à suivre ses désirs, ce serait l’anarchie. On ne s’en sortirait pas.
De ce point de vue, les rêves sont fermement condamnés.
Arrête de rêver. Tu brûles ta vie et le feu se propage.
Le rêve est une menace car il représente une action que l’on fait de manière individuelle.
Que peut-on faire seul·e, mais pas à deux ?
Rêver.
Malgré tout, le régime ne peut pas encore empêcher les gens de rêver. Il ne peut pas s’immiscer dans ce dernier espace de liberté où certain·es peuvent s’imaginer plein de belles choses incroyables. Le rêve est le dernier endroit où chacun·e peut être plus qu’un simple pion.
Je n’appartiens qu’à moi-même.

La Grande Autre représente la figure d’autorité qui essaie de percer le mystère du rêve pour mieux tout contrôler.
Elle se rend compte que le rêve est une manière pour les gens de se coller différemment au réel à travers leurs sens, en réinterprétant les événements de manière inattendue. À travers Qiu, Mongrel, Jia, Apollo, le rêvoleur montre que sa personnalité est plurielle et qu’il peut faire du lien avec le monde de plein de manières différentes.
Nos destins sont liés.
Malheureusement, les Chinois se moquent pas mal des travaux de Freud en la matière (cf la Science des Rêves).
La Grande Autre découvre une propension chez chacun·e a faire preuve de poésie, un autre danger.
Heureusement, la culture finit par tellement imprégner les membres du régime qu’ils finissent par rentrer dans le rang, même dans leurs rêves les plus fous. Ainsi M.Luo incarne la voix de la raison et défend Tai Zhaomei de vouloir devenir une mortelle.
Tu risquerais de finir comme eux. À toujours chercher un sens à l’existence…
En Chine, il faut faire la part des choses et se méfier de tout ce qui pourrait mettre sur le mauvais chemin.
Toutes les apparences ne sont qu’illusions.
Il faut calmer tout le monde.
Ça passe si vite. Quel intérêt ?
Pas le temps de s’interroger. Il faut se réveiller et aller bosser.
Je veux voir le jour se lever aujourd’hui.
La poésie, c’est joli. Mais déjà, on n’y comprend rien. Et à la fin, cela ne sert à rien d’autre que de perdre du temps. Alors que le temps n’est pas forcément de l’argent au sens de Benjamin Franklin. Comme le dit un proverbe chinois : chaque minute et chaque seconde compte.
Le temps est compté.
On n’est clairement pas là pour se branler la nouille, enfiler des perles comme dirait l’autre, ni tourner en rond à se poser des questions existentielles auxquelles personne n’a de réponse.
Aujourd’hui, c’est la fin du monde. Pourquoi tout continue alors ?
Quelle drôle de question!
La vie est un cadeau, seulement au sens où l’on peut faire bon usage de son temps. Il faut faire preuve de pragmatisme. À l’heure où l’Occident s’écroule, la Chine fait surtout rêver celles et ceux qui aiment l’ordre et la discipline, avec la tête sur les épaules et les pieds sur terre.