SIRĀT
Óliver Laxe, 2025
LE COMMENTAIRE
Au siècle dernier, un chanteur s’interrogeait sur le sens des règles un peu truquées du jeu que l’on veut nous faire jouer les yeux bandés. Il est vrai qu’être dans le désert depuis trop longtemps peut donner l’impression d’être persécuté·e. En réalité, on y cherche surtout un coin d’ombre (cf Lawrence d’Arabie) et un peu d’eau (cf Gerry).
LE PITCH
Un père part à la recherche de sa fille (cf Hardcore, Taken).
LE RÉSUMÉ
Luis (Sergi López), son fils Esteban (Bruno Núñez Arjona) et leur chienne Pipa débarquent au Sahara en pleine rave party. La fille de Luis s’y trouve peut-être. Cela fait des mois qu’elle a disparu de la circulation. Luis passe sans espoir à travers la foule pour montrer la photo de sa fille. Son visage n’évoque visiblement rien à personne.
Stef (Stefania Gadda), Jade (Jade Oukid), Tonin (Tonin Janvier), Bigui (Richard Bellamy), et Josh (Joshua Liam Herderson) pensent que la fille de Luis assiste peut-être à une autre rave dans le sud du pays.
L’armée interrompt la fête malgré les protestations.
We don’t bother anybody, we’re only dancing!
Stef, Jade, Tonin, Bigui, et Josh sortent des rangs et font justement cap vers la Mauritanie. Luis prend leurs camions en filature. Avec son véhicule, il ne va cependant pas aller bien loin. Malgré tout, il insiste et se greffe au groupe. Luis participe aux frais du voyage et partage ses vivres.
Les ravers écoutent la radio. Quelque part dans le monde, un conflit armé semble avoir éclaté.
Les événements ont bouleversé le monde tel que nous le connaissions.
Esteban et Pipa sont victimes d’un accident et tombent dans un ravin. Luis est effondré.
Pour faire passer la douleur, les ravers lui proposent un mix de plantes. Le groupe installe quelques caissons et se met à danser, sans savoir qu’il s’agit d’un champs de mines (cf Les Oubliés).
Jade est la première à sauter. Puis c’est au tour de Tonin.
Luis est en transe. Il marche en direction de la montagne, sans encombre. Bigui le suit mais explose à son tour. Stef et Josh parviennent à rejoindre Luis.
Le groupe monte à bord d’un train de marchandises qui traverse le désert vers une destination inconnue (cf Sin Nombre).
L’EXPLICATION
Sirāt, c’est une traversée du désert.
La religion catholique a posé le postulat que la vie était un chemin de croix. Pas de discussion. C’est écrit : il faut en chier. À cause du poids de la culpabilité d’une faute que l’on n’a pas commis soi-même mais que l’on se transmet volontiers de père en fils. Sortie de son contexte, cette vision des choses pourrait être considérée comme un peu tordue . Mais la promesse d’un monde meilleur suffit visiblement à des millions de personnes pour continuer d’y croire.
Dans l’islam, le paradis est une sorte de gratte-ciel à plusieurs étages auquel on accède en fonction de la manière stricte dont on conduit sa vie. Il ne faut pas trop s’écarter du droit chemin, sous peine de finir en enfer.
En réponse à tout cela, le capitalisme apporte une sortie de secours à toutes celles et ceux qui voudraient vivre heureux de leur vivant… à condition de créer de la richesse. Il faut donc travailler dur et longtemps, construire son plan de carrière tout en s’offrant quelques parenthèses de vacances bien méritées que l’on va utiliser pour aller là où va tout le monde sur les réseaux. Bizarrement, le bonheur ne s’atteint jamais. Il devient une forme de mirage et la sensation désagréable de frustration permanente ne se dissipe pas.
Certain·es décident de ne pas souscrire à tout cela. Ils ou elles choisissent les drogues et le son.
On n’entend rien!
… Quoi ? Bien sûr. On n’écoute pas, on danse dessus.
Pour cela, la société les marginalise en les qualifiant de zombies et en les obligeant à aller danser dans des zones reculées où les bpm ne réveilleront personne.
Cela convient bien à Stef, Jade, Tonin, Bigui, et Josh qui acceptent de vivre loin de ce qu’ils considèrent comme les vrais fous.
… Ta famille te manque pas ?
Je préfère ma famille de maintenant.
Luis entre en collision avec ce groupe car il représente une autre vie. Il vient chercher sa fille afin de la réinsérer dans la matrice (cf Matrix), plutôt que de la laisser libre de mener sa vie comme elle l’entend. La démarche de Luis est d’emblée incompréhensible pour les ravers.
Malgré tout, ils vont faire la route ensemble.
Luis va se rendre compte que leur vie d’errance n’est finalement pas si différente de la sienne. Toutes les conventions rassurantes auxquelles il se rattache désespérément le lâchent, comme le frein à main de la voiture qui emporte son fils dans le ravin.
La vie ne suit pas un plan. Elle est régie par une série d’accidents. Après la mort d’un·e proche, on est bien obligé de continuer.
Luis n’est pas plus malin que les autres. Il ne peut pas animer de conférence devant des centaines de personnes car il n’a pas plus de réponse que le groupe sur le sens de la vie.
Qu’est-ce qu’on fait là ?
Certes, il s’agit d’une traversée du désert. Chose que peu de personnes considéreraient, en dehors d’un trip original pour impressionner ses collègues de bureau ou d’un ultra-run – toujours pour impressionner ses collègues de bureau. Ce désert fait peur même si les choses n’ont pas l’air plus enviables ailleurs, là où les peuples continuent de s’entre-tuer.
La situation est extrêmement chaotique. (…) Y’a-t-il encore un espoir ?
L’aventure de Luis est une métaphore de la vie de n’importe qui. Elle commence par la disparition d’une personne chère, qui le conduit à rencontrer des inconnu·es qu’il va apprendre à apprécier. Parce que de toute façon, il n’y a personne d’autre autour de lui.
On manque de carburant, on s’entraide, on franchit des rivières qui paraissaient infranchissables, on répare une roue et on repart… Et on recommence.
Des plantes hallucinogènes en guise l’alcool. Une drogue en remplace une autre. Le rythme des basses sert de totem pour confirmer que le coeur bat toujours. Quelques convictions lointaines qui se perdent à l’horizon. Une illusion de structure, qui ne protège pas des pièges. Un pas de travers et tout est fini.
Tout ce que l’on peut faire est de gesticuler, sans tomber du train en marche, tout en essayant d’apprécier le voyage.
LE TRAILER
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