NEVER-ENDING MAN
HAYAO MIYAZAKI
Kaku Arakawa, 2016
LE COMMENTAIRE
On n’arrête pas le progrès, ce qui est sans doute très bien. Cela a permis à l’humanité de produire en grandes quantités grâce aux chaînes de montage (cf Les Temps Modernes), de personnaliser à la demande grâce à la technologie et de livrer dans l’heure grâce aux drones. Incroyable. On se connecte au lieu de se voir en personne, on pose la question pour s’épargner de réfléchir à la réponse et la dictée a remplacé l’écriture. Fantastique. Malgré tout, cela fait du bien de reprendre le stylo de temps en temps…
LE PITCH
Un Maître essaie les nouvelles technologies.
LE RÉSUMÉ
La légende Hayao Miyazaki vient de terminer Le Vent se lève. Il annonce sa retraite.
Mon ère des longs métrages est clairement révolue.
Profondément marqué par la disparition de certains de ses proches et incapable de rester sans rien faire, il retourne au Studio Ghibli. Son nouveau projet est de réaliser un court métrage d’animation : Boro la Chenille. Cela serait l’occasion pour lui de se reposer pour la première fois sur des effets spéciaux numériques, que l’on appelle encore Computer Generated Imagery.
J’ai des idées que je ne peux pas dessiner moi-même. Cela pourrait être une façon de le faire.
Une petite révolution, bien que Miyazaki ait déjà testé des images de synthèses pour Le Voyage de Chihiro.
Il se met au travail et donne son brief une équipe de jeunes designers impatients de prouver ce dont ils sont capables au père de Mon Voisin Totoro. Yuhai et Yukinori Nakamura ont du mal à cacher leur nervosité.
Nous sommes prêts.
Ces nouvelles méthodes de travail et les possibilités offertes par la technologie Computer Generated Imagery stimulent la créativité de Miyazaki.
Vous pouvez définir la force du vent qui souffle. C’est l’ordinateur qui le calcule…
(…) Merci. Vous m’avez donné matière à réflexion aujourd’hui.
Cependant, l’équipe peine à satisfaire l’ambition du Maître. La tête de la chenille ne se tourne pas de manière naturelle. Le mouvement des poils ne se remarque pas assez.
J’aimerais que ce sentiment soit plus clair. Les chenilles se déplacent en fait de cette façon. J’aimerais qu’on le souligne. Et la tête ne devrait pas bouger autant. (…) Je veux que vous créiez quelque chose d’encore meilleur!
Miyazaki est connu pour son exigence (cf Jiro dreams of Sushi), et ses sautes d’humeur. Travailler à ses côtés peut se révéler éprouvant.
Faites-le ou vous êtes dehors!
Bien que Miyazaki ne compte diffuser Boro la Chenille qu’au Musée Ghibli, le résultat ne lui convient toujours pas. L’équipe commence à s’épuiser, alors que Miyazaki multiplie les dessins pour illustrer ses attentes. À ce stade, il pourrait presque faire le court-métrage lui-même.
Quelques membres du studio réclament son avis sur l’utilisation de l’intelligence artificielle, et lui montre un essai dont ils sont assez fiers. Les retours de Miyazaki calment leur enthousiasme.
Tu peux faire des choses horribles si tu veux mais je ne veux rien à voir à faire avec ça. C’est une terrible insulte à la vie.
Le Maître se remet au travail…
Dessiner à la main est la seule réponse.
L’EXPLICATION
Never-ending Man : Hayao Miyazaki, c’est ne pas déroger à ses principes.
Les artistes ont l’air sympa a priori. Mais les vrais artistes sont des ayatollah. Ils ont des principes et n’y dérogent pas. Il est insupportable de partager la vie d’un artiste.
Hayao Miyazaki est un créateur qui vit pour son travail. À l’aube de la mort, il ne se verrait pas faire autre chose que de dessiner. Pas vraiment le genre à prendre sa retraite sur la Côte d’Azur et profiter de sa fortune au bord de sa piscine (cf Les douze derniers Jours de Federer). Le pinceau est littéralement toute sa vie.
Je préfère mourir comme ça que de mourir sans rien faire.
Hayao Miyazaki est aussi un entrepreneur incapable de laisser la place. Malgré l’existence du Studio Ghibli, il n’a pas vraiment réussi à préparer la suite. S’il s’arrête, tout s’arrête.
J’ai formé des successeurs, mais je ne pouvais pas laisser tomber. Je les ai dévorés.
Hanté par sa propre disparition, Miyazaki a peur que son style se retrouve menacé par les nouvelles techniques modernes qui pourraient effectivement rendre son oeuvre rapidement obsolète (cf The Artist).
Tout mon travail pendant des décennies pourrait être vain.
Chacun·e doit se mettre à la page. Pixar a pris la suite de Disney. Plutôt que de faire l’erreur de snober les nouvelles technologies, Miyazaki va avoir la malice de se prêter au jeu avec la curiosité qui le caractérise. Il prend du plaisir à collaborer avec de jeunes talents, et à découvrir avec eux de nouveaux horizons.
Les possibilités sont infinies et dépassent même l’imagination débordante de Miyazaki. Il pourrait tout changer. L’artiste ne se perd pourtant pas en route et continue de se poser des questions essentielles.
Qu’est-ce que je fais ici? (…) De quoi est-il question?
Ce sont ces questions qui lui ont permis d’élever son travail et créer sa signature. Miyazaki ne veut pas être un créateur de contenu supplémentaire. Selon lui, il y a déjà suffisamment de bruit dans le monde pour en rajouter.
Toutes les choses importantes dans ce monde sont une nuisance.
C’est précisément cette fameuse exigence qui lui a permis de s’assurer que chacune de ses productions (cf Le Garçon et le Héron, Ponyo sur la Falaise, Princesse Mononoké, Porco Rosso, Nausicaa de la Vallée du Vent) soient des chefs d’oeuvre – et pas juste un film de plus.
Je ne peux pas montrer ça au public, je ne veux pas avoir honte.
Fidèle à ses principes, Miyazaki s’approprie le CGI sans laisser se dicter quoi que ce soit par les effets spéciaux. Mieux comprendre cette méthode lui permet d’identifier ce qui lui manque pour atteindre ce qu’il recherche.
Je pense que les animateurs CGI se concentrent sur le mouvement externe mais ignorent la motivation.
Il a besoin de continuer à faire par lui-même.
À l’heure où tout le monde cède aux sirènes de l’intelligence artificielle générative et s’extasie devant des créations inattendues dont on a encore du mal à estimer la valeur, le vieux sage a le courage de donner son opinion. À son âge, il ne craint plus de dire ce qu’il pense.
Il n’est pas nécessaire de grincer des dents à chaque revers.
Son courant artistique sera remplacé, comme les courants précédents. Il survivra dans le temps. Miyazaki va mourir, mais pas ses principes.
LE TRAILER
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