HEUREUX COMME LAZZARO
Alice Rohrwacher, 2018
LE COMMENTAIRE
On essaie de regarder vers le ciel pour trouver l’inspiration qu’on ne trouve pas au sol, à défaut de trouver des réponses. Lorsqu’on finit enfin par être aveuglé par la lumière, on se protège un peu. Mieux vaut garder un peu de candeur.
LE PITCH
Un simplet traverse les époques comme un pèlerin (cf Knight of Cups).
LE RÉSUMÉ
Perdues dans le parc national de l’Inviolata, de nombreuses personnes s’affairent dans la plantation de tabac de la marquise de Luna (Nicoletta Braschi), plus connue sous le nom de la Reine des Cigarettes. Parmi ces personnes, Lazzaro (Adriano Tardiolo) est un jeune homme à tout faire. Antonia (Agnese Graziani) en est secrètement éprise.
On y travaille à l’ancienne, comme à l’époque féodale. Personne n’est payé. Nicola (Natalino Balasso) le comptable de la marquise passe régulièrement pour annoncer des mauvaises nouvelles.
Du coup ce mois-ci la dette augmente encore…
Sur la propriété Lazzaro sympathise avec Tancredi (Luca Chikovani), le fils de la marquise.
Ça m’étonnerait pas qu’on soit demi-frères!
Ce dernier sait pertinemment que sa mère exploite ces paysans.
T’as pas peur qu’ils comprennent l’escroquerie ?
Les êtres humains sont des bêtes, les libérer signifie les rendre conscients de leur statut d’esclave et donc les condamner à la souffrance. Aujourd’hui ils en bavent mais ils ne le savent pas.
Afin de protester, il décide de se réfugier dans la planque de Lazzaro, dans les montagnes, et faire croire à la marquise qu’il a été enlevé. Sa copine Teresa (Giulia Caccavello), la fille de Nicola, contacte la police qui envoie des hélicoptères pour surveiller la zone.
Manque de pot pour la marquise, car la police découvre aussi son entreprise illégale. Les paysans sont libérés.
Le servage c’est fini depuis longtemps! Aujourd’hui il y a des contrats, des règles, des salaires.
Lazzaro qui était souffrant, a perdu l’équilibre dans la montagne au passage de l’hélicoptère. Il a fini sa course au fond du ravin du ravin. Des années plus tard, un loup dans les collines retrouve sa dépouille et le ressuscite.
Lazzaro retourne dans la villa de la marquise où il surprend un voleur du nom de Ultimo (Sergi López). Celui-ci lui indique la route de la ville. En chemin, il croise le chemin de Nicola qui continue d’exploiter des travailleurs immigrés.
Lazzaro retrouve finalement Ultimo quelques kilomètres plus loin, en compagnie d’Antonia (Alba Rohrwacher) qui le reconnait. C’est un miracle.
Agenouillez vous!
Antonia et Ultimo embarquent Lazzaro dans leurs petites combines.
Lazzaro n’a pas changé. Tancredi (Tommaso Ragno) le reconnaît également.
Je t’ai retrouvé!! Tu n’as pas pris une ride!? (…) Mais où étais tu passé ? Pourquoi as-tu disparu ??
Par contre, Tancredi n’a plus de fortune.
Mais qui vous a ruinés ?
La banque! Aujourd’hui, il ne nous reste plus rien.
Alors Lazzaro se rend à la banque pour réclamer l’argent de Tancredi. Les employé·es pensent d’abord qu’il s’agit d’un braquage à main armée.
… Nous n’avons rien ici! On peut vous aider…?
Lorsque les clients comprennent que Lazzaro n’a qu’une simple fronde dans sa poche et non un pistolet, ils lui tombent dessus. La police intervient trop tard. Lazzaro est mort.
Le loup sort discrètement de l’agence et reprend sa route entre les voitures.
L’EXPLICATION
Heureux comme Lazzaro, c’est heureux malgré tout.
Comment on fait pour rester positif ? Surtout quand on a pris conscience de l’ampleur des dégâts dans le monde extérieur. Comment continuer d’afficher sa bonne humeur, en conscience ?
Lazzaro est un esprit qui traverse le temps. Il passe d’un monde à l’autre comme un vieux loup chassé de sa meute du fait de son âge, se retrouvant chassés par les hommes de par sa condition de loup.
Lazzaro ne porte aucun jugement. Discret, il se contente d’observer. On ne le remarque pas, sauf Antonia. Heureux de pouvoir se mettre au service des autres. Il porte des marchandises et sert les cafés.
Ils devraient tous prendre exemple sur toi.
Lazzaro fait d’abord l’expérience de la rudesse de l’ère féodale, au milieu de ces paysans qui rêvent de mieux alors qu’ils n’en ont pas les moyens.
On va voir si c’est plus facile en ville…
Ils sont fous!!
(…) Vous croyez pouvoir partir comme ça ?? Ce n’est pas possible!
À ces paysans, Nicola ment effrontément.
C’est vous les vrais riches! Chez nous rien n’a de goût.
Ils sont pris pour des imbéciles. Malgré tout, ils continuent de pousser leur pierre chaque jour comme Sisyphe.
On a encore travaillé pour rien…!
Malgré les mensonges de façade, il existe déjà bien un fossé entre les possédants et les autres. La marquise profite d’un empire qui donne le cancer (cf Thank you for smoking) pour donner des leçons. À la ferme, les illettrés reprennent le travail sans se poser de question.
L’école, c’est pour les riches.
Lazzaro découvre un monde inégalitaire, de Maîtres et d’esclaves. Comme s’il n’existait pas d’autre modèle possible.
Moi je les exploite et eux, ils exploitent ce pauvre homme. C’est une chaîne qui ne s’arrête pas…
Lorsque Lazzaro meurt puis ressuscite, il voyage dans le temps. Pratiquement rien n’a changé. Quelques dizaines d’années plus tard à peine, mais qui lui font découvrir la vie moderne où la campagne a été remplacée par la ville. Une vie tout aussi cruelle que la précédente puisque les abandonné·es de la marquise vivent désormais en périphérie.
Il faut voler pour survivre et trouver des ruses pour soutirer quelques euros aux passant·es. Accepter un salaire de misère pour faire les travaux de Nicola que personne ne veut faire. Manger des mauvaises herbes ou des chips avariées. Le fossé des richesses s’est encore creusé depuis le temps car Antonia n’a pas assez d’argent pour se payer des pâtisseries.
La générosité n’existe pas. Tancredi trompe les apparences en faisant croire qu’il est encore un homme de biens. Il fait des promesses qu’il ne peut pas tenir.
Vous vous êtes trompés, il ne vous a pas invités.
Dans ce monde, Antonia et sa famille n’ont personne sur qui s’appuyer – pas même l’Église (cf Corpo Celeste). On ne veut plus de mendiant·es. Circulez, y’a rien à voir!
C’est une messe privée, vous devez partir!
Lazzaro semble toujours heureux de partager son temps avec Antonia.
Pourtant, la violence du monde moderne est omniprésente. Elle se révèle dans une petite agence bancaire de quartier, équipée d’un système de sécurité perfectionné censé empêcher quiconque de se défendre. Lazzaro n’a aucune mauvaise intention. Le fait qu’il réclame à la banque l’argent qu’elle a volé à Tancredi fait peur aux employés. Cette demande va à l’encontre du système. La démarche de Lazzaro fait même peur aux clients. Comment ose-t-il s’attaquer à ce système dont ils dépendent ? Alors ce sont les clients eux-mêmes qui se chargent de le lyncher.
Personne ne le défend. La police arrive une nouvelle fois pour constater les dégâts.
Dans monde où la violence est la règle, le modèle à suivre est peut-être celui de ce Lazzaro nietzschéen qui a accepté son destin, simplement heureux d’être là et d’y renaître encore et encore (cf La Vie à l’Envers).

