L’ESCALIER
Frédéric Mermoud, 2003
LE COMMENTAIRE
Au delà de leur fonction, les escaliers sont un lieu hautement symbolique. Beaucoup plus symbolique que l’on peut croire. Il ne s’agit pas que de rentrer ou sortir de chez soi. Les escaliers sont un endroit où l’on ne reste pas. Une zone de transit où il est impossible de faire du sur place. Tout est en mouvement, furtif. À peine le temps de voler un bisou quand la minuterie s’éteint.
LE PITCH
Deux amoureux se retrouvent dans la cage d’escaliers de leur immeuble.
LE RÉSUMÉ
Rachel (Nina Meurisse) fréquente Hervé (Clément van den Bergh). Ils habitent au même endroit. D’abord ils se faisaient la bise, et puis la bise est devenue un smack… jusqu’à se rouler de belles galoches.
Pendant qu’Hervé ressent les choses d’un point de vue très physique, Rachel se montre beaucoup plus cérébrale.
Tu penses à quoi là quand on s’embrasse ?
J’sais pas. C’est des sensations sur le palais. La langue… Tu veux pas qu’on aille plutôt chez toi ?
Tu sais quand je t’embrasse j’ai le sentiment d’être ailleurs, complètement ailleurs.
Hervé n’a pas l’air très romantique comme ça mais il promet à Rachel qu’il l’emmènera à Pékin. Ça la fait rêver. En attendant, pour être plus réaliste, Hervé pense à Honfleur. Ses parents y ont un appartement. Rachel a le coeur qui palpite rien que d’y penser. Pour le moment ils se retrouvent dans les escaliers pour lire Camus ou Nietzsche, et épier leurs voisins.
Béa (Soko), la pote de Rachel, a une grande annonce à faire.
Il faut que je te le dise : je suis avec François. (…) Ça fait treize jour et lui il veut déjà qu’on couche ensemble.
Le sexe est clairement dans toutes les têtes. Hervé met la pression.
On le fera jamais… T’as la trouille ?
… On a le temps.
Béa sera la première à passer à l’acte. Elle est fière de l’annoncer à Rachel.
Tu veux pas savoir si ça fait mal ?
Ça fait mal ?
Ben en fait un peu, mais pas trop. Ce qui est sûr, c’est que que tu te sens vraiment différente après. Tu vois, là, je me sens comme une autre…
Rachel comprend qu’elle n’échappera pas à cette étape obligatoire. Mais pour l’instant, elle réclame des sentiments.
Dis moi que tu m’aimes.
Oui.
Non! Dis moi les mots entiers.
Le grand jour est arrivé. Rendez-vous à 4h du matin pour partir à la gare. Mais Rachel est seule dans la cage d’escalier. Hervé l’appelle pour lui dire que ses parents ont changé d’avis. Ils ne lui ont pas donné les clé. Le rêve s’évanouit.
Je me suis renseigné, pour les billets on peut se faire rembourser…
Rachel fond en larmes et se réfugie chez sa voisine (Camille Japy).
Lorsque Rachel recroise Béa, elle prétend l’avoir fait en Normandie.
T’as eu un orgasme ??

L’EXPLICATION
L’Escalier, c’est là où tout commence.
Avant de quitter son domicile pour entrer dans le grand monde chaque jour, il y a une antichambre. La cage d’escaliers est ce lieu d’intimité et de secrets. On s’y croise sans se connaître (cf Léon). Sans que personne ne le sache, on peut s’y épier. Les rumeurs les plus folles naissent d’ailleurs souvent dans les escaliers.
En tout cas, c’est là que tout commence entre Rachel et Hervé.
On se voit ce weekend ?
Ils apprennent à se connaître en se mangeant le museau. C’est dans les escaliers aussi que naissent les premières frustrations. Hervé, comme beaucoup de garçons à cet âge veut accélérer les choses. Pour lui, l’escaler représente surtout une opportunité de conduire sa proie dans la tanière du loup.
Tu vas pas plutôt qu’on aille chez moi ?
Il se fait régulièrement éconduire par Rachel qui ne se sent pas prête et pour quoi ce coin romantique peut avant tout d’imprimer son rythme à elle. L’escalier est pour elle un sas de sécurité. Ces rendez-vous réguliers créent une habitude qui lui permet de trouver ses marques. Rien ne l’agace autant que lorsqu’Hervé lui pose un lapin alors qu’elle s’est libérée de cours de sport plus tôt exprès pour le voir.
Quoi ? Tu peux pas venir ?? (…) T’es dégueulasse… Bon, on se voit quand ?
Les escaliers sont un espace de rencontres pour les couples, mais aussi d’échanges entre les ami·es qui commencent à gossiper. Rachel profite de ces debriefs pour poser les questions qui l’angoissent.
Vous allez faire ça où ?
Béa essaie de se rassurer comme elle peut à propos de son François, qui lui écrit avec une certaine poésie qu’il la veut avec sa queue.
Lui il m’écrit des messages hyper romantiques, et pas parce qu’il veut me baiser dans sa chambre.
Ce sont dans les escaliers que les relations se développent. Les adolescents jouent les grands en se promettant des voyages à l’autre bout du monde. Hervé joue déjà la comédie du couple traditionnel en s’offusquant que Rachel ne l’introduise pas à sa mère.
Tu me présenteras jamais à tes parents ? T’as honte ou quoi ?
Rachel aimerait sans doute que sa relation avec Hervé restent à jamais sur ces marches, car elle pourrait la maitriser. Elle se prend à rêver. Dans l’escalier, tout devient possible. Des escaliers, elle pourrait aller à Honfleur avec lui. Puis de Honfleur à Pékin, comme il l’a promis. Et ce serait aussi beau qu’elle l’imagine.

Rachel est loin de se douter que les garçons sont beaucoup plus pragmatiques qu’elle ne le pense. Pour ces producteurs de spermatozoïdes (cf Les Beaux Gosses), c’est la course à l’échalote. Quand Hervé comprend que Rachel le fait poireauter – alors que François s’est pécho Béa, il arrête les frais. Comme un garçon courageux, il ne se pointe pas au rendez-vous et décommande à distance.
Ça commence…
Rachel vient de se prendre sa première claque. En matière de pragmatisme, on ne lui refera plus la leçon. Et elle n’est pas prête de se remettre à rêver à quoi que ce soit. Elle n’est pas loin de penser que les garçons sont tous des cons. Et elle n’est peut-être pas loin de ne pas avoir tort.
Quand Béa l’aperçoit dans le hall, Rachel ne parvient pas à assumer sa mésaventure. Naturellement, elle lâche son premier mytho. Elle fait semblant qu’elle a vu Hervé, qu’elle a couché et que c’était super. Mieux, elle a eu un orgasme.
Tout commence ainsi. Puis les filles n’auront plus besoin de mentir. Elles prendront leur revanche. Et les garçons se casseront les dents à leur tour.