THE SERVANT

THE SERVANT

Joseph Losey, 1963

LE COMMENTAIRE

Chez Hegel, le rapport d’affrontement entre les hommes conduit à une hiérarchie qui distingue un maître d’un esclave. À l’époque, celui qui avait le moins peur de la mort prenait naturellement l’ascendant sur l’autre – qui devenait son esclave. Dans les faits, l’un des deux devait frotter pour l’autre.

LE PITCH

Un domestique renverse la table.

LE RÉSUMÉ

Hugo Barrett (Dirk Bogarde) se rend à son rendez-vous pour rencontrer Tony (James Fox), un jeune bourgeois désoeuvré.

I’m just back from Africa, I’m quite liking it… What do you think of the house?

Barrett est embauché par Tony comme domestique. Il s’occupe de la maison (cf Le Majordome, les Vestiges du Jour).

Susan (Wendy Craig), la petite amie de Tony, s’offusque de la présence envahissante de Barrett. Elle le traite avec le plus grand mépris. Tony est obligé d’intervenir.

Doesn’t he know enough to knock?!

(…) I beg your pardon sir.

Barrett, come here! Do you use deodorant?

Look, he may be a servant. But he’s still a human being.

Barrett gagne la confiance de Tony. Il lui propose d’embaucher Vera (Sarah Miles), que Barrett présente comme sa soeur alors qu’elle est en fait sa compagne. Barrett manigance pour que Vera séduise Tony.

Your skirt’s too short.

… Do you think it’s too short?

Un jour qu’il revient précipitamment de weekend avec Susan, Tony découvre que Barrett et Vera sont en couple. Sa liaison avec Vera est démasquée devant Susan, qui quitte Tony.

She’s your sister, you bastard!

She’s not my sister, sir. So if I may say so, that puts us both rather in the same boat. He knows precisely what I mean. (…) Vera is my fiancée.

(…) You can’t have it on a plate forever, can you?

… Get out! Both of you!

Tony se retrouve seul. Il commence à boire.

Tony croise Barrett dans un pub par hasard. Barrett joue sur la corde sensible.

Give me another chance sir. I was so happy there with you.

Barrett fait son retour chez Tony et inverse les rôles.

Don’t you forget your place! You’re the bloody servant in this house!

Servant? I’m nobody’s servant, (…) I run the bloody place!!

No, look, listen, I am grateful, honestly.

Yeah…

No, don’t be daft. You know I am. I don’t know what I’d do without you.

À force d’alcool et de prostituées, Barrett est parvenu à soumettre Tony à son bon vouloir.

L’EXPLICATION

The Servant, c’est la paranoïa des ultra-riches qui prend forme.

Contrairement à la théorie d’Hegel, on n’a plus besoin aujourd’hui de risquer quoi que ce soit pour devenir un maître. La peur de la mort a été remplacée par le besoin de revenus. Dans cette nouvelle configuration, le maître est simplement celui qui a les sous. C’est plus facile. Les ultra-riches ne doivent plus prouver quoi que ce soit. Ils n’ont qu’à se baisser pour trouver des employé·es puisque des personnes sont toutes disposées à devenir leurs esclaves pour une bouchée de pain.

Malheureusement pour les ultra-riches, ce nouveau paradigme ne résout pas le paradoxe relationnel que Hegel avait déjà pointé du doigt : avec le temps, le maître devient dépendant de son esclave. En effet, par son travail, l’esclave acquiert une expertise qui le rend autonome. Tandis que le maître, oisif, ne sait plus rien faire seul. Il devient complètement tributaire de son esclave (cf Sans Filtre). Si bien que la relation s’équilibre. C’est la partie moins drôle pour les ultra-riches qui n’aiment rien tant que dominer le rapport de force.

Les ultra-riches redoutent particulièrement le moment où il faudra consentir aux revendications de leur personnel, en leur accordant une modeste augmentation de salaire. La règle d’or pour les ultra-riches est de ne jamais admettre qu’il leur est impossible de vivre sans leurs servant·es.

Tony va en faire la douloureuse expérience. En tant qu’héritier, il n’a rien à faire de ses journées. Il s’intéresse de loin à un vague projet immobilier au Brésil, sans se soucier de ses conséquences sur l’environnement. Quand on a les moyens, on n’a pas ce genre de considérations.

Gigantic project! A matter of clearing hundreds of miles of jungle!

Tony est trop heureux que quelqu’un s’occupe de lui. C’est le rôle de Barrett.

Can I get you anything, sir?

Cependant, Tony est faible. Il ne voit pas la magouille. De toute évidence, il ne se rend pas compte que Barrett veut profiter de lui. Un ultra-riche devrait pourtant savoir que les domestiques essaient toujours de gratter un peu plus que ce qu’on leur donne (cf Parasite).

Tony ne se méfie pas. Il accepte que Vera rejoigne Barrett. Ce sera son erreur fatale. Les dominos tombent. Pendant ce temps, Tony reste sourd aux injonctions de Susan, qui est beaucoup plus ferme envers les pauvres.

Why don’t you just tell him to go? (…) What are you going to do? This is your house!

La conséquence est que Tony se fait littéralement marcher dessus. Il succombe aux charmes de Vera, se mettant en difficulté vis à vis de Susan et de Barrett. Tony se voit contraint d’accepter le retour triomphal de Barrett. Il est presque content de la décision de son domestique. Cette fois, c’est terminé. Barrett a mangé Tony.

Le cauchemar paranoïaque est devenu réalité. La situation s’est inversée. Barrett parle à Tony comme à un chien.

After all I’ve done for you! Nobody talks to me like that!

C’est pourquoi les ultra-riches ne font pas de sentiments. Ils ont trop peur du pouvoir d’influence que les pauvres pourrait exercer sur eux. Susan, elle, ne se laisserait jamais prendre dans un tel piège. Tout de suite, elle a su dresser Barrett.

What do you want from this house?

Want?

Yes. Want.

I’m just the servant, miss.

Get my lunch.

Il faut comprendre la posture des ultra-riches. Qui serait suffisamment naïf pour croire que l’on est toutes et tous égaux ? Les ultra-riches sont les premiers à savoir que l’on ne vit pas dans un monde de bisounours (cf Mountainhead). Les domestiques ne travaillent certainement pas par gaité de coeur. Ils ou elles ne sont pas heureux de se mettre au service des patron·nes. Au contraire, dès qu’ils le peuvent, ils ou elles essaient d’en profiter (cf Saltburn). C’est pour cette raison que les ultra-riches doivent tenir les pauvres à distance (cf Dreams). On ne mélange pas les torchons avec les serviettes!

L’histoire de Tony est un contre-exemple. Elle ne doit surtout pas se produire. Susan ne se laisse pas faire. Elle se moque pas mal des personnes qui nettoient ses toilettes.

The truth is, I don’t give a tinker’s gob what you think.

Quand on a la fortune et le pouvoir, on ne doit rien lâcher – quitte à s’asseoir sur le résultat des élections. On fait passer les réformes, en force. À la rigueur, les ultra-riches peuvent entretenir les esclaves dans l’illusion qu’ils ou elles sont des personnes comme les autres. Mais dans les faits, il ne faut pas les laisser respirer. Aucune concession.

Sinon qui sait ? Les pauvres pourraient gouverner le monde un jour…

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son AUTEUR.

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