LA NUIT N’EN FINIT PLUS
Valentine Cadic, 2022
LE COMMENTAIRE
Les habitudes rassurent autant qu’elles conditionnent. Quand les lumières des appartements d’en face viennent éclairer l’obscurité du ciel, elles envoient le signal d’un nouveau jour qui commence. La routine du matin se met en place (cf Un Jour sans Fin). Chacun se prépare à en découdre. Mais si personne ne sort plus de chez soi, à quoi peut bien rimer tout ce cirque ?
LE PITCH
Quelques femme à l’épreuve du couvre-feu.
LE RÉSUMÉ
Encore un jour se lève sur la planète France – en pleine pandémie. Une jeune femme se confie.
En ce moment avec le couvre-feu, il y a plus trop de vie la nuit. On tourne en rond dans nos petits appartements.
Elle parle au nom de toutes. Durant cette épreuve inattendue, elle se fait des films.
Je préfère fantasmer en ce moment.
Certaines font de la gym dans leur appartement. En gesticulant devant son écran, on a quand même du mal à ne pas se sentir comme une marionnette – ou un fantôme à la merci d’une autorité invisible.
On a l’impression que ça s’arrêtera jamais. Qu’ils font ce qu’ils veulent de nous.
Ces écrans tiennent compagnie à tout le monde sur la période. Ils nourrissent l’anxiété tout en permettant d’éviter de sombrer définitivement dans la folie ou la dépression.
Je sais plus trop ce qui m’intéresse en ce moment…
On veut de l’espace et du soleil, en invoquant le changement de saison.
J’ai envie d’être en été.
La nuit nous appartient, sauf quand elle n’en finit plus. On appartient alors à la nuit. Quand tout est en suspens, il n’est plus possible de faire de plans sur la comète (cf Monty Python : Sacré Graal!).
J’ai du mal à m’imaginer plus tard. Avoir des enfants. Vivre avec quelqu’un. Construire quelque chose. Je me vois pas à la campagne, je sais pas où je me vois, je me vois pas trop. J’m’imagine plutôt seule.
Les jeunes mamans qui n’ont pas eu le luxe de quitter la capitale se retrouvent à devoir jongler entre leur bébé et leur travail à distance, dans l’étroitesse de leur appartement. Avec le stress de ne pas savoir combien de temps tout cela va durer.
Une autre femme ne veut pas renoncer. Elle se déchaîne sur une chanson de Petula Clark.
J’ai envie de vivre. Malgré le vide de tout ce temps passé, de tout ce temps gâché et de tout ce temps perdu.
On pense à ce que feraient les baba yaga, des vieilles sorcières ou des jeunes femmes selon les récits. Une communauté de femmes qui s’organisait pour vieillir ensemble.
De sa fenêtre, une autre femme regarde sa ville en mutation.

L’EXPLICATION
La Nuit n’en finit plus, c’est une occasion manquée.
Il semble qu’aujourd’hui, il soit devenu difficile d’observer les faits avec impartialité. Comme si l’on ne se souciait plus de la vérité. Chacun·e se fait son opinion et cette opinion prend valeur de vérité. Les médias encouragent d’ailleurs cette tendance en favorisant la polémique au détriment du débat. Ce faisant, on se perd dans la contre-argumentation plutôt que d’analyser objectivement la situation dans sa globalité.
Selon que l’on soit d’un bord politique ou d’un autre, on n’interprète pas une décision de justice de la même manière. Un peu comme des supporters ne seraient pas d’accord entre eux sur une décision arbitrale. Si l’on a heureusement le droit de ne pas être d’accord, il est néanmoins inquiétant de constater qu’on n’arrive plus à voir les faits pour ce qu’ils sont.
Concernant la pandémie, on en est ressorti sans vraiment la comprendre. Ce n’était pourtant pas une parenthèse anodine.
Le phénomène a été vécu différemment. Un traumatisme pour les personnes qui ont perdu des proches sans pouvoir assister aux funérailles. Une crise pour responsables d’entreprises. Un détonateur pour les couples fragiles. Pendant que les plus ancien·nes avaient peur pour leur santé, les plus jeunes ont crié à l’injustice. On leur volait un temps qui ne reviendrait jamais – pour reprendre les mots de Petula Clark.
C’est peut-être là que se situe le problème. Beaucoup pensent que la pandémie a été du temps perdu. Au delà de la privation de liberté et le besoin du rapport à autrui, peu ont cherché à comprendre ce que cette expérience collective sans précédent a vraiment permis de mettre en lumière.
La période a clairement montré que les propriétaires de chats ne se sont pas suffisamment conscient·es de leur chance.

Plus sérieusement, la pandémie a mis en évidence un gouffre philosophique ou spirituel (cf Eddington). On n’arrive plus à penser quoi que ce soit. Ce qui aurait peut-être permis de traverser ce genre d’épreuve plus sereinement. Au lieu de cela, les rats se sont empressés de quitter le navire à l’annonce du confinement pour aller se cacher dans leur maison de campagne. Les autres se sont planqué·es derrière les écrans tandis que les médias faisaient le décompte du nombre de victimes chaque soir. C’était une occasion de se retrouver avec soi-même et beaucoup ont préféré ne pas la saisir.
La pandémie a montré que la machine pouvait ralentir, voire s’arrêter, sans que le monde ne disparaisse. Pour beaucoup, ce fut aussi une réalisation insupportable. Cela voulait dire qu’il était possible d’envisager une nouvelle manière de vivre et de travailler. Quelques années plus tard, les entreprises ont rappelé tout le monde au bureau. Les enseignements ont été jetés à la poubelle. Au lieu de penser différemment, on a préféré faire le dos rond en attendant le retour à la normalité, et les beaux jours.
J’ai l’impression que l’été prochain tout pourrait reprendre. Qu’ils vont nous laisser tranquilles pour les vacances.
Plus gênant, si la pandémie a montré que chacun·e était farouchement attaché·e à sa liberté ; force est de constater que l’on n’en fait absolument rien d’intéressant. Certes, le luxe de la liberté est de pouvoir la gaspiller. Mais que penser de ces gens qui ont tante pleuré d’être enfermé·es pour aussitôt se ruer dans les boutiques ou en terrasse à leur réouverture ?
En réalité, la pandémie a sonné un réveil que l’on a préféré mettre en sourdine. Donc la nuit n’en finit pas. Le temps ne se perd pas sur le moment, mais plutôt parce qu’on n’en a rien fait a posteriori. Et en l’occurrence, on n’en a rien fait. Comme Homer disait fièrement à sa femme en conclusion d’un épisode des Simpsons : Marge, mon amie… Je n’ai rien appris du tout!