L’ENFER

L’ENFER

Claude Chabrol, 1994

LE COMMENTAIRE

Plus amère que la mort est la femme, disait l’EcclesiasteEncore un homme qui craignait les émotions que le supposé sexe faible était capable de susciter en lui. Un regard, un baiser, une attention… et on perd les pédales. Il n’en faut pas beaucoup plus pour perturber certains.

LE PITCH

Un homme est soudainement pris de délires paranoïaques.

LE RÉSUMÉ

Paul (François Cluzet) est un patron d’hôtel heureux et un mari comblé. Avec Nelly (Emmanuelle Béart) et leur petit garçon, le ciel ne pourrait pas être plus dégagé. Cependant, les nuages finissent forcément par poindre le bout de leur nez : des dettes qui s’accumulent, une concurrence qui casse les prix… Paul devient de plus en plus nerveux et méfiant. Sa femme en fait les frais, cristallisant toutes les angoisses du mari jaloux.

Paul commence effectivement à espionner Nelly. Il fouille ses poubelles, la suit en ville et la questionne sur ses moindres faits et gestes.

Pourquoi tu m’l’as pas dit??

Il commence à entendre des voix.

(Comme ça si elle est pas chez sa mère tu seras fixé!)

Croyant dur comme fer que Nelly lui cache quelque chose, Paul mène l’enquête et va la surprendre en train de faire du ski nautique avec Martineau (Marc Lavoine), le playboy local. Il n’en fallait pas plus pour que la relation se dégrade rapidement.

Nelly fait malgré tout des efforts pour aider Paul. Elle lui propose gentiment de ne plus se rendre en ville pour le rassurer. Grâce à ces compromis, le couple vit de courtes périodes d’accalmie. Les clients reviennent, et avec eux les démons de Paul. Alors épuisée, Nelly finit par provoquer son mari en lui donnant exactement ce qu’il réclame.

Tu veux l’être? Et ben tu vas l’être!

Désormais esclave de sa propre folie, Paul imagine sa femme en nymphomane enchaînant les passes avec les clients de l’hôtel. Au beau milieu de la nuit, elle se réveille pour s’occuper de leur enfant. Paul la surprend dans le couloir, se fait des films puis la viole.

(Te laisse pas baratiner!)

Paul j’t’en supplie…

(… Te laisse pas baratiner PAR CETTE PUTE!!)

Alerté dès le lendemain, le Dr Arnoux (André Wilms) ordonne à Paul de se rendre à l’hôpital en compagnie de Nelly. Paul s’y oppose formellement. Le soir, il attache Nelly à son lit pour ne pas qu’elle s’échappe. Dans un moment de lucidité, il revient à la raison, libère Nelly et semble bien décidé à se rendre à l’hôpital en pleine nuit. Nelly se réjouit. Tous les deux se préparent. Paul se rase puis se sert de sa lame pour égorger sa femme.

Hanté par le bruit des ambulanciers qu’il croit être venus le chercher, Paul n’arrive plus à faire la différence. Il voit toujours Nelly menottée sur le lit, persuadé de s’être coupé en se rasant. La voix qui lui parle lui intime de se ressaisir.

L’EXPLICATION

L’enfer, c’est perdre tous ses repères.

L’enfer est une souffrance de l’esprit. Seuls ceux qui sont reconnus coupables d’avoir pêché sont admis dans cette boite de nuit pas très glamour. On y écoute la Salsa du Démon en boucle. Interdiction d’en sortir. L’enfer est comme être malade en voiture, dépourvu de sachets en plastique et sans avoir l’occasion de s’arrêter au bord de la route. Pénible. Entêtant. Interminable.

L’existence de l’enfer n’est permis que par la religion. En effet, l’enfer n’existe pas dans le sport, même si ce n’est pas agréable de finir 2e, 4e ou premier relégable. Pas d’enfer non plus dans l’humour, même si personne n’a envie de s’imposer un spectacle de Jean-Marie Bigard.

Dans le cas de Paul et Nelly, l’enfer est réservé à ceux qui formulent les vœux du mariage (cf 4 mariages et 1 enterrement). Il s’agit de la dénonciation d’une institution qui finit une fois sur deux par un divorce (cf Marriage story), à l’ère des abonnements sans engagement.

Paul incarne la figure de l’homme ultra-possessif d’hier qui n’arrive pas à s’adapter à la modernité. Il ne peut plus gérer ce besoin d’indépendance toujours plus pressant de la femme d’aujourd’hui (cf When a man loves a woman). Un tremblement de terre (cf San Andreas).

Pour les Bouddhistes, l’enfer n’existe pas dans un autre monde, plutôt quelque part dans notre esprit. Exactement ce que vit Paul à travers sa jalousie. Sa prison est dans sa tête. Il vit dans un monde qui lui échappe et devient l’acteur principal d’une histoire au scénario toujours cauchemardesque. Alors qu’il essaie de rattraper Nelly dans la rue avec un bouquet de fleurs, romantique, Martineau est le plus rapide. Et lorsqu’il arrive au coin de la rue, c’est trop tard, ils ont tous les deux disparus. Évidemment.

On peut s’interroger sur les raisons qui font que Paul bascule dans cette folie. Le stress du quotidien? Une insécurité chronique qui s’auto-nourrit? Paul a clairement peur de ne pas réussir. Peur de ce que les autres pensent de lui aussi. La possibilité que Nelly l’abandonne le terrifie. Son départ le ridiculiserait.

Pour Paul, il n’y a aucune solution. Nelly essaie d’abord de le rassurer. Puis elle lui rentre dedans. Rien n’y fait. Le Paul qu’elle connaît est déjà parti. Il s’est transformé en inspecteur et a muté en terroriste lorsqu’il la prend en otage. Faisant les questions et les réponses. Tout devient suspect. Il se trouve toutes les raisons pour justifier sa jalousie. Nelly n’a aucune chance de s’en sortir. Comme Paul n’est pas égoïste, il entraîne malheureusement Nelly avec lui dans sa chute. Paul devient l’enfer de Nelly.

enfer

L’enfer n’est donc pas forcément les autres, au pluriel – n’en déplaise à Sartre. Deux suffit. L’enfer, c’est l’autre tout court, ou plutôt la dépendance à l’autre, au singulier. En résumé, l’enfer c’est soi-même.

Le seul recours est de se forcer à sortir de son isolement pour éviter de gamberger. Plus on est de fous plus on rit, non? On s’en rend compte chaque été avec ces milliers de vacanciers qui passent des heures dans les embouteillages, trop contents de pouvoir passer un moment tous ensemble (cf Les Petits Mouchoirs). Impatients de pouvoir soigner leur jalousie, afin d’éviter le pire.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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