HAMNET
Chloé Zhao, 2026
LE COMMENTAIRE
Les enfants offrent des montagnes russes émotionnelles à leurs parents qui les voulaient plus que tout. Une fois que les enfants sont là, les parents déchantent systématiquement – même s’ils prétendent le contraire. Ces gros menteurs parlent d‘amour inconditionnel. Ils clament même qu’un seul sourire de leur enfant efface une semaine d’insomnie. Puis, les parents finissent quand même par reconnaitre qu’ils détestent profondément leurs enfants, au motif que ces derniers sont insupportables (cf Vivarium). Ce qui n’empêche pas les parents de souffrir au cas où les enfants meurent (cf The Son), parce que ces petites vermines sont adorables malgré tout.
LE PITCH
Un couple bohème affronte la mort du fils.
LE RÉSUMÉ
William Shakespeare (Paul Mescal) et Agnes (Jessie Buckley) tombent amoureux.
Il quitte les métiers manuels pour se lancer dans le théâtre.
Elle est un peu sorcière sur les bords.
En dépit du scepticisme de Mary Shakespeare (Emily Watson), William et Agnes se fiancent. Ils ont un premier enfant.
Puis Agnes accouche de jumeaux : Hamnet et Judith. Judith fut annoncée morte née mais les pouvoirs d’Agnes l’ont ramenée à la vie.
You will live.
Les enfants grandissent et s’épanouissent. William ne parvient pas à écrire. Il est frustré mais Agnes le soutient de manière indéfectible.
He’s got more inside of him than any man I’ve ever met.
La carrière de William décolle enfin, ce qui le conduit à s’absenter de plus en plus régulièrement.
Pendant que William est à Londres, la peste frappe l’Angleterre. À Stratford, Judith (Olivia Lynes) tombe malade. Son jumeau Hamnet (Jacobi Jupe) veut donner sa vie pour sauver celle de sa soeur.
I give you my life, I’ll be brave.
Son souhait est exaucé : il contracte la maladie tandis que sa soeur survit.
Lorsque William revient, il est trop tard (cf Dracula).
Am I too late?
Difficile surmonter ce drame (cf La Guerre est déclarée). Le couple se déchire. Les critiques fusent.
You don’t know, you were not here!! He was so scared. And you were not here. I tried everything I could.
William retourne à Londres où il prépare sa prochaine pièce : Hamlet. Agnes se sent alors abandonnée et trahie.
How can you leave!?
Agnes insiste pour se rendre à la première, pensant que le nom de son défunt fils va y être profané. Elle va se rendre compte que la mise en scène est une manière pour William d’exprimer sa douleur. La pièce est un succès. Touché par cette tragédie, le public communie avec l’acteur (Noah Jupe). Ce qui permet à Agnes de faire son deuil.

L’EXPLICATION
Hamnet, c’est le plus beau des hommages.
Lorsque quelqu’un de cher décède, tout ce que l’on peut faire est de le saluer avec tous les égards qu’il mérite. Malgré toute la meilleure volonté du monde, il n’est pas simple de traduire une émotion en une dédicace mémorable. N’importe qui n’y parvient pas.
Trop souvent, les formules sont alambiquées. Les mots peuvent être maladroits – quand ils ne sont pas carrément malheureux. Ils restent émouvants mais tombent un peu à plat. Que les participant·es d’une cérémonie funéraire le veuillent ou non, ils ou elles ne peuvent pas s’empêcher de faire quelques commentaires dans ce genre de moments. On commente les discours qui sont souvent médiocres.
Tellement médiocres qu’aujourd’hui beaucoup décident de s’en remettre à des agents conversationnels, ce qui est presque pire (cf Her).
Les proches ne sont pas plus doué·es dans cet exercice. Plutôt que de dire une connerie, ils ou elles vont assurer le coup en sortant une banalité déconcertante pour réconforter les personnes endeuillées. C’est ce que Mary Shakespeare essaie de faire.
What is given might be taken away at any time.
En général, mieux vaudrait ne rien dire du tout.
Mêmes les personnalités publiques peuvent rater leurs hommages. Lors de la mort sordide de Rob Reiner et de sa femme, assassiné·es par leurs fils toxicomane en pleine crise de folie, Donald Trump s’est permis quelques sarcasmes. Il a notamment regretté que le réalisateur ait, selon lui, souffert selon lui de Trump Derangement Syndrome. Il y avait sûrement autre chose à faire que de rapporter cet événement à lui, et certainement autre chose à dire.
En général, les personnes plus spirituelles ou les artistes ont un certain talent pour rendre des hommages vibrants.

La sensibilité exacerbée et la délicatesse dont ils ou elles font preuve leur permettent de trouver les mots adaptés à la situation.
Agnes était déjà du genre à se fendre de belles punchline du vivant de son fils.
You must pay attention to your dreams, they will always guide you.
Agnes va inspirer William pour trouver la force de transformer la disparition de son fils en un moment magnifique, guidé d’une certaine manière par les reproches de sa femme.
Lorsque William confesse à Agnes qu’une année n’aura pas suffit à lui faire oublier cette perte, Agnes lui rétorque amèrement que de son côté, elle ressent l’absence de son fils à chaque souffle.
A year is nothing. It’s every second, every minute, every day.
Dur.
Alors William va écrire sa plus belle production. Dans Hamlet, il s’y met en scène comme un fantôme. Parce qu’Hamlet traite de la mort avec justesse, la pièce est devenue intemporelle. Tout le monde connait to be, or not to be sans en maitriser forcément les tenants et aboutissants de la formule. Par contre, peu savent qu’il s’agit d’une façon d’honorer son fils. Ce qui fait de cette pièce un hommage à la fois poignant et discret. Hamlet aura survécu à Shakespeare pour que la mémoire d’Hamnet ne s’éteigne jamais.
À noter que certains artistes sont plus doués que d’autres en la matière.
Après la mort de son fils, Patrick Sébastien a écrit une chanson : Chanter quand même. Bon, c’est autre chose. Le morceau a terminé sur un album… de Michel Sardou. À la réflexion, c’était peut-être mieux ainsi, plutôt que cet hommage se perde dans un repertoire bien fourni, quelque part entre la Quéquette à Raoul, le Petit Bonhomme en Mousse et Ah si tu pouvais fermer ta Gueule. On n’est pas exactement sur le même registre qu’une pièce de Shakespeare.