VALEUR SENTIMENTALE

VALEUR SENTIMENTALE

Joachim Trier, 2025

LE COMMENTAIRE

La beauté de se faire des films est que l’on peut s’imaginer strictement n’importe quoi. Partager un coucher de soleil sur une plage normande avec la personne de son choix. Se perdre dans des couleurs magnifiques. Profiter de la fraicheur de la nuit. La foule s’éloigne sur les planches. Le port du Havre ne gâche pas la vue, tandis que l’Angleterre se cache. On se sentirait presque chez soi.

LE PITCH

Un père revient dans la vie de ses filles, avec un projet artistique.

LE RÉSUMÉ

Nora (Renate Reinsve) se rappelle de maison où elle a grandi, comme si elle avait sa personnalité propre. Il faut dire que la maison a vécu les affres des disputes de la famille Borg.

Quand sa mère meurt, Nora s’occupe des funérailles avec Agnes (Inga Ibsdotter Lilleaas). Les deux soeurs ne sont pas spécialement contentes de voir débarquer leur père Gustav (Stellan Skarsgård) (cf Le Retour).

Papa est là…

Gustav veut s’entretenir avec Nora. Son dernier documentaire a connu un succès critique, ce qui l’a remis en piste.

J’ai le vent en poupe.

Il ambitionne de réaliser un film autobiographique traitant du suicide de sa mère dans la maison familiale et verrait bien Nora dans le rôle phare.

Je veux que tu sois le personnage principal. Tu es la seule à pouvoir le jouer. (…) Ce rôle te ferait du bien, à tous les niveaux. 

Nora ne prend même pas la peine de lire le script pour refuser.

On va pas travailler ensemble, on n’arrive déjà pas à se parler! Ne compte pas sur moi.

À Deauville, Gustav fait la rencontre de Rachel Kemp (Elle Fanning) qui s’intéresse de près à l’oeuvre de l’auteur norvégien, et accepte de prendre le rôle.

La présence de l’actrice américaine américaine pourrait suffire à débloquer des fonds. Le film pourrait s’exporter. D’autant que Rachel s’investit à fond.

En parallèle, Gustav constitue l’équipe du film. Il pense à son ami Peter (Lars Väringer). Quand Gustav se rend compte que Peter a du mal à se mouvoir, il se cache derrière des prétextes de choix de production pour se rétracter.

Nora poursuit sa carrière au théâtre, malgré ses angoisses. Elle a une liaison avec Jakob (Anders Danielsen Lie) et voit occasionnellement sa soeur. Agnes s’inquiète car Nora a fait une tentative de suicide par le passé.

Le tournage va débuter. Il devient de plus en plus évident que Rachel n’est pas le bon casting. Le rôle a été pensé pour Nora. Elle abandonne le projet.

Je le sens pas vraiment. (…) Toi aussi tu trouves que ça sonne faux.

Gustav se retrouve sur le carreau.

Agnes a lu le script et a été touchée pour l’approche délicate de son père. Elle se permet d’insister auprès de sa soeur pour qu’elle lise le script. Nora lit quelques lignes. Elle peine à reconnaître que son père semble effectivement avoir tout compris de sa détresse, bien qu’il était absent.

Le tournage commence, en norvégien. Peter est présent sur le set. Gustav et Nora se sont retrouvés (cf Prima la Vita).

L’EXPLICATION

Valeur Sentimentale, c’est prendre soin de sa maison.

Jadis, la maison avait une signification toute particulière. On y vivait de génération en génération. Elle était ancrée dans la terre, faisant office de refuge pour une famille qui explose en mille morceaux. Pour Nora, c’était presque un être vivant, dont les portes claquent et qui vit au rythme des pas des enfants ou de la confiture qui tombe sur son parquet. Malgré les querelles, la maison est toujours là. Les murs tiennent bon, avec tout ce que cela a de rassurant.

Avec les années, on ne prête plus suffisamment attention à rien. La maison s’abîme.

À cause d’une fissure, (…) la maison s’affaissait au ralenti.

La maison menace carrément de s’écrouler (cf Démolition). Pire, on pourrait avoir envie de la revendre. C’est d’ailleurs la crainte première de Nora après la mort de sa mère : qu’est-ce que va devenir la maison ?

Chacun des membres de la famille Borg va faire sa part pour rénover l’édifice.

Le père revient.

Nora se montre hostile. Elle n’a pas accepté que Gustav l’abandonne, après avoir quitté sa mère et laissé la maison. C’est un crime. Il n’a plus sa place dans cette maison. Gustav est presque devenu un étranger.

J’espère qu’il s’imagine pas que j’ai besoin d’un papa.

Quand il revient, Gustav sait que ses filles l’attendent de pied ferme mais certainement pas les bras ouverts.

Comme d’habitude, tout est la faute de papa…

Il assume ce qui s’est passé, sans s’excuser pour autant.

Un vrai artiste est libre et doit le rester.

Gustav est revenu en qualité de maçon, pour réparer. Il arrive à l’aube de sa carrière et cet ultime sursaut dans sa carrière lui permet de réaliser ce qui sera peut-être son dernier projet. Le père ne veut surtout pas rater cette chance qui se présente de réaliser un projet avec une valeur sentimentale. Pour cela, il va avoir besoin de Nora. Elle refuse.

Comme un bon scandinave qui se respecte, Gustav ne fait pas dans la dentelle. Il sait que sa fille est faite du même bois.

Je suis tres sensible, toi aussi. On se ressemble.

Alors il n’hésite pas à lui rentrer dans le lard.

Tu as trop de colère en toi. (…) C’est dur d’aimer une enragée. Artistiquement, c’est mauvais aussi.

Le père connait sa fille. Il sait que Nora a besoin qu’on lui tienne un discours de vérité. Elle a aussi besoin qu’on la titille dans son orgueil. Choisir Rachel Kemp, la blonde américaine, pour incarner un rôle qui lui revient…? C’est presque l’insulte de trop de la part de Gustav. Nora n’en croit pas ses yeux.

Pourtant, le père ne veut que du bien pour sa fille. Il veut réparer la maison. Ce film ne sera donc pas une grosse production hollywoodienne, ni un produit qu’on retrouve sur les plateformes de streaming avant la sortie en salle. Gustav s’y est engagé auprès de ses amis.

Promets moi de pas céder à l’air du temps.

Au contraire, ce sera un film indépendant, intimiste.

On filmera à la maison.

Le père veut honorer cette demeure. Il veut rentrer chez lui, auprès de ses filles. S’occuper un peu des fondations qui ont tellement souffert avec le temps.

Les filles font l’effort de comprendre l’intention de Gustav. Après quoi, elles acceptent de lui faire une petite place à nouveau. C’était une jolie maison. Elle valait vraiment la peine qu’on s’en occupe.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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3 commentaires

  • Le Grand Prix a su reconnaître un grand film, un énorme film. Des claques d’émotions, en peu de mots et en silences comme en phrases certaines fois longues comme dans la lecture par chaque actrice de ce passage de scenario de la prière à la supplique d’être aidée… L’originalité de la récursivité d’un film sur un film et ses acteurs, appuyée sur la maison multi-générationnelle personnifiée en terreau nutritif à ces 3 actrices et un acteur qui crèvent à ce point l’écran que tout Oscar ne pourra être remis qu’aux quatre à la fois et accrochés à Oslo… Certains trouvent le film long, mais pour moi comme pour d’autre on y est absorbé. J’y suis même retourné pour me délecter de cette simplicité nordique (un peu semblable à celle nippone), de ces images et plans somptueux, de ces couleurs captant l’esprit troll scandinave de ces personnages iconiques, et lorsque le blanc sécurisant apparaît d’abord via un lit avant tous les détails du développement qui conduit à consacrer la rencontre simultanée du père, de sa propre mère et de son aînée, au gré des dédales œdipiens et de la symbolique du retour éternel et du passage. Voilà, je tenais à compléter cette « explication » pour lui affecter davantage le trait d’humanisme qui se révèle puissant dans le film, comme d’une émotion qui y est constante et heureusement ponctuée d’humour à temps pour éviter les mouchoirs.

    • Merci jipiar pour votre commentaire.
      Sur la forme, il y a effectivement cette touche nordique très épurée qui tranche avec les narrations dramatisées auxquelles le cinéma américain nous habitue.
      Vous avez raison, il y a une dimension trans-générationnelle très réussie avec cette volonté du père de reconnecter avec sa fille. Tout dialogue entre eux était devenu impossible. Le cinéma devient finalement le vecteur par lequel ils peuvent se retrouver – avec beaucoup de pudeur. C’est la fiction qui leur offre un point de rencontre et leur permet de composer avec le réel.

      • Ce film peut définitivement être qualifié de sobre et épuré malgré le temps long de ses plus de 2 heures. Pudeur des personnages et du traitement camera, tout est bien à l’opposé de la surabondance du cinéma américain, quoique que j’ai bien aimé Eddington qui tranche aussi par l’absence de moraline … Pour le japon je pensais à Hamagushi, car même les 6h de Sense passent crème pour moi …

        Einstein n’aura t’il pas découvert une relativité qu’intuitivement Proust avait pressenti en partant trop tôt pour un triptique inachevé, il y a déjà un siècle ? Et nous voici avec l’intrication quantique, les théories de l’énergie multiple et désormais le documentaliste en chef IA pour méditer sur nos nouvelles connaissances et le temps qui passe, qui fuit, et toujours ces mêmes comportements et ces sempiternelles questions depuis l’aube de l’Humanité …

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