MARTYRS
Pascal Laugier, 2008
LE COMMENTAIRE
On aime jouer à se faire peur en se disant que le monde peut sombrer dans la violence. Qui craint vraiment une telle bascule ? Toutes les personnes qui jouissent de l’amélioration du niveau de vie, et qui se persuadent que tout le monde en profite. Celles et ceux qui ont oublié ce qu’était la réalité.
LE PITCH
Une jeune femme se venge des personnes qui l’ont fait souffrir.
LE RÉSUMÉ
La petite Lucie (Jessie Pham) est retrouvée près d’un hangar d’une zone industrielle où elle a été séquestrée.
Elle n’a pas été violée, c’est une certitude. Le reste s’apparente à de la maltraitance classique.
À l’orphelinat, la petite Anna (Erika Scott) est la seule à s’intéresser à Lucie.
Quinze ans plus tard, Lucie (Mylène Jampanoï) retrouve le couple qui lui a infligé ces sévices. Elle s’invite chez eux pour les massacrer à coups de chevrotine, ainsi que leurs enfants Antoine (Xavier Dolan) et Marie (Juliette Gosselin).
Anna (Morjana Alaoui) la rejoint pour lui venir en aide. Lucie semble toujours persécutée par un monstre qui ne la quitte plus.
Laisse moi tranquille! J’les ai tués. Même les enfants j’les ai tués…
Ne parvenant pas à trouver la paix, Lucie se tranche la gorge.
Anna se retrouve toute seule au milieu du carnage.
Un groupe s’introduit dans la maison, obéissant aux ordres de Mademoiselle (Catherine Bégin). Anna va servir de martyr. Une expérience macabre visant à la violenter jusqu’à ce qu’elle s’approche suffisamment de la mort pour savoir ce qui se trouve de l’autre côté.
Vous enfermez quelqu’un dans une pièce noire, il commence à souffrir. Nourrissez cette souffrance de façon méthodique, systématique et froide. Que cela dure. Votre sujet passe par des états multiples. Au bout d’un temps, son traumatisme, cette petite fissure si fragile à fabriquer, lui fait voir des choses qui n’existent pas. (…) Regardez ses yeux. (…) Il se trouve que les femmes sont plus sensibles à la transfiguration. C’est comme ça mademoiselle.
Un homme capture Anna et lui inflige le même traitement qu’à Lucie. Elle n’a pas fini de souffrir. Enchaînée sur une chaise, nourrie à base d’une bouillie infâme, battue régulièrement jusqu’à l’épreuve finale.
Ça va aller Anna. C’est presque fini la souffrance. Il y a encore une étape. Tu n’auras plus à te défendre de rien.
Anna est finalement écorchée vive.
Elle ne voit plus ce qu’il y a autour d’elle.
Mademoiselle accourt, trop impatiente de découvrir ce qu’Anna a vu. La mourante lui murmure quelques mots à l’oreille dans un dernier souffle.
Une assemblée funeste se retrouve alors dans le salon, en attente de la grandiose révélation.
Je vous demande d’avoir pour elle une pensée respectueuse. Anna Assaoui est un être d’exception. En 17 ans de tentative, c’est seulement la 4e à avoir atteint ce stade et la première, oui mes amis, la première à avoir rapporté ce qu’elle a vu!
Le monde n’en saura rien.
Mademoiselle s’enferme dans les toilettes et se tire égoïstement une balle dans la tête.
Sauriez-vous imaginer ce qu’il y a après la mort ?
Non Mademoiselle…
… Doutez, Etienne.
L’EXPLICATION
Martyrs, c’est se rendre compte qu’on s’est trompé sur toute la ligne.
Selon l’étymologie, le martyr est le témoin – de Dieu. Quelqu’un qui a souffert la mort, dans d’extrêmes douleurs, pour la défense de la foi ou pour une cause au nom de laquelle on se sacrifie.
Selon l’Islam, le martyr est celui qui meurt en combattant des mécréants. Pendant la seconde Guerre Mondiale, les résistant·es mourraient en martyr.
Les martyrs, on devrait s’en souvenir et surtout leur foutre la paix.
Certain·es illuminé·es, au contraire, sont absolument fasciné·es par la figure du martyr. Comme si ce statut permettaient d’accéder à un niveau de conscience supérieur pour voir au delà. En cela, on pourrait éventuellement les qualifier de disciples de Thoreau qui était convaincu que la vie n’était qu’affaire de sensations, et qui a tenu à profiter de son agonie jusqu’au bout avant de mourir.
Mademoiselle remarque qu’avant de mourir, les martyrs ont le regard à l’horizon. Elle se persuade qu’il est possible un état de transcendance et va jusqu’à créer des monstres pour essayer de percer le secret de ce qui n’est pas explicable (cf L’Expérience interdite). Mademoiselle et sa bande ont surtout des fantasmes SM morbides liés au fait qu’ils veulent savoir ce qu’ils ne sont pas censés savoir (cf Hellraiser, Les aventuriers de l’Arche perdue).
Le problème vient du fait que les dernières proies de cette dangereuse secte n’étaient que des victimes.
Les gens n’envisagent plus de souffrir mademoiselle. Il n’y a plus que des victimes. (…) Lucie n’est qu’une victime, comme les autres. (…) Les martyrs sont très rares.
Et les victimes ne parlent pas. Lucie est restée prisonnière de l’horreur qu’on lui a imposée, qui l’a rendue folle et qui a fini par l’emporter. Sans rien dire. Ce qui agace Mademoiselle.
Lucie ne raconte pas ce qu’elle a vécu.
Mademoiselle place tous ses espoirs en Anna. Elle a demandé à ses tortionnaires de travailler Anna nuit et jour pour accomplir son chef d’oeuvre. Au début, Anna résiste. Elle recrache sa soupe et cherche à s’enfuir… jusqu’à ce qu’elle se calme et encaisse les coups sans broncher – anesthésiée. On peut l’écorcher. Mademoiselle se permet encore de lui poser la question qui tue.
Vous avez vu l’autre monde…?
Qu’est-ce qu’Anna a bien pu dire à Mademoiselle pour que celle-ci invite son fidèle serviteur Etienne (Jean-Marie Moncelet) à douter ?
Anna a peut-être effectivement vu quelque chose qu’elle essaie de retranscrire aussi fidèlement que possible. Cependant cette confidence ne semble pas être à la hauteur des attentes de Mademoiselle, qui se dit qu’il est probablement préférable de douter plutôt que de passer sa vie à chercher à savoir quelque chose qui n’a pas d’intérêt.
Mais si la mort n’est pas si enviable, pourquoi Mademoiselle s’empresse-t-elle de se suicider ?
La montagne a accouché d’une souris. L’expérience n’a tout simplement pas abouti. Mademoiselle, plus lassée de ses échecs à répétition que rongée par la culpabilité, finit par jeter l’éponge.
Une dernière possibilité est qu’Anna, à bout de force, a réussi à trouver la lucidité de dire à Mademoiselle qu’elle n’avait rien vu de particulier. Elle a peut-être même ajouté quelques insultes au passage, la traitant de vieille peau.
Mademoiselle se dit alors qu’elle s’est plantée. Qu’il est peut être temps d’arrêter ses conneries. Elle se donne la mort juste après avoir appelé son armée de cinglé·es à relire Descartes plutôt que de faire souffrir autrui gratuitement, permettant ainsi d’éviter de nouvelles atrocités.

