LA GRANDE ILLUSION
Jean Renoir, 1937
LE COMMENTAIRE
Comment faire la différence entre des hommes qui s’empoignent ? Leur accoutrement militaire font d’eux des frères d’armes. Certains portent des monocles, d’autres la moustache… Mais ils jouent tous autant qu’ils sont aux gendarmes et aux voleurs.
LE PITCH
Des prisonniers français essaient de se soustraire à l’autorité allemande.
LE RÉSUMÉ
Lors d’une mission de reconnaissance, le lieutenant Maréchal (Jean Gabin) et le capitaine de Boëldieu (Pierre Fresnay) sont capturés par les Allemands. Le commandant von Rauffenstein (Erich von Stroheim) tient à s’assurer à ce que le capitaine soit traité avec respect, car il connait personnellement son cousin.
Que la terre soit légère à notre courageux adversaire.
Maréchal et de Boëldieu sont envoyés dans un camp où ils font la connaissance d’autres prisonniers français, parmi lesquels le lieutenant Rosenthal (Marcel Dalio), le lieutenant Demoldier (Sylvain Itkine), Cartier (Julien Carette) et un ingénieur au cadastre (Gaston Modot).
Les hommes s’occupent comme ils le peuvent. Lors d’un spectacle, certains se travestissent.
T’as l’air d’une vraie fille.
Ça fait drôle…
Le soir, ils creusent un trou pour s’échapper (cf La Grande Évasion). Malheureusement, le jour de leur escapade, quelques hommes sont transférés vers un autre camp dans les montagnes.
Je vous souhaite un bon voyage et j’espère que vous reverrez bientôt vos femmes.
Le capitaine de Boëldieu y retrouve le commandant von Rauffenstein qui a été gravement blessé.
Croyez bien que le métier que je fais à présent me répugne autant qu’à vous.
Vous êtes sévère.
J’étais un combattant. Maintenant je suis un fonctionnaire…
De Boëldieu, Maréchal et Rosenthal n’ont pas abandonné leur envie de s’enfuir. Maréchal et Rosenthal réussissent à quitter le chateau, grâce au sacrifice du capitaine abattu non sans une certaine élégance par von Rauffenstein.
Je vous demande pardon.
J’en aurais fait autant… De nous deux, ce n’est pas moi qui suis le plus à plaindre.
Maréchal et Rosenthal se rapprochent de la frontière. Ils sont hebergés par Elsa (Dita Parlo) dont le mari est mort à la guerre. Pendant que Rosenthal sympathise avec Lotte, la fille de Elsa, Maréchal se rapproche de la mère. Ils passent la nuit ensemble.
Le lendemain, les hommes doivent repartir. Maréchal fait la promesse à Elsa de revenir – dans un Français approximatif.
Après guerre finie si moi pas mort, moi revenir ici. Toi après venir avec moi en France.
Tous les deux parviennent à passer en Suisse, d’où ils pourront retourner en France.

L’EXPLICATION
La Grande Illusion, c’est se raconter de belles histoires.
Si Hegel dit vrai, alors toute intersubjectivité est violente et brutale (cf Bully). Ce qui veut dire qu’on est toujours en guerre, y compris en période de pandémie. Quand on n’est pas en guerre, cela veut dire qu’on prépare la prochaine. Que cela plaise ou non.
Les sourires de Barack Obama ont donné une image policée des États-Unis, faisant presque oublier Guantanomo (cf The Card Counter) ou le traitement réservé aux traitres (cf Snowden). La posture brutale de Donald Trump remet les pendules à l’heure : L’amitié n’existe pas (cf Nuremberg). Le couteau est entre les dents. Chacun pour sa pomme (cf There will be Blood). On tire d’abord et on discute ensuite. C’est l’art du deal.
Plutôt que de voir les choses en face pour ce qu’elles sont, on préfère altérer la réalité en se refaisant l’histoire (cf Memento). Tout devient plus vivable dès lors que l’on vit dans une illusion. Le scénario fait du sens, et son issue sera favorable d’une manière ou d’une autre.
La grande illusion serait donc d’imaginer une guerre dans laquelle les prisonniers seraient traités de manière digne. Bien sûr, les soldats devraient quand même donner l’impression d’être sévères.
Vous êtes ici sous l’autorité des lois allemandes. Vous devez dès aujourd’hui prendre les habitudes de la discipline allemande et vous soumettre!
Mais la guerre resterait une affaire de gentlemen bien éduqués.
Je regrette mais c’est notre devoir de vous fouiller. C’est la guerre!
Totalement d’accord mais vous pouvez le faire poliment.
Pas de travaux forcés, ni de viol ou encore moins d’execution sommaire. Les prisonniers pourraient faire preuve d’un peu d’effronterie, comme des enfants punis pour mauvaise conduite (cf Les 400 Coups). D’ailleurs, les détenus ne se plaindraient pas de leurs conditions.
J’ai jamais aussi bien mangé de ma vie!
Très correct le cognac.
Tout ne serait qu’une comédie sartrienne.
D’un côté des enfants qui jouent aux soldats, et de l’autre des soldats qui s’amusent comme des enfants.
Les prisons ressembleraient à des escape games, avec des slogans pour faire peur mais qui manqueraient sérieusement de crédibilité.
Personne ne s’échappera de cette forteresse!
On se dirait que la guerre mettrait fin aux luttes de classe. Maréchal, compagnon de galère, en oublierait que dans le civil, ils ne se seraient sans doute jamais adressés la parole.
Y’a un mur entre nous.
C’est un type épatant!
La guerre permettrait de dépasser toutes les considérations xénophobes liées à l’origine ethnique, l’orientation sexuelle ou religieuse.
Tout ça c’est des histoires, je m’en fous moi de Jehovah. Tout ce que je vois c’est que t’as été un bon copain.
Cette grande guerre aurait cette vertu qu’elle permettrait de mettre tout le monde sur un véritable pied d’égalité, y compris face à la maladie.
Ce fut longtemps un privilège mais tout se perd. Tout se démocratise. Le cancer et la goutte ne sont pas des maladies d’ouvriers, mais le peuple y viendra.
Et les intellectuels, les bourgeois ?
Des maladies de foie, d’intestin… ils mangent trop. En somme, chacun mourrait de sa maladie de classe si nous n’avions la guerre pour réconcilier tous les microbes.
On pourrait être ennemis et amis à la fois.

La guerre serait l’occasion de voir du pays. Devant ces majestueux paysages, les soldats prendraient conscience de leur humanité et pourraient remettre tous leurs schémas en perspective.
Ça se ressemble tellement…
Une frontière ça se voit pas, c’est une invention.
Ce serait enfin la chance de faire des rencontres. Maréchal et Elsa pourraient avoir le coup de foudre. Comme il faudrait continuer de se bercer de la même musique, Maréchal tiendrait de belles promesses à Elsa qui ferait semblant d’y croire.
Il faudrait enfin maudire cette guerre, malgré tous ses avantages.
Rosenthal n’en peut plus de cette hypocrisie. Alors qu’ils sont proches de passer la frontière, il sonne la fin de la récréation.
Faut bien qu’on la finisse cette putain de guerre! En espérant que c’est la dernière.
Tu te fais des illusions. Allez, revenons à la réalité.
Une fois en France, ces hommes retourneront illico dans les tranchées. S’ils n’y mourront pas, alors ils ne devront attendre qu’une vingtaine d’années pour reprendre les hostilités contre les nazis.