AU REVOIR LES ENFANTS
Louis Malle, 1987
LE COMMENTAIRE
On ne prend pas toujours que des douches froides dans la vie. Il arrive que l’on boive carrément la tasse. Auquel cas, il n’y a pas grand chose d’autre à faire que rester calme et essayer de maintenir la tête en dehors de l’eau.
LE PITCH
Un enfant est témoin d’une rafle dans son collège.
LE RÉSUMÉ
Hiver 1943. Julien Quentin (Gaspard Manesse) retourne en pension, accompagné de son frère François (Stanislas Carré de Malberg) au collège Saint-Jean-de-la-Croix.
Le père Jean (Philippe Morier-Genoud) annonce l’arrivée de trois nouveaux élèves, dont Jean Bonnet (Raphaël Fejtö).
Bonnet parle peu. Il est énigmatique. Lors d’un jeu dans la forêt, Julien et Jean se perdent. Ils sont arrêtés tous les deux par des militaires allemands puis ramenés au collège. Cette expérience rapproche les deux garçons.
Bonnet n’a pas vu ses parents depuis longtemps. Julien lui propose de l’accompagner chez sa mère (Francine Racette), qui invite les garçons au restaurant. Les hommes de la milice y font irruption et menacent un client. D’autres personnes dans le restaurant protestent timidement.
Dis donc toi! Tu sais pas lire ?! Ce restaurant est interdit aux youtres!
Qu’est-ce qu’ils ont à embêter les gens… Il a l’air très convenable ce monsieur.
Monsieur Meyer vient ici depuis vingt ans. Je ne peux pas le mettre à la porte quand même…
Toi le loufiat, ferme la! Si je veux, je peux faire révoquer votre licence!
Collabo!
(…) Nous sommes au service de la France, madame.
Allez vous-en…
Un officier allemand se lève et chasse les miliciens, sous le regard admiratif de la mère de Julien.
Foutez le camp!
(…) On peut dire ce qu’on veut : y’en a qui sont bien.
Julien comprend ce qui se passe en dehors des murs de l’école. Il sait aussi que son ami est Juif car il a découvert que Bonnet s’appelait en réalité Kippelstein. Le père Jean le cache avec d’autres garçons.
Julien pose des questions à son frère pour en savoir davantage, et comprendre pourquoi les Juifs sont un sujet.
Qu’est-ce que c’est un ‘youpin’ ?
Un Juif.
Je sais! Mais qu’est-ce que c’est exactement ?
Quelqu’un qui ne mange pas de cochon.
Tu te fous de ma gueule ? Qu’est-ce qu’on leur reproche exactement ?
D’être plus intelligents que nous et aussi d’avoir crucifié Jésus-Christ.
C’est pas vrai, c’est les Romains. Et c’est pour ça qu’on leur fait porter l’étoile jaune ??
Lors d’un matin de janvier, la gestapo débarque.
Lequel d’entre vous s’appelle Jean Kippelstein ? Ce garçon n’est pas un Français, ce garçon est Juif. En le cachant parmi vous, le directeur a commis une faute très grave vis à vis des autorités d’occupation. (…) Le collège est fermé, vous avez deux heures pour faire vos bagages et vous mettre en rangs dans la cour.
En effet, le collège a été dénoncé par Joseph (François Négret), frustré d’avoir été exclu de l’établissement. Julien a du mal à y croire.
Joseph… ? Qu’est-ce que tu fais avec eux ?
T’en fais pas, c’est que des Juifs. (…) Tout ça c’est de votre faute! (…) C’est la guerre mon vieux!
Les soldats emmènent Bonnet, Negus (Arnaud Henriet) et un autre élève, ainsi que le père Jean. Les enfants, médusés, lui disent adieu (cf Le Cercle des Poètes disparus).
Au revoir mon Père…
Julien n’oubliera jamais ce jour sombre.
Plus de quarante ans ont passé, et jusqu’à ma mort je me rappellerai de ce matin de janvier.

L’EXPLICATION
Au Revoir les Enfants, ce sont des Catholiques rattrapés par la guerre.
Les Catholiques sont remplis des meilleures intentions et d’amour de leur prochain. C’est tout à leur honneur. Le Père Jean montre l’exemple à travers sa générosité et son sens du sacrifice. On ne peut pas le lui reprocher. Il risque sa propre vie pour aider des Juifs, ce qui ne fut pas le cas de tous les Catholiques pendant la guerre (cf Amen). Madame Quentin est d’ailleurs un peu plus modérée. Pour elle, si les Cathos doivent avoir le coeur sur la main, ils restent avant tout des Cathos.
On n’est pas Juifs nous ?
Manquerait plus que ça!! (…) Je n’ai rien contre les Juifs. À part Léon Blum. Ah celui-là, ils peuvent le pendre!
Le Père Jean mélange torchons et serviettes parce qu’il se soucie de chaque enfant qu’il a sous sa responsabilité – tout particulièrement par ces temps difficiles (cf Blitz).
Nous vivons des temps de discorde et de haine. le mensonge est tout puissant. Les Chrétiens s’entretuent. Ceux qui devraient nous guider nous trahissent. Vous venez tous de familles aisées, parfois très aisées. Parce qu’on vous a donné beaucoup, il vous sera beaucoup demandé.
À l’école privée, les enfants Catholiques reçoivent une bonne éducation. On leur apprend le petit Jésus.
Puisque nous avons l’idée de Dieu, Dieu existe. C’est évident.
Cqfd.
Il faut apprendre les règles. On ne fait pas de contrebande, sinon on est puni. Joseph en sait quelque chose. Le Père Jean en profite pour donner une leçon aux autres élèves.
Pour moi l’éducation, la vraie, consiste à vous apprendre à faire bon usage de votre liberté.
Les prêtres s’occupent de la pureté de l’âme des petits garçons.
Vous n’avez pas eu de mauvaises pensées, vous voyez bien ce que je veux dire ? Tout le monde a de mauvaises pensées…
C’est nécessaire car le système Catholique repose sur le poids du pêché originel et la culpabilité. Les Catholiques se croient constamment observés par Dieu et craignent d’avoir fait une connerie.
Tu crois qu’ils vont nous emmener ? On n’a rien fait nous…
Le principe de la confession, sur une base régulière, permet aux Catholiques de se sentir toujours en règle pour décrocher leur billet pour le Paradis. C’est tout ce qui compte. Car les Catholiques sont avant tout de bons élèves.
Il faut bien se tenir et avoir de bonnes notes. Les parents s’assurent que leurs enfants soient bien propres, la mèche du bon côté et habillés de manière toujours impeccable.
On peut dire que les Catholiques sont des gentils, même quand ils se chamaillent. Ce qui leur donne des airs un peu naïfs. De véritables agneaux de Dieu qui marchent joyeux, chantant à tue-tête. Attendrissant pour leur propre communauté, un peu agaçant voire ridicule pour les autres.
Au pensionnat, les enfants Catholiques sont, en théorie, protégés des horreurs de ce monde. Même s’il arrive que le mal se glisse parfois dans les dortoirs (cf Sleepers). En classe, on fait des économies sur le chauffage. Il fait un peu froid. Mais globalement, ces enfants ne sont quand même pas à plaindre et ils le savent.
Pensez qu’il y a des gens plus malheureux que vous.

La guerre ne les concerne pas. Un prêtre peut éventuellement y faire référence au début d’une leçon parce qu’on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. D’ailleurs, il faut parfois se réfugier aux abris lors de bombardements. Mais on tient la guerre à bonne distance afin de pouvoir continuer à étudier les mathématiques ou le grec ancien.
Quand les nazis sèment le trouble dans l’école, Julien tombe de sa chaise. Les Allemands sont vraiment méchants : ils inspectent et enlèvent des enfants sur la base de critères arbitraires qui n’ont pas été validés par Dieu et qui, de fait, échappent à Julien. Cela n’a rien à voir avec quelques militaires de la Wehrmacht qui viennent voir le curé pour se confesser de temps en temps. Cette fois, c’est la vraie vie. La Gestapo ne rigole pas, malheureusement.
Bonnet et le Père Jean s’en vont. Julien ne les reverra plus. Lui qui affirme penser à la mort tous les jours la voit se matérialiser pour de bon devant lui. Les Catholiques ouvrent les yeux. C’est un choc. L’horreur de la guerre, sournoise, les a rattrapés. Même ceux qui étaient le plus à la traîne.
… Il était Juif Bonnet ?
Julien s’est pris une bonne claque. Il ne lui reste plus qu’à tendre l’autre joue et se poser la question de savoir si le pardon peut s’appliquer aussi aux monstres.