PIERROT LE FOU
Jean-Luc Godard, 1965
LE COMMENTAIRE
Avec le temps, on prend mieux conscience du danger que peut représenter son environnement. La recherche a montré l’ampleur des dégâts causés par le tabac (cf Thank you for Smoking). Les scientifiques évitent désormais de tripoter de l’uranium à mains nus (cf Oppenheimer). Avec le temps, on a fini par comprenre que la crème solaire protégeait mieux des UV que la peinture bleue.
LE PITCH
Un homme quitte Paris pour le sud de la France en compagnie de sa maitresse.
LE RÉSUMÉ
Ferdinand Griffon (Jean-Paul Belmondo) vient de perdre son travail. Sa femme (Graziella Galvani) veut le connecter avec des personnes de son réseau afin qu’il puisse rebondir. C’est un ordre.
J’y vais pas.
Tu feras ce qu’on te dira. Et quand on te trouvera du travail tu seras gentil de l’accepter.
Ferdinand se rend à contre-coeur dans une soirée mondaine qu’il quitte bien vite pour rentrer chez lui.
Vous parlez trop, c’est fatiguant de vous écouter.
C’est vrai je parle trop. Les hommes seuls parlent toujours trop.
Il y trouve Marianne Renoir (Anna Karina), la baby-sitter.
Y’a des jours comme ça où on ne rencontre que des abrutis. On commence à se regarder soi-même dans une glace, et à douter de soi.
Sur un coup de tête, il part avec elle. Il plaque tout : femme et enfants.
Partir en vitesse! (…) De toute façon c’était le moment de quitter ce monde dégueulasse et pourri.
Marianne est en danger. Elle a des agents de l’OAS après elle.
Le couple prend l’autoroute du soleil, et doit se débrouiller.
On n’a pas d’argent.
Et bien il faut travailler pour gagner de l’argent! Vous ne voulez pas travailler ?
Non, on ne veut pas travailler.
Alors comment allez vous faire pour payer l’essence ??
Marianne rebaptise Ferdinand ‘Pierrot’.
Sur les bords de la Méditerranée, Ferdinand brûle leur voiture – avec l’argent dedans. Marianne s’en agace.
Tu sais ce qu’on aurait pu faire avec cet argent là ?! On aurait pu aller à Los Angeles, Las Vegas, Chicago… Pauvre con!
Il fait beau. Ferdinand lit des romans et écrit dans son journal intime, pendant que Marianne s’impatiente.
Qu’est-ce que je veux faire ? J’sais pas quoi faire! (…) J’en ai marre de toujours porter la même robe! Je veux partir d’ici.
Le chef des gangsters à qui appartenait l’argent parti en fumée (Jimmy Karoubi) kidnappe Marianne. Elle le tue avec une paire de ciseaux. Les hommes du patron (Roger Dutoit, Hans Meyer) retrouvent Ferdinand et le torturent avec la technique de la noyade.
Ferdinand finit à Toulon.
Marianne le rejoint pour le convaincre de voler une autre valise pleine de billets, qu’elle s’empresse de remettre à Fred (Dirk Sanders). Elle avait prétendu que Fred était son frère, mais il est en fait son véritable compagnon.
Vindicatif, Ferdinand se débarrasse de Marianne et de Fred.
Je te demande pardon, Pierre.
Je m’appelle Ferdinand! C’est trop tard.
Puis il se peint le visage en bleu avant de l’entourer de dynamite pour se faire sauter le caisson.
Après tout, je suis idiot.
À la dernière minute, il change d’avis. Mais la mèche est déjà allumée.

L’EXPLICATION
Pierrot le Fou, c’est ne jamais se mettre en couple avec sa maîtresse.
La nature humaine fait que l’on s’obstine à vouloir prendre des impasses malgré les avertissements. On se retrouve bloqué en ne pouvant s’en prendre qu’à soi-même.
Ferdinand a atteint un âge critique. En pleine mid-life crisis (cf Kennedy et Moi), il est encore en pleine possession de ses moyens. Il refuse l’idée que ses meilleures années puissent être derrière lui. Cependant, il commence à se sentir un peu usé. La société lui renvoie des signes négatifs : il est viré de son job. Il a fait son temps (cf No Country for Old Men). Son discours est désenchanté.
Il y avait la civilisation athénienne, la Renaissance… Maintenant, on rentre dans la civilisation du cul!
Ferdinand parle comme un vieux con et se fait du souci pour sa fille, avec tout le cynisme qui le caractérise.
Faut bien qu’elle s’instruise dans un monde d’abrutis…
Il ne manquait plus que cet homme de télévision soit licencié (cf Chute Libre), et qu’il se rende dans une soirée mondaine pour que la coupe est pleine. Alors qu’il devrait sans doute s’accrocher dans la tempête pour laisser passer l’orage, il craque. Ferdinand baisse la garde et succombe au charme de la baby-sitter. Tellement banal. Surtout, il commet une erreur fatale : il part avec elle avec l’intention de refaire sa vie.
Lui qui lit beaucoup oublie un auteur majeur. S’il avait lu Montaigne, il ne se serait certainement pas embarqué dans ce périple : Épouser sa maîtresse, c’est comme chier dans un panier avant de se le mettre sur la tête. On sait qu’il ne faut pas vouloir tout recommencer avec sa maitresse (cf Liaison Fatale, Présumé Innocent).
Ferdinand a eu un moment de faiblesse en croyant qu’une autre vie était possible. Il voulait du soleil, du risque, de la liberté et de la passion (cf Tueurs Nés). Cet imbécile ne va pas être déçu.
Allez, allons-y. Les voyages forment la jeunesse!
Sa jeune compagne est séduisante, et c’est à peu près tout.
Ta ligne de hanches…
Ma ligne de chance!
Elle se montre capricieuse et ne tarde pas à lui faire des reproches.
Les types comme toi sont toujours désolés, mais toujours trop tard.
Elle se moque de lui.
Moi aussi je sais faire des alexandrins du con.
De toute évidence, elle n’a rien en commun avec cet homme érudit.
Tu sais à quoi je pense ?
Je m’en fous.
Marianne est aussi légère que Ferdinand est profond. Le cocktail est explosif.
Au fond, je m’en fiche. Mais il ne le comprend même pas. Je m’en fiche de tout, même de l’argent. Ce que je veux moi, c’est vivre! Mais ça il le comprendra jamais.
Marianne valide cette nouvelle vie en rebaptisant Ferdinand. Cependant, elle ne présente plus aucun intérêt pour Ferdinand dès lors qu’elle commence à lui prendre la tête. La relation ne fait plus de sens si Marianne est dans la contradiction permanente.
Avec toi c’est toujours compliqué. Y’a trop d’événements à la fois.
Non, tout est simple.

Marianne a une influence néfaste, en conduisant Ferdinand à commettre des crimes.
Le sang je ne veux pas le voir. À quelle terribles cinq heures du soir.
Il voulait sortir des clous de sa vie bien rangée. De ce point de vue, il est servi. Néanmoins, il reste conscient que cette histoire ne peut pas durer. Ce n’est pas une nouvelle vie, c’est un suicide.
C’est drôle d’être en vie après tous ces morts qu’on a vu défiler. (…) La police, je sais pas ce qu’ils foutent. Y’a longtemps qu’on devrait être en prison.
La distance est symbolique. Ferdinand est allé trop loin en se perdant jusque dans le Var (cf Mektoub my Love). Cette histoire ne pouvait que mal se terminer, sans projet commun ni perspective. Tout lui a explosé violemment à la figure.