DIE MY LOVE
Lynne Ramsay, 2025
LE COMMENTAIRE
Il faut faire la fête. Non seulement, il faut faire la fête mais en plus il faut s’amuser. Même si l’on se retrouve piégé·e par un groupe d’abruti·es qui se mettent à chanter du Sardou ou à faire tourner des serviettes. Il faut rigoler, même quand les blagues sont de mauvais goût. Saisir absolument la moindre occasion de légèreté quelle qu’elle soit. Parce que la vie n’est pas de la rigolade. Dans la vie, il faut en chier. Mais qui en a décidé ainsi ?
LE PITCH
La vie d’une femme bascule dans un sens qui ne lui convient pas.
LE RÉSUMÉ
Jackson (Robert Pattinson) hérite de la maison de son oncle dans le Montana. Il quitte New York avec Grace (Jennifer Lawrence) pour s’y installer. Des questions hautement stratégiques se posent immédiatement.
We should get a cat.
Le chat attendra. Grace est enceinte et donne naissance à un petit garçon.
La vie au grand air semble réussir au couple.
Le ciel s’obscurcit bien vite. Grace se retrouve coincée à la maison avec l’enfant. Son projet d’écriture n’avance pas. Jackson affirme qu’il passe tout son temps au travail. Le couple n’a plus de rapport sexuel.
When was the last time we had sex? It used to be good. Right?
It’s still good.
It doesn’t exist!!
Et pour cause, Grace remarque une boite de préservatifs dans la voiture et comprend que Jackson la trompe. Elle commence à se masturber de frustration, tout en fantasmant une aventure avec Karl (LaKeith Stanfield) qui rode autour de sa maison avec sa moto (cf Under the Skin).
Les disputes entre Grace et Jackson se multiplient (cf Les Noces Rebelles). Pam (Sissy Spacek), la mère de Jackson, a toutes les peines à trouver les mots pour réconforter Grace.
You’re still so pretty. (…) Everybody goes a little loopy the first year.
Pam essaie de faire de son mieux, malgré la mort de son mari Harry (Nick Nolte), qui s’est suicidé en se tirant une balle dans le cul. Grace est d’ailleurs profondément troublée d’apprendre cette information.
Oh my God! He shot himself in his own ass intentionally??
Tout agace Grace. Les réflexions de la caissière, l’attention des jeunes filles sur la plage, l’hypocrisie de ses amies…
So, do you think you’ll have another one??
La situation se détériore. Grace s’auto-mutile.
Jackson prend un chien sans la consulter. Suite à un accident, le chien aboie à la mort. Grace n’en peut plus. Elle est contrainte d’achever l’animal car Jackson ne prend pas ses responsabilités.
Something you love is suffering. Put it out of its misery.
Le couple décide de se marier, malgré tout. La fête de mariage tourne au vinaigre. Grace termine dans sa chambre et se fracasse la tête contre un miroir. Elle se promène avec un couteau.
Jackson l’emmène dans une institution psychiatrique où des docteurs parlent de la peur de l’abandon qui justifierait le mal-être de Grace. Elle n’est pas d’accord.
I have no problem attaching to my son. It’s everything else that’s fucked!!
À sa sortie, Jackson a acheté une nouvelle voiture et il a aussi repeint la maison – sans consulter Grace.
Dans la voiture, le couple entonne In Spite of Ourselves de John Prine. Grace essaie de reprendre le cours de la vie. Elle n’y arrive pas. Impossible de rentrer dans cette maison où elle ne se sent pas chez elle. Grace descend de la voiture et s’enfonce dans les bois en mettant le feu au journal qu’elle a écrit à l’hôpital.
La forêt s’embrase. Jackson ne peut pas la retenir.
En réalité, Grace quitte le domicile. Elle regarde une dernière fois ce salon qui ne lui manquera pas.

L’EXPLICATION
Die my Love, c’est le cauchemar de celle qui refuse de se conformer.
En Occident, l’industrie marketing a longtemps surfé sur l’aspiration existentialiste de chacun·e à vivre sa propre vie de la manière dont cela lui chante. On a mis en avant l’audace de se distinguer, le courage de faire preuve de caractère et la force d’assumer ses choix. Il s’agit pourtant d’une injonction paradoxale car tout pousse au conformisme. On rêve d’être unique, bien installé·e auprès de ses semblables.
Dans le travail, il faut penser en termes de plan de carrière avant d’être jeté à la poubelle (cf Monsieur Schmidt). Celles et ceux qui sortent des clous sont en souffrance. En amour, il faut se mettre en couple monogame, officialisé par le mariage et cadenassé par un ou plusieurs enfants. Celles et ceux qui sortent des clous sont pointé·es du doigt.
Devant cette réalité, certain·es l’acceptent et se conforment. Le monde est comme il est, il faut faire avec. Le quotidien de ces gens se transforme en un long chemin de croix fait d’abstinence sexuelle et de sorties au parc le dimanche. Personne n’est heureux mais tout le monde fait semblant (cf Le Jeu), jusqu’au divorce. Fatalistes concernant leur prise de poids et leur chute de cheveux, les hommes se soumettent à leurs pantoufles. Tandis que les femmes ventilent lors de weekend debrief entre copines.
D’autres nient carrément la réalité. Plutôt que d’accepter que le monde soit moche, ils ou elles s’en inventent un autre et se réfugient dans une bulle (cf Brazil, Pee Wee’s Big Adventure, Barbie).
Quelques un·es ne ferment pas les yeux sur la réalité. Ils ou elles se battent ardemment pour ne pas se faire coincer. Celles et ceux-là forment un petit groupe de résistant·es, dont fait partie Grace.
Grace a envie d’aimer Jackson et même d’avoir un enfant, sans nécessairement que cela l’oblige à suivre cette vie contre laquelle tout le monde peste à bas bruit. C’est à dire de devoir s’occuper de son bébé seule pendant que son mari travaille. Faire les courses et s’occuper de la maison pendant que son mari se planque dans un bar entre les cuisses de la serveuse. Parler de tout et de rien, pour meubler.
Is everything alright?
I’m asking about your day. It’s a conversation.
Cette vie est celle de tout le monde. Grace a l’impression de devenir invisible. Elle refuse purement et simplement l’idée de disparaitre de son vivant.
You like to feel like nothing?

Grace vit pourtant un enfer. Tout le monde est contre elle. Sa liberté est entravée. Son corps ne ressemble plus aux modèles de la société. Mais c’est elle qui est folle. Elle ne supporte pas non plus qu’on la compare comme une sorte de pierre de voute.
You’re the glue.
Pourquoi devrait-elle accepter de jouer ce rôle ?
Grace ne veut pas de cette vie là et son comportement rebelle dérange toutes celles et ceux qui sont dans le rang, à commencer par Jackson.
You embarrassed us…
Grace refuse d’être étiquetée comme souffrant du syndrome post-partum qui serait finalement qu’un état dépressif assez fréquent chez la femme en transition. Accepter son post-partum, c’est souscrire au discours de Jackson.
She just needs time for herself. (…) Sometimes everybody just needs to have some fucking patience and trust that things will get better.
Accepter son post-partum veut dire que le malaise va passer et que tout va finir par rentrer dans l’ordre.
Grace veut une vie différente. Elle ne veut pas s’enterrer dans le Montana. Elle aimerait bien pouvoir aimer, avoir un enfant et un amant, tout en continuant à écrire.
À l’hôpital, Grace s’entretient avec le fantôme de Harry. C’est une révélation.
What are you sorry about?
I don’t remember.
Do you think you need to apologize for anything?
No.
Ce moment est déterminant : Grace peut faire ce qu’elle veut. L’hôpital psychiatrique a échoué à la ramener à la raison. Elle a l’impression de sortir. de l’hôpital pour retourner en prison. Donc elle descend de voiture et retourne à l’état sauvage en mettant le feu à la forêt pour ne pas que les fous la retrouvent.
Une existence rangée ne lui convient pas. Ce n’est pas sa vie. Alors elle claque la porte.
Bon vent (cf Gone Girl)!