LES RAYONS ET LES OMBRES
Xavier Giannoli, 2026
LE COMMENTAIRE
Pas besoin de filtres sur les réseaux sociaux pour déformer la réalité. Il suffit de se regarder en face. La majorité des ordures n’ont aucun problème pour se contempler dans le miroir, en toute subjectivité. Les crapules n’ont pas pour habitude de se remettre en question.
LE PITCH
Une jeune femme témoigne de sa vie de collabo.
LE RÉSUMÉ
Corinne Luchaire (Nastya Golubeva) se souvient et raconte.
Il y a quelques jours, on a tué mon père.
Jean Luchaire (Jean Dujardin), a rencontré Otto Abetz (August Diehl) pour la première fois par l’intermédiaire de l’amitié franco-allemande. Le journaliste français et l’artiste allemand partageaient les mêmes idées.
Préserver la paix dans une Europe tournée vers l’humanisme et le progrès.
La première Guerre mondiale derrière eux, ils ne voulaient plus jamais ça.
Lorsque les Nazis sont arrivés au pouvoir, très vite ils ont approché Otto Abetz, en lui mettant la pression pour qu’il transmette des informations sur les Français via son ami Jean. Ce qui a valu à Otto Abetz d’être arrêté par les autorités françaises pour espionnage, et renvoyé à Berlin sur le champ.
Le 3e Reich a mis la France à genoux dans sa guerre éclair. Otto Abetz, francophile, fut nommé ambassadeur du Reich à Paris et reprit contact avec Jean Luchaire.
… On est toujours amis ? Comment tu vois les choses?
(…) Qu’est ce que Laval t’a dit à Vichy? (…) Tu as accepté l’argent ?
Evidemment. Faut bien que je paie mes voyages, que je vive…
Qu’est ce que tu as entendu dire autour de toi ? (…) Tu pourrais m’aider. (…) À nous deux, on pourrait encourager le dialogue. Après, on verra.
C’est ainsi qu’une collaboration sincère s’est mise en place. Otto promit à Jean de soutenir financièrement son journal, à condition qu’il relaie la propagande. Luchaire accepta ce pacte avec le diable, en conscience, au nom de son journal.
L’extrême-droite s’organise. Ils mettent beaucoup d’argent dans la presse. Et ça j’ai pas envie de le laisser passer. (…) Je suis lucide : faudra ruser avec la censure mais ça, c’est mon boulot.
Certains quittèrent le navire, comme Pierre Labarrière (François De Brauer) qui confronta son patron avant de partir pour Londres.
Mieux vaut Hitler que les communistes ? Et ben non! Y’a un autre chemin possible. (…) Là, ce sera sans moi! Tout ça, c’est un jeu de dupes et je te sais trop intelligent pour pas le savoir.
La fille de Jean, Corinne, a commencé à percer dans le cinéma. Donc pour sa carrière, elle suivit son père dans les soirées mondaines nazies à Paris.
On y croisait des artistes, des journalistes, des affairistes… Y’avait des collaborateurs sincères ou des fanatiques, et des opportunistes. Alors, c’est vrai, j’ai suivi le mouvement parce que j’ai suivi mon père.
Jean et Corinne souffraient tous les deux de tuberculose.
On vivait avec un gout de sang dans la bouche, un gout de mort.
Le père était convaincu qu’il ne lui restait plus très longtemps à vivre. La fille voulait juste profiter de la vie. Elle s’est mise à fréquenter des contrebandiers comme Guy de Voisins (Olivier Chantreau) et la danseuse Lydia Rogers (Anna Próchniak).
Il fallait profiter à tout prix, se gaver, profiter du festin offert par la guerre.
Au journal, la position de Jean devint de plus en plus intenable avec ses employés, alors qu’il fallait communiquer sur les lois raciales et les mesures antisémites prises par les nazis.
À qui tu dois rendre des comptes pour tout ça ?
À ma conscience…
Le père de Jean (André Marcon) dénonça son fils dans un article paru dans un autre journal.
Qu’es-tu en train de devenir Jean Luchaire ? Une âme fuyante ?
La santé de Jean et Corinne se fragilisa, à coups de cigarettes et d’alcool. Les revenus du journal, perfusé par les industriels à la solde de l’ennemi, ne suffirent plus pour assurer le train de vie de Jean. Quant à Corinne, les assurances refusèrent de la couvrir.
Jusqu’à ce que les nazis perdent la guerre. Otto, Jean et Corinne quittèrent Paris.
Après des journées en fuite, ils finirent par être repris par les forces françaises.
Otto prit vingt ans de prison avant d’être gracié. Il mourut quelques années plus tard, dans un accident de voiture imputable aux services secrets français apparemment désireux de faire disparaitre cet Allemand qui en savait trop sur les collabos.
Contre Jean, le procureur Lindon (Philippe Torreton) obtint la peine capitale.
Il avait tout pour faire autre chose mais il a choisi l’ennemi, il a choisi l’or. (…) On vous dira qu’il a rendu beaucoup de ‘petits services’. (…) Où est la verite de Luchaire dans ses contradictions ? (…) Au moment de juger, pensez à ceux qui ont refusé la compromission. (…) Lavez la France de cette souillure!
Corinne fut condamnée à 10 ans d’indignité nationale, dans l’incapacité de travailler.
Le réalisateur soviétique Leonid Moguy (Valeriu Andriuta) l’a retrouvée malgré tout pour lui proposer de figurer dans son prochain film. Elle meurt peu de temps avant le début du tournage en Italie.

L’EXPLICATION
Les Rayons et les Ombres, c’est la voie sans issue de la compromission.
On navigue toujours en eaux troubles. C’est pourquoi il est nécessaire de garder son cap sans trop en dévier, au risque de se compromettre.
Quand est-ce qu’on devient collabo ?
De ce point de vue, la montée du fascisme dans l’entre-deux-guerres fut une période particulièrement trouble de l’Histoire. La montée de l’extrême-droite en Allemagne faisait peur. Tout le monde redoutait une Allemagne de nouveau puissante, après les millions de soldats tombés en 14-18. Pourtant, la montée du fascisme en rassurait aussi certains, compte tenu d’une autre menace rouge plus grande encore. Une Allemagne forte pouvait faire rempart pour protéger l’Europe du communisme (cf Les Vestiges du Jour). Hitler se présentait comme un défenseur de la paix, tout en aboyant des discours belliqueux en tenue militaire. Personne ne savait vraiment sur quel pied danser. Par ailleurs, les Français se sentaient encore coupables d’avoir assommé trop durement leurs voisins avec le traité de Versailles.
Pourtant, cette nouvelle réalité s’est ancrée dans le début des années 40.
Les Allemands étaient là pour longtemps, peut-être pour toujours.
La deuxième Guerre mondiale fut une nouvelle guerre de positions au sens où les Français·es durent choisir leur camp. Toutes celles et ceux qui aiment à répéter qu’une crise est aussi une opportunité, ont vu dans ce changement de régime une occasion de mieux rester en France… pour se placer aux premières loges.
La population pense d’abord à sa survie.
Tout d’abord, Jean, l’amoureux sincère de la France, s’est tellement accroché à la solution diplomatique qu’il avait déjà accepté malgré lui de repousser les limites de l’acceptable. Son cap n’était pas clair.
Je crois qu’il faut maintenir le dialogue avec Hitler. Faire des concessions.
Il a embrassé avec fatalisme une guerre dont il avait affirmé avec conviction ne pas vouloir, voyant dans sa relation avec Otto la chance de maintenir la tête en dehors de l’eau et sauver son torchon.
Nous croyons à la liberté de la presse car nous croyons au débat d’idées. (…) On verra si ça prend et si les annonceurs nous suivent.
Pas de panique. Les annonceurs suivent toujours dans ces cas-là.
Jean ne cessera de se mentir à lui-même.
Vivre, c’est se compromettre.
En collaborant avec Otto, il a prouvé qu’il n’avait aucun principe. Le journaliste a suivi les consignes et accepté que ses éditoriaux soient relus par la censure. Il a tordu ses opinions. L’homme a arrosé ses soirées au champagne sans scrupule, quand d’autres avaient recours à des tickets de rationnement.

Le père a corrompu sa fille en lui donnant le pire des exemples.
On fait rien de mal tu sais. Faut bien qu’on discute.
Corinne admirait son père. Elle l’a suivi aveuglément dans cette voie sans issue en se mariant avec un bandit et en faisant la pute.
J’ai fini par ressembler à tout ce qu’on disait de moi.
Dans leur descente aux enfers, Jean et Corinne se sont donné·es des raisons légitimes de collaborer : sauver ce qui pouvait l’être, protéger sa famille, besoin d’argent, faire tourner le commerce, peur de mourir… Rien ne saurait justifier d’avoir collaboré avec les nazis. Aucune excuse ne pèse lourd face au réquisitoire du procureur.
Parce qu’il savait, il est d’autant plus coupable.
Aucun pardon, ni circonstances atténuantes pour celles et ceux qui ont trahi.
Juste quelques rappels :
Les digues cèdent plus facilement qu’on ne le pense, avant même l’arrivée des monstres.
Chacun·e, à son humble niveau, sera amené·e à prendre une décision courageuse.
Personne n’est à l’abri de passer du côté obscur (cf Star Wars). Parmi les collabos, il n’y avait pas que des fanatiques comme Louis-Ferdinand Céline (Philippe Lévy) ou des opportunistes comme Guy de Voisins (cf Uranus). Il y avait aussi des collaborateurs sincères comme Jean ou Corinne. Rien n’indiquait a priori que ces personnes, animées des meilleures intentions, seraient capables de se renier à ce point. Ils font partie de ces irresponsables que dénonce Johann Chapoutot.
Il est possible de s’accommoder du pire.
Par contre, lorsqu’on se compromet, on le paie.