KAIZEN
Basile Monnot, 2024
LE COMMENTAIRE
Un slogan publicitaire affirmait que la montagne, ça vous gagne. Une façon d’utiliser le pouvoir d’attraction de la montagne comme argument de vente pour doper le tourisme. Celles et ceux qui vivent la montagne savent pourtant qu’il s’agit plutôt d’humilité que d’adrénaline (cf Les Huit Montagnes, Sept Ans au Tibet).
LE PITCH
Un vidéaste web se donne un an pour monter l’Everest.
LE RÉSUMÉ
Inès Benazzouz, alias Inoxtag, s’est fait connaître à l’adolescence à travers une chaîne web où il postait des vidéos de lui en train de jouer à des jeux vidéos. Ce qui lui a permis de gagner une certaine popularité. Désormais, Inoxtag s’auto-gère comme une PME.
À vingt deux ans, il se fixe un objectif : monter l’Everest.
Au pire j’échoue, mais au moins j’aurais appris.
Il se rapproche de Mathis Dumas qui va l’accompagner dans son aventure. Pendant un an, le jeune homme se prépare avec un coach sportif. Un test d’effort entre deux vidéos pour mesurer sa résistance à l’altitude et c’est parti. Au programme, la Dent du Géant, le Mont Blanc, le Cervin, le Toubkal, le GR20.
Y’a rien de mieux pour te forger un mental déter!
Inoxtag est prêt pour le Népal, même si on n’est jamais vraiment prêt.
Ça fait un peu peur en vrai.
Car le plus dur reste effectivement à venir. Le premier test est l’ascension de l’Ama Dablam. Inoxtag et ses partenaires souffrent du covid.
Tout ne se passe pas souvent comme prévu…
Quelques jours passent. Inoxtag refuse de descendre. Au mental, il s’élance et finit l’ascension – dans la douleur.
J’ai une anecdote de fou : ça fait deux jours, j’ai des hémorroides. Ça fait trop mal. J’ai le derche en feu.
Première leçon : savoir dépasser la douleur et se prouver qu’on est capable de le faire. Cette fois, le groupe part à l’assaut de l’Everest. Arrivé au camp de base, il faut profiter des conditions météo favorables.
C’est une fois dans l’année, on n’a pas le droit de se louper!
Inoxtag affiche son ambition.
Je veux pas faire l’Everest pour rien voir! J’ai envie de faire le sommet où je vois tout.
Pourtant, il faudra bien faire avec les autres et le traffic pour rejoindre le sommet. En chemin, il constate la pollution environnante.
Avec un peu d’oxygène, Inoxtag réalise finalement son rêve. Il adresse un message vibrant à sa communauté – sans laquelle rien n’est jamais possible.
Merci à tous mes partenaires, à tous mes abonnés. C’est notre sommet les gars, c’est tous ensemble.
Il laisse un message dans le temps, à ce fils qu’il n’a pas encore.
Fiston, te compare pas. Fais c’qui t’plait c’est le plus important.
C’est beau.
Lors de la descente, une partie de la corniche se décroche et entraine quelques alpinistes dans le précipice. Rappel que le danger est partout, surtout là où on ne l’attend pas.
J’me suis rendu qu’à l’Everest, c’est pas que la montagne qu’est dangereuse… c’est l’être humain!
Après son aventure, Inoxtag ne veut pas reprendre sa vie d’avant. No way! Il fait un break à Cuba (cf I’m still here). Sans vidéo, ni téléphone. La belle vie.
J’avais besoin de prendre du recul.
C’est pour cela qu’il voulait faire l’Everest : changer en tant qu’homme. Raison pour laquelle il voulait réaliser Kaizen.
Ça veut dire s’améliorer jour après jour.
Mission accomplie.
L’EXPLICATION
Kaizen, c’est une quête de non-sens.
Inoxtag est un garçon à l’image d’une génération qui n’a pas de temps à perdre. Très jeune, il lance sa propre chaîne et comprend le business de l’influence. Au seuil de la vingtaine, il en a déjà fait le tour. Il lui faut alors un nouveau défi à la taille de son ego. Monter le plus haut possible : l’Everest devient son obsession.
J’fais des trucs tellement qui me font kiffer que les trucs que j’faisais avant ça m’fait pu kiffer. Une vidéo je suis 24h dans ma voiture, je kiffais avant. Mais là c’est bon j’l’ai fait 40 millions d’fois. J’ai envie de penser qu’à l’Everest.
Cette épreuve symbolique devait lui permettre de se trouver (cf Into the Wild).
Dans la zone de la mort, c’est toi et toi-même!
Sur son chemin, il va effectivement beaucoup apprendre sur lui-même.
Ici c’est spirituel, j’me sens bien, j’me ressource, j’arrive à vider mon esprit, j’arrive à penser à rien, j’suis pas là à penser à qu’est-ce que j’vais faire demain…
Au contact des éléments, il apprend à se faire violence.
Arrête de t’écouter, arrêter de te branler sur ta gorge. (…) T’avances, tu fermes ta gueule.
À prendre conscience de sa chance aussi.
J’suis un pourri gâté frère.
Plutôt que les dangers liés à l’escalade, il retient la menace que représente la technologie dont on a du mal à décrocher et des réseaux sociaux dont il est lui-même un maillon essentiel (cf The American Meme).
Le téléphone c’est un poison. C’est une drogue.
Puisque la quête d’Inoxtag a quelque chose de paradoxal, à plusieurs niveaux.
Tout d’abord, il parle de l’importance d’éteindre son téléphone pour vivre pleinement alors qu’il est avant tout un homme de media qui remplit le vide. Il parle de prendre son temps, tout en enchaînant les performances. Les images magnifiques se succèdent tellement vite qu’on n’a même pas le temps d’en profiter. L’album photo dégueule littéralement de tous les côtés.
Inoxtag incite son audience à sortir de la passivité, tout en lui proposant une bonne raison de scotcher deux heures de plus devant son écran à contempler un fantasme supplémentaire. (cf La Société du Spectacle).
Moi j’pense, ça sert à ça la vie : il faut découvrir, il faut vouloir apprendre. J’ai pas envie de rester dans ma bulle.
Inoxtag est à l’image d’une génération boulimique qui désacralise tout sur son passage. Tout en réalisant une performance exceptionnelle, il réussit à la banaliser. Ce qui devrait être un aboutissement devient une case que l’on coche. L’Everest en un an ? Faisable. Par ailleurs, l’ascension donne l’impression de ressembler à la Francilienne un vendredi soir.
L’alpiniste cherche à prendre de la hauteur mais ses grandes vérités retombent malheureusement à plat. Lui qui incarne une forme de liberté multiplie les injonctions, sans même s’en rendre compte.
Faut pas chercher à être le meilleur, faut chercher à être meilleur qu’hier, faut s’lancer des projets, faut arrêter d’être derrière les écrans, et scroller! Vivre à travers les autres. Sortez dehors. Si vous avez un projet faites le, écoutez pas les gens. Si j’avais écouté les gens, j’s’rais pas là. (…)
Alors que la montagne devrait l’aider à se sentir tout petit, il en ressort clairement grandi. Il parle d’un succès collectif, dans un film monté à sa gloire et dont il est le héros. Un héros qui ne sait rien faire d’autre que de parler de sa vie, à la première personne.
J’me lève à 6h du matin, j’vais traire les vaches. Et l’après midi, j’ai mon temps libre, tranquille.
Cela aurait pu être une introspection. Ce fut un déballage. Plutôt que de se remettre en question, il s’est regardé le nombril. La sagesse n’aurait-elle pas été d’arrêter de parler pour ne rien dire, profiter un peu du silence et garder ce moment fondateur pour lui ?
Si cette expérience elle m’a pas changé mentalement, c’est le pire échec. Faut que je sois un nouvel homme. Si j’ai pas changé, ce sera un projet de plus au catalogue et t’en retiens quoi ?
On retiendra qu’Inoxtag a dénoncé un traffic encombré dans un endroit pas fait pour l’homme, tout en incitant des dizaines d’imbéciles à venir gonfler les rangs des bouchons. Sa quête se mord la queue. Il monte l’Everest. Et après ?
Dans la Prédominance du Crétin, Carlo Fruttero et Franco Lucentini posaient pourtant une question essentielle :
Mais quelle exultation, quelle exaltation pouvons-nous partager depuis nos fauteuils avec un imbécile intrépide qui, de nos jours, traverse l’Atlantique en périssoire ? Avec d’autres braves gens dont le plaisir consiste à risquer (avec modération) leur vie au Sahara, au Congo, sur l’Himalaya ? Ce sont là courages touristiques, témérités fantasques, vaines émulations, sottes singeries publicitaires qui contribuent à créer autour du globe la plus polluante des atmosphères, celle de l’inauthenticité. Un doute se fait jour : un homme authentique, un dur, un digne héritier d’Ulysse, n’est-il pas aujourd’hui celui qui, dédaigneux des entreprises de seconde ou de troisième main, résistant aux aventures avec « animateur » et aux sirènes du « tout compris », reste fermement, courageusement, héroïquement chez lui?

