VIENS, JE T’EMMÈNE
Alain Guiraudie, 2022
LE COMMENTAIRE
Quand on dit à quelqu’un qu’on l’emmène au vent, cela peut vite dégénérer. On ferme les yeux et on entend soudainement des gens chanter en choeur sur fond de violon enragé. C’est au moins aussi pénible que le Connemara de Michel Sardou. Terre brûlée au vent… Je suis catholique… Nana nana, c’est pour les vivants. Il n’y a que des étudiants d’écoles de commerce pour prendre du plaisir à chanter cela. Tandis que des femmes portent des peignoirs jaunes et inspirent l’amour éternel. Ces femmes méritent autre chose que Louise Attaque.
LE PITCH
Un Clermontois tombe sous le charme d’une professionnelle.
LE RÉSUMÉ
Médéric (Jean-Charles Clichet) a un coup de coeur pour Isadora (Noémie Lvovsky). C’est une prostituée (cf Anora, Jeune et Jolie). Les hommes qui font cette expérience en tombent toujours amoureux (cf The Girlfriend Experience). Médéric essaie de séduire Isadora par les voies classiques de la romance. Elle ne semble pas convaincue.
Pourquoi faudrait que je le fasse gratuit avec toi ?
Elle va se réchauffer. Le soir même, ils couchent ensemble à l’hotel alors que l’hyper centre de Clermont-Ferrand est frappé par des attentats terroristes à tendance fondamentaliste. Gérard (Renaud Rutten), le mari jaloux d’Isadora, interrompt les réjouissances. Pas vraiment un happy ending pour Médéric.
C’est pas parce qu’il y a eu un attentat que tout doit s’arrêter non plus.
Selim (Iliès Kadri), un jeune SDF traine vers l’immeuble de Médéric.
Faut pas courir après les gens, surtout un soir d’attentat!
C’est parce que je suis arabe que vous dites ça ?
J’avais même pas vu ta tête. (…) T’énerve pas, on est tous un peu flippé ce soir.
Médéric va chercher à revoir Isadora dans le dos de son mari. Pendant que sa collègue Florence (Doria Tillier) lui fait des appels du pied prononcés.
Par charité, Médéric finit par faire rentrer Selim dans son immeuble, ce qui crée un incident diplomatique de co-pro. Monsieur El Alaoui (Philippe Fretun) se montre véhément.
Faut pas le faire rentrer le jeune en bas! Quitte à pas le laisser dehors, pourquoi vous ne le faites pas monter chez vous ?
Parce que j’ai pas envie de l’avoir chez moi.
Ben moi non plus. J’ai pas envie de l’avoir dans la cage d’escaliers.
L’officier de police Petit (Patrick Ligardes) fait des rondes. Il faut quand même rappeler qu’il y a eu des attentats terroristes.
Monsieur Coq (Michel Masiero) prend la défense de Selim.
On a un immeuble à défendre. Si on tient pas la boutique maintenant, on s’en sortira jamais.
Isadora quitte son mari et s’installe chez Médéric. Mais elle ne veut plus faire l’amour. Par contre, elle couche avec Selim – qui est homosexuel. Selim serait même amoureux de Médéric, qui ne veut toujours pas coucher avec Florence.
Qu’est-ce que t’es ringard. Sous prétexte qu’on va travailler ensemble je vois pas pourquoi on pourrait pas partager une nuit de temps en temps.
C’est parce que je suis homosexuel.
Et c’est ça qui t’empêcherait de coucher avec moi ?
J’ai pas envie, j’aurai jamais envie.
Et Isadora alors ?
C’était un exception.
Tu vois bien que ça veut rien dire. Tout ça c’est vraiment dans ta tête.
Ce serait mieux si tu rentrais chez toi.
Médéric a une explication musclée Gérard (cf Jambon Jambon). Les deux mâles se battent pour leur femelle.
Allez viens, je t’emmène.
Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? T’emmène personne, t’as compris ?
Isadora retourne finalement chez son mari. L’histoire se termine chez Médéric autour d’un dernier verre. Charlène (Miveck Packa) l’employée mineure à la réception de l’hôtel de Monsieur Renard (Yves-Robert Viala) les rejoint.

L’EXPLICATION
Viens je t’emmène, c’est une société pré-autoritaire.
Les politiques de tout bord se revendiquent du gaullisme. De l’extrême gauche à l’extrême droite en passant par l’extrême centre, on clame son amour pour le Général. Les élu·es affirment vouer un culte à la Ve alors qu’ils ou elles multiplient les entorses à sa constitution. À les écouter, on dirait qu’ils ou elles se battent pour préserver la démocratie alors qu’ils ou elles pavent surtout la voie pour un monde autoritaire.
On n’y est pas tout à fait. Le bruit des bottes ne résonne pas encore. On surveille les opposant·es au régime sans les envoyer au goulag. La corruption se généralise tout doucement. Tous les signes avant coureur d’une société aux abois sont déjà là.
La terreur frappe jusque dans la région Centre. Preuve que l’on n’est plus à l’abri nulle part. Il n’y a plus de repère.
La situation peut encore être dangereuse, ici à Clermont-Ferrand. (…) Pourquoi ces attaques se sont déroulées au pied de la statue de Vercingétorix ?!
Tout le monde perd les pédales. La délation devient un sport national.
J’suis en train de regarder la photo et j’me demande si le troisième terroriste serait pas en bas de chez moi.
Forcément, dans ces conditions, on observe un repli identitaire (cf Eddington).
On peut compter que sur nous-mêmes.
Les racistes se sentent déjà libres de dire les pires horreurs (cf La Cravate). Ils ont changé de status : on les qualifie de réalistes désormais. Jean-Marie le Pen avait compris ce qui était en train de se passer. Visionnaire. On ne rappelle plus les racistes à l’ordre. Ils peuvent tendre le bras autant de fois qu’ils le veulent et on leur trouve des excuses.
Cassez vous! On est chez nous ici!
(…) Même en ville vous en avez des ‘barbes à papa’, et vous dites rien. Vous dites rien et vous les laissez s’installer.
Il y a une violence dans les propos qui n’est plus contenue, y compris à l’égard des mineur·es.
Écoute bien petite connasse, ça fait des heures que tu nous balades avec tes histoires d’amour à la con!
Dans cette société pré-autoritaire, c’est déjà clairement la foire à l’empoigne (cf Joker).
Tout le monde s’énerve, plus personne se parle. On va en crever de ça.
Quand les hommes parlent d’amour ouf entre eux, cela fait peur.
Toi dans une semaine tu l’auras oubliée alors que moi je l’aime d’amour. C’est chaque heure, chaque minute qu’elle me manque.
Y’a pas de quoi la frapper.
Ben ouais mais voilà c’est comme ça, moi je… J’y peux rien. C’est plus fort que moi. J’peux te dire que y’en a d’autres qui la déglinguerait autrement que ça. À plus pouvoir se relever même.
Quand les hommes parlent des femmes entre eux, cela fait peur aussi.
Vous imaginez vivre avec une pute ? La savoir toute la nuit dans les bras d’autres hommes…
Elle veut arrêter le métier.
Elles disent toute ça!! Ces filles là, elles aiment le sexe. Il leur faut de la queue et encore de la queue. Pas pour rien qu’elles sont putes. En vieillissant elles changent de pratique mais elles arrêtent jamais vraiment. (…) Mais putain, est-ce que tu te rends compte de ce qui se passe en ce moment ? Tous ces djihadistes qui viennent enlever nos femmes ici pour le repos du guerrier là-bas! J’ai un pote à Lyon qui s’en est fait piquer deux par un diplomate turc il les reverra jamais. Mais pour ces mecs là les femmes, c’est de la marchandise mon vieux!
Entre deux conneries, on se perd dans les préjugés sur les arabes, les SDF, les putes, les fachos, les jaloux, ou les homos.
Vous trouvez que j’ai une tête de PD ?
En plus de toute cette tambouille, chacun·e a une propension à jouer au petit chef. On arrive de nulle part et l’on veut imposer sa loi à autrui. Viens, je t’emmène! Médéric veut contraindre Isadora à jouer avec ses règles à lui. Comme si on avait étendu le concept de propriété privé aux personnes.
Tu permets ? C’est MA femme!

Heureusement qu’Isadora est là. Elle est celle qui fait encore barrière à l’autoritarisme. Cette femme n’est qu’amour, sans discrimination. Elle donne du plaisir et elle en prend. Par ailleurs, elle est la seule à faire attention à ce qui se passe. La seule à se poser des questions.
Qu’est-ce qui s’est passé dans leur vie pour qu’ils en arrivent là ? (…) Des jeunes qui s’en foutent à ce point de la vie, de la leur ou celle des autres ça te pose pas question toi ? (…) C’est pas qu’une question de misère ou de religion. Ça veut dire qu’il y a plus d’espoir, ça veut dire qu’y a plus rien à attendre du monde et de la vie, ça veut dire que ça s’arrêtera pas comme ça. Ça te fait pas peur toi ?
Donc plutôt que d’essayer de tout vouloir résoudre en faisant mieux que le gouvernement précédent, on devrait plutôt juste se dire : viens pas, je te fous la paix.