DEUX OU TROIS CHOSES QUE JE SAIS D’ELLE

DEUX OU TROIS CHOSES
QUE JE SAIS D’ELLE

Jean-Luc Godard, 1967

LE COMMENTAIRE

Un homme n’est pas très malin, la chose est entendue. La démonstration en a été apportée : il pense avec son membre, qu’il espère être plus grand que celui de son pote. On pourrait dire de l’homme qu’il est une question dont on a vite fait le tour. Alors que les femmes sont beaucoup plus complexes. Leur mystère se cache dans une énigme. Elles regardent vers la lumière, sans occulter leur par d’ombre.

LE PITCH

24 heures dans la vie d’une femme.

LE RÉSUMÉ

Un narrateur (Jean-Luc Godard) observe la vie de Juliette Jeanson (Marina Vlady) et s’interroge.

D’origine russe, Juliette réside à Paris. On ne lui a pas fait que des cadeaux. C’est surtout le coût de la vie en Île de France qui pose problème et la contraint à se prostituer (cf Jeune et Jolie).

Toujours la même histoire : apprenti brodeuse elle réussit son CAP et entre dans une petite entreprise. Elle rencontre un garçon qui lui fait un enfant et la quitte. Un an après, deuxième type, deuxième enfant, deuxième abandon. À la maternité on lui fait la morale. Mais c’est à la maternité aussi que des copines lui explique quoi faire pour nourrir ses deux enfants. En sortant, elle reprend son travail. Mais le soir, elle se prostitue. Un jour, une chance, un gentil type tombe amoureux et l’épouse. On s’installe avec les enfants dans un appartement moderne et évidemment trop cher. Deux ans après, troisième enfant, on n’y arrive plus. Et c’est le mari lui-même qui demande à sa femme de faire le trottoir.

Son mari Robert (Roger Montsoret) et son pote Roger (Jean Narboni) écoutent une retransmission radio du président américain – en anglais.

Le fils de Juliette (Christophe Bourseiller) fait un drôle de rêve dans lequel deux enfants fusionnent, ce qui lui évoque une possible réconciliation entre les deux Corées. Le petit garçon est jeune, mais Science Po Paris lui tend déjà la main.

Juliette dépose ses enfants à la garderie, qui sert également d’hôtel de passes. Elle y voit occasionnellement ses clients, dont certains lui demandent la permission d’installer un miroir au bout du lit. Ce qui semble étonner Juliette.

Je ne vois pas pourquoi je serais honteuse d’être une femme.

Avec ses revenus, elle peut s’offrir des choses pour cacher sa misère. Le narrateur y voit un effet pervers de la société de consommation.

Les objets existent et si on leur accorde un soin plus attentifs qu’aux personnes, c’est qu’ils existent justement plus que ces personnes.

Parfois, elle fait des extras avec son amie Marianne (Anny Duperey). Elles rencontrent un client américain (Raoul Lévy). Les délires de ce client sont un peu bizarres, mais on n’est pas là pour juger. Tant qu’il paie et qu’il paie bien.

Robert l’attend dans un café voisin. Il s’occupe de faire tourner son garage.

Le couple rentre à la maison. Juliette n’en peut visiblement plus de cette routine de merde. Son côté russe lui empêche de manifester son désarroi en brisant la vaisselle. Sa frustration est contenue. Juliette est blasée.

On est arrivés.

Où ça ?

Chez nous !

Et après ? Qu’est-ce qu’on va faire ?

Dormir.

Et après ?

On se réveillera. Qu’est-ce qui te prend ??

Et après ?

Pareil. Et on recommencera. On travaillera, on mangera…

Et après ?

Je sais pas… Mourir ?

… Et après ?

Une fois couché, le couple parle d’amour – plutôt que de le faire. La conversation tourne court.

Tu sais la différence qui existe entre l’amour vrai et le faux ?

Non. Quoi ?

Le faux c’est quand je reviens à moi, le vrai c’est quand je change. Que la personne aimée a changé.

Tu trouves que j’ai changé ? Nan. Je suis fatigué c’est tout.

Non, pas toi. Moi. J’ai changé mais je reviens à moi. Alors qu’est-ce que c’est ?

Je sais pas.

Puisque tu sais pas, donne moi une cigarette.

Sur cette pesante conclusion, le narrateur s’endort. Il se sent anesthésié par le capitalisme.

Je pars tranquille sur la route du rêve. J’oublie Hiroshima, j’oublie Auschwitz, j’oublie Budapest, j’oublie le Vietnam, j’oublie le SMIG, j’oublie la crise du logement, j’oublie la crise de la famine aux Indes, j’ai tout oublié sauf que puisqu’on me ramène à zéro, c’est de là qu’il faudra repartir.

L’EXPLICATION

Deux ou Trois Choses que je sais d’Elle, c’est un homme qui ne comprend rien.

Comme n’importe qui à cette époque, le narrateur se retrouve perdu dans le tumulte induit par la croissance économique des Trente Glorieuses. On sort à peine de la deuxième Guerre Mondiale et la ville se déshumanise à grande vitesse (cf Playtime). Une fracture subtile au sein de la société se fait déjà remarquer.

Il est sûr que l’aménagement de la région parisienne va permettre au gouvernement de poursuivre plus facilement sa politique de place. Et au grand monopole d’en organiser et d’en orienter l’économie sans tenir compte des besoins et des aspirations à une vie meilleure de ses 8 millions d’habitants.

Le narrateur voit son Île se transformer, avec le sentiment d’être pris au piège d’un système. Paradoxalement, l’ensemble des possibles se réduit.

Le seul fait de jouir soudain d’un confort qu’on n’a jamais connu pousse à dépense du gaz et de l’eau chaude sans penser qu’à la fin du mois il faut payer. C’est toujours la même histoire. Pas d’argent pour payer le loyer ou pas de télévision, ou alors une télévision mais pas d’auto ou alors une machine à laver mais pas de vacances. C’est-à-dire de toute façon pas une vie normale.

À ce rythme effréné, plus grand chose n’a de sens. Chacun·e va finir étouffé·e dans son petit rôle.

On peut dire que vivre en société aujourd’hui, c’est quasiment vivre dans une énorme bande-dessinée.

Le narrateur n’est même pas sûr de connaître son rôle. Il n’apparaît d’ailleurs pas à l’écran. Invisible, il cherche sa place dans le labyrinthe des relations avec autrui (cf Le Goût des Autres).

Puisqu’il ne m’est pas permis ni de m’élever jusqu’à l’être, ni de tomber dans le néant. Il faut que j’écoute, il faut que je regarde autour de moi plus que jamais.

Il s’intéresse aux femmes, un projet ambitieux. Une femme en particulier : Juliette Jeanson. Elle parait volatile. Le narrateur s’imagine que s’il arrive à mieux la connaître, il en saura certainement plus sur lui-même. Deux ou trois choses pourraient suffire.

Son entreprise est vouée à l’échec dès le départ car les femmes ne peuvent pas être réduites à deux ou trois choses.

Je n’aime pas être enfermée.

Le narrateur se rend compte que sa tâche s’annonce compliquée d’emblée, puisque Juliette parait aussi perdue que lui.

Où est-donc le vérité ? De face ? Ou de profil ?

Juliette ne sait effectivement pas ce qu’elle veut.

Je sens que quelque chose me manque mais je sais pas trop quoi.

Pas simple.

Bien qu’elle donne l’impression d’être superficielle, Juliette masque son jeu. Elle se montre capable de réflexion philosophiques dignes de Balzac ou de Proust.

Tout à coup, j’ai eu l’impression que j’étais le monde et que le monde était moi.

Juliette est surtout une pragmatique. Cette femme vit au jour le jour. Ce n’est pas plus compliqué que cela.

Il faut que je me débrouille.

Le narrateur cherchait à se rassurer à travers deux ou trois choses qu’il pourrait savoir de Juliette. En réalité, il n’a pas progressé d’un iota. La vie de cette femme est insaisissable dans une ville qui ne l’est pas moins. Ce qui laisse le narrateur désemparé.

Est-ce que je parle trop fort, est-ce que je regarde de trop loin ou de trop près ?

Peut-être que le mari est dans le vrai.

Plutôt que de parler de la femme, il faudrait la regarder dans le blanc des yeux.

Le mari ne comprend pas sa femme et ne cherche pas à la comprendre. Il parvient à une conclusion qui échappe complètement au narrateur.

Ce n’est pas le réel que nous pensons, c’est un fantôme du réel.

Peut-être faut-il juste se poser moins de question et faire semblant d’être éveillé – ou alors carrément de se rendormir (cf Matrix).

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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