CADILLAC RECORDS

CADILLAC RECORDS

Darnell Martin, 2008

LE COMMENTAIRE

La légende raconte que de nombreuses entreprises ont commencé dans un garage : Amazon, Microsoft, Disney, Apple, Google… Trois anonymes avec des casquettes, une guitare pas très bien accordée, un harmonica de fortune. Un diamant brut. On croit voir trois rigolos de plus alors que sans le savoir, on assiste à la naissance d’un empire.

LE PITCH

Un studio voit défiler des artistes qui vont jeter les bases de la musique moderne.

LE RÉSUMÉ

Leonard Chess (Adrien Brody) est un jeune immigré Polonais, arrivé aux États-Unis avec une valise remplie de quelques sous-vêtements et beaucoup d’ambition. Son idée : lancer un club de musique dans un quartier noir. N’importe quoi a priori…

I’m gonna open a club here.

In the Negro neighborhood??

Muddy Waters (Jeffrey Wright) est un autre ambitieux. Il joue un peu de guitare acoustique à l’occasion, sans prétention. Au détour d’un enregistrement, il se prend à rêver de quitter le Mississippi pour monter à Chicago, où personne ne l’attend.

Hey, boy, ain’t nobody want to hear that sharecropping music. Take that shit back down there to Mississippi.

Les grands esprits se rencontrent. Little Walter (Columbus Short) rejoint le groupe. Et Chess Records décolle grâce aux talents conjugués de ces trois hommes qui peuvent enfin se payer la Cadillac de leurs rêves.

Puis les choses se gâtent forcément, sur fond de tensions racials. Little Walter flirte avec Geneva (Gabrielle Union), la compagne de Waters. Le label signe Howlin’ Wolf (Eamonn Walker), ce qui va créer quelques tensions en interne. Little Walter, le génie de l’harmonica, perd un peu les pédales à cause de l’alcool. Les musiciens sont redevables envers un blanc, ce qui pose toujours un problème.

I gave you a chance to make a number-one fucking record.

Oh, you gave the little nigger a chance, huh?

Chuck Berry (Mos Def) et son légendaire pas de canard enflamment les foules. Sa musique transcende les races.

Now, some of you people might call this race music. I call it rock and roll, and it’s too fun for anybody to sit out on, white or colored.

Le succès de l’artiste permet à Cadillac Records de surmonter une période plus creuse, jusqu’à ce que Chuck Berry se fasse embarquer par la police pour proxénétisme. Son faible pour les jeunes filles… La poule aux oeufs d’or sous les verrous, Elvis Prestley en profite pour lui voler la vedette, ce qui rassure les blancs.

En parallèle, les groupes Anglais blancs pillent le blues noir américain. Mais comme les noirs à l’époque n’étaient pas encore Jay Z et Beyonce ou Kanye West, la communauté s’est faite spoiler.

A bunch of English boys started playing our music. Now, it was made in America, but I guess nobody thought we were Americans.

Ainsi, les Beach Boys plagient Chuck Berry. De leur côté, les Rolling Stones empruntent leur nom à une chanson de Muddy Waters.

Chess Records fait le dos rond et ressort les classiques. Puis c’est au tour de la tourmentée Etta James (Beyoncé Knowles) d’exploser commercialement. Sa relation ambigüe avec le patron du label créée de nouvelles tensions.

À la mort de Chess, Wille Dixon (Cedric the Entertainer) enchaîne les procès pour obtenir les royalties de ses chansons. Il rachète le studio pour faire perdurer la légende.

We made the kind of music that can grow into anything, rhythm and blues, rock and roll, hip hop. Whatever you’re playing, baby, we’re right there with you. Just sprinkle a little blues on it and it’s gonna grow up to be big and bad. We the hoochie coochie seed.

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L’EXPLICATION

Cadillac Records, c’est un peu plus que du business.

À l’origine, il y a une poignée d’inconnus qui ont tous envie de se faire un nom. Qu’ils soient Juifs issus de Pologne avec rien dans les poches ou Noirs issus des plantations du Sud des États-Unis (cf Autant en emporte le vent). L’origine est similaire. L’ambition est partagée : Ils ne veulent pas changer le monde, ils veulent d’abord réussir. Nuance.

You and me not gonna wake up every morning and get everything we want.

Les talents sont complémentaires. Certains ont le sens des affaires et savent développer les potentiels.

You don’t even know what you have.

D’autres ont le potentiel justement, et un certain sens de la rythmique.

When I heard you start playing that music it took me someplace so good, Muddy. So good.

Comme dans un puzzle, les uns ne peuvent pas aller sans les autres. Sans musicien, Chess ne peut pas ouvrir son club. Et le studio reste le tremplin rêvé pour que des artistes en devenir puissent se révéler.

Feel like I’m meeting myself for the first time. And he was. And he knew it was a man he was meeting, too big for that slave shack he was born in and too big for that plantation. 

Ce groupe va donc décider de travailler de concert pour réussir dans les affaires. Il signent un contrat de confiance, au delà des questions qui séparent les blancs des noirs – un sujet toujours tendu aujourd’hui.

I’m just saying, it doesn’t make me like them. And that’s not me. I’m not that.

Who is you?

Sign the contract and find out.

Au début, tout le monde tire dans le même sens. Efforts et sacrifices. Les affaires marchent même si comme dans toute entreprise, les patrons ne peuvent jamais se reposer sur leurs lauriers.

Le sang attire les piranhas. Avec le succès, la concurrence s’intensifie. Il faut se battre en permanence pour conserver ce qu’on a construit (cf There will be blood).

Everybody knows the Rolling Stones, the Beatles, Fleetwood Mac, Led Zeppelin, Eric Clapton. Everybody know them names, right? Skinny motherfuckers. The Rolling Stones are burning up the charts with an old Muddy Waters standard.

La véritable menace vient toujours de l’intérieur. Comme dans toute entreprise, les intérêts individuels finissent par reprendre le dessus et polluer la dynamique du groupe. Jalousies et caprices. Ne nous étonnons donc pas de voir les employés râler contre les patrons et réciproquement (cf Parasite) ou de constater que les velléités des uns et des autres se heurtent à la hiérarchie en place. Les individualités s’affirment. C’est le jeu.

Well, this old truck, I own it. It don’t own me.

Ces turbulences mettent à mal la notion de collectif si chère à Aimé Jacquet (cf Les Yeux dans les Bleus) et son disciple Didier Deschamps (cf Les Bleus 2018).

That’s not us.

« Us »? What the fuck is « us »? 

Rappelons que le succès d’une entreprise repose sur l’addition des intérêts personnels au profit de l’intérêt collectif, pour reprendre la théorie de Nash (cf Un homme d’exception). S’il n’y a plus d’alignement, la machine ne fonctionne plus.

Rappelons aussi qu’une entreprise n’est pas une famille. D’ailleurs, dans certaines familles on n’hésite pas non plus à se tirer dans les pattes parfois (cf Le Parrain 2). En tout cas, il faut toujours compter sur soi pour s’assurer de ne pas se retrouver lésé à la fin de l’histoire car nos collègues ou nos patrons ne sont pas nos amis.

Who here is a saint?

Rappelons enfin que le business fait partie du monde et qu’à ce titre, il peut l’impacter. En l’occurrence, Chess Records n’était pas qu’un business puisque les artistes de ce label ont contribué à définir la musique dans son ensemble.

Took a whole lot of people to make the music that changed the world.

Le contexte ne doit surtout pas être éludé. Ces artistes étaient noirs dans un pays encore ségrégationniste. Un patron blanc avec des employés noirs… On pourrait éventuellement faire un parallèle entre Chess et Schindler (cf la liste) au sens où ces deux hommes entretenaient des rapports complexe avec leurs employés – dans un environnement très sensible.

Quand les frontières sont rendues floues, il est impératif d’essayer de ne pas tout mélanger. Chess n’est pas là pour défendre la cause noire. Pour autant, il ne cherche pas non plus nécessairement à exploiter les Noirs. Il n’est qu’un patron qui veut tirer le meilleur de ses employés pour maximiser son profit – tout en respectant une certaine éthique professionnelle.

Une question cruciale se pose enfin : Dans ce monde d’hommes, quid de l’absence des femmes au comité de direction de Chess Records (cf Les figures de l’ombre)?

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

2 commentaires

  • Parfait 👌👌👌👌
    surtout le point sur la relation entre employés & employeur.

    Chess c’est aussi le juif polonais qui ne vit pas en communauté juive car il sait à quel point il devra être redevable envers elle (cf Munich) mais mise plutôt sur des noirs qui ont non seulement l’abattage mais aussi le talent qu’il recherche (un peu comme Deschamps). Ce son qu’il ne trouvera chez aucun de ses semblables juifs trop occupés à rompre le pain… et quand on entend le son qu’il tire d’Etta James que ce soit au studio ou au lit, on se dit franchement que l’herbe est plus verte ailleurs (cf: Match Point)

    • Disons effectivement qu’il s’agit d’une relation gagnant-gagnant, dans la mesure où chacun s’y retrouve. Ce qui n’est jamais évident dans le monde des affaires.

      Lorsque Muddy part en croisade pour défendre la black music, il n’a rien à attendre de Chess puisque ce n’est pas le combat du directeur du label. Les choses sont claires depuis le début. Les rôles sont respectés.

      Après, de là à dire que l’herbe est plus verte ailleurs, c’est un autre débat! 😉

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