LA ZONE D’INTÉRÊT

LA ZONE D’INTÉRÊT

Jonathan Glazer, 2023

LE COMMENTAIRE

Quand reviennent les beaux jours, quoi de plus plaisant que de se balader dans son jardin ? Quel bonheur de respirer le parfum des fleurs… Profiter de la chaleur des rayons du soleil… Apprécier le chant des oiseaux qui célèbrent le printemps… Pourquoi se poser la question de savoir ce qui se passe derrière le mur ?

LE PITCH

Une famille allemande mène la belle vie, à côté du camp d’Auschwitz.

LE RÉSUMÉ

Rudolf Höss (Christian Friedel) et sa femme Hedwig (Sandra Hüller) sont des expat’. Ils vivent paisiblement avec leurs enfants dans le sud de la Pologne. Rudolf a la chance de pouvoir se rendre à son entreprise à pieds. Tous les matins, les enfants le saluent.

Au revoir papa!

Pendant que Rudolf est au travail, Hedwig s’occupe des enfants, de la maison et du jardin.

Il y a une coccinelle…

Elle ne semble pas être dérangée par le voisinage.

Pourtant, la maison des Höss est quasiment mitoyenne avec le camp de concentration d’Auschwitz, dont Rudolf est le Obersturmbannführer. On entend en permanence des coups de feu, des chiens qui aboient ou des trains qui passent. Le soir, il faut bien s’assurer d’avoir fermé les fenêtres pour ne pas entendre les cris, ou être incommodé par les odeurs de fumées des fours crématoires.

Malgré tout, les Höss vivent leur vie, comme si de rien n’était. Leur maison est bien isolée.

On a du faire installer le chauffage central. Les hivers ici sont si froids…

La mère d’Hedwig leur rend visite.

C’est gigantesque. Je suis sans voix! C’est paradisiaque! (…) Tu t’en es bien sortie ma fille.

Les enfants ne comprennent rien mais ils font attention à tout. Ce qui ne les empêche pas de continuer à faire des choses de leur âge.

Les officiers viennent souhaiter l’anniversaire de Rudolf. Tandis qu’Hedwig fait sa sélection parmi les vêtements volés aux déportées.

J’adore cette robe! (…) Je ferai un regime pour rentrer dedans.

Parfois, Rudolf doit hausser le ton contre les officiers SS qui arrachent les lilas. Il doit aussi s’employer pour sortir les enfants de la rivière avant que les cendres du camp n’y soient déversées.

Rudolf est un commandant efficace. Ses résultats lui valent une promotion à Orianenburg près de Berlin, où il va superviser le rendement de tous les camps nazis. Cette bonne nouvelle ne réjouit pas Hedwig qui demande à rester à Auschwitz. Une relation à distance temporaire lui semble envisageable. Elle n’a pas envie de quitter son confort.

Ils devront me faire partir de force! (…) C’est notre espace vital! (…) Après la guerre on exploitera nos terres comme c’était prévu.

Rudolf accepte et poursuit sa mission.

La vie dont nous jouissons vaut bien le sacrifice.

Il réussit à aligner les différents responsables de camps sur la bonne gestion de la déportation de centaines de milliers de Juifs hongrois (cf La Conférence). L’opération porte son nom. C’est un honneur. Ce qui lui permet de pouvoir retourner à Auschwitz auprès des siens.

Avant de partir, il est pris de spasmes. Malgré ses contrôles médicaux réguliers, Rudolf ne semble pas être en bonne santé. Peut-être a-t-il développé un ulcère à cause de son travail ? Ou peut-être a-t-il été intoxiqué par une exposition quotidienne aux fumées du camp ?

Peut-être devrait-il simplement s’arrêter de fumer le cigare ?

L’EXPLICATION

La Zone d’Intérêt, c’est le voisinage de l’horreur.

Le philosophe Charles Pépin dit que la vie a ceci de merveilleux qu’elle continue, malgré tout. Ce qui veut dire que la vie peut-être belle quand elle n’est pas censée l’être. Le soleil peut briller, même en Pologne. Les oiseaux peuvent continuer de chanter au dessus des charniers. Le ciel peut être bleu, à Auschwitz comme ailleurs.

Les abeilles nous font du miel!

On peut cultiver son champ et s’occuper de ses fleurs, protégé par un mur derrière lequel des milliers de personnes sont exterminées.

Auschwitz est la fin de l’humanité. Comment peut-on laisser faire le mal et vivre à côté de l’horreur ? La famille Höss y parvient.

La position de Rudolf est particulière puisqu’il n’est pas juste un voisin de l’horreur, il y participe en tant que commandant du camp d’Auschwitz. Il est co-responsable. Rudolf sait ce qui s’y passe. Il voit ce qui s’y passe. Cela l’obsède quotidiennement. Quand il est invité à une réception à Orianenburg, il observe les invité·es autour de lui sans réussir à se concentrer.

J’imaginais comment gazer toute la salle…

Il a perdu toute humanité, errant déjà comme un fantôme. Rudolf semble en quelque sorte immunisé à l’horreur. Ni particulièrement agressif, ou enthousiaste. Auprès de sa famille, il est un homme plutôt absent. Avant même sa promotion à Orianenburg, il n’est pas vraiment là.

Hedwig est la voisine de l’horreur. Celle qui s’est donnée pour mission de s’occuper de la zone d’intérêt. Elle n’ignore pas non plus ce qui se passe, mais n’y est pas directement exposée.

Des juifs dans la maison? Non les Juifs sont de l’autre côté du mur. Ce sont des filles du coin.

Elle n’est donc pas dans le déni, mais elle réussit à faire du camp de concentration voisin quelque chose de suffisamment abstrait pour être tolérable. Alors qu’elle aperçoit pourtant le toit des baraquements, les cheminées et la fumée des locomotives. Elle non plus ne peut pas ignorer le bruit de fond qui gronde en permanence. Cet endroit n’est jamais tranquille, malgré tout ses efforts pour créer une vie normale.

Pour vivre, elle a déshumanisé les prisonniers, comme s’ils n’existaient pas. Donc elle n’a aucun mal à se servir dans les affaires qui ont été volées aux Juifs.

Prenez ce qui vous plait! (…) Devinez où j’ai trouvé ce diamant… dans du dentifrice!

Hedwig applique la pensée de Heidegger qui prétendait que ne peut mourir que celui auquel l’être en a donné le pouvoir, celui qui est dans  l’abri de l’essence de l’être. Ceux qui ont disparu dans les camps d’extermination ne pouvaient pas être ainsi sauvés par l’être. Ils n’étaient pas des mortels, ils ne sont donc pas des hommes. En résumé, les Juifs ne sont pas une réalité pour Hedwig. Aucun problème. Elle n’a pas l’impression de faire autre chose que de vivre sa vie. Mieux, elle pense faire son devoir – comme son mari.

On vit comme on a toujours rêvé, on vit exactement comme le Führer le recommande…

Hedwig vit dans une forme de normalité. Ce qui la rend encore plus monstrueuse, compte tenu de la situation. Pour le philosophe Günther, la monstruosité se produit quand il y a volonté de détruire de manière industrielle des millions de gens. Dès que des gens renoncent à leur honneur, leur dignité, humanité ou leur libre-arbitre pour réaliser ce projet. Pendant que les Juifs meurent, Hedwig pense à ses vacances.

Tu m’emmèneras encore dans ce spa en Italie…?

On vit à côté de l’horreur en continuant simplement à vivre. La famille Höss est la preuve que c’est malheureusement possible. Hedwig héberge sa mère pour quelque jour. On organise des fêtes d’anniversaire. Le couple se dispute sur des questions d’expat…

On va devoir partir, on est transférés.

Personne n’est vraiment heureux, en dehors du chien qui remue toujours la queue, comme dans la vie normale.

Rudolf trompe sa femme et se lave au savon de Marseille. Il tousse comme s’il travaillait dans une mine de charbon (cf Germinal). Heureusement qu’il a son travail pour s’occuper, avec ses réunions (cf La Conférence) et ses petites récompenses.

Hedwig, auto-proclamée la Reine d’Auschwitz, ramasse ses choux.

Rudolf et Hedwig sont des analphabètes de l’émotion, selon l’expression de Günther Anders.

On abandonne son humanité au profit de ces petits rituels du quotidien auxquels on s’accroche, en conscience, afin de ne pas voir ce qui se passe à côté. Ne pas être gêné·e. À l’abri de quelques murs et concentré·e sur sa zone d’intérêt pour co-exister avec le pire, encore aujourd’hui.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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8 commentaires

  • Je suis totalement en phase avec ce qui est écrit ici, qui analyse avec justesse le coeur du film : la vie qui suit son cours dans la maison des Höss.
    Par contre, que faut-il comprendre aux passages en négatif avec la petite fille qui sème des pommes dans une zone interdite autour du camp avant de rejoindre sa mère ? Et quid des passages où le plan se fige et vire à une image totalement blanche ou rouge ?

    • Merci Aurel pour ton commentaire et cette explication, formulée différemment : « la vie suit son cours ».

      Pour rebondir sur ta proposition, on pourrait interpréter les scènes en négatif comme une façon de montrer l’envers du décor.
      La famille Höss voit sa vie en couleurs. Rudolf et Ludwig vivent dans « leur » réalité : le soleil brille et les oiseaux chantent. Le négatif est une technique pour ramener à « la » réalité crue de ce qui se passe aux abords du camp.

      Les images totalement blanches ou rouges jouent un rôle différent. Elles activent l’imaginaire et rappellent brutalement ce qui se passe à Auschwitz. Soudain, le son de l’horreur devient assourdissant. Une manière de se poser une question : comment Hedwig fait-elle pour ignorer tout cela?

  • Bonjour,

    Vous ne parlez pas non plus des images que l’on voit à la toute fin, sur le camp aujourd’hui, avec le personnel qui fait le ménage avant l’ouverture au public.
    Ce qui m’a étonné c’est qu’on reprenne le cour de l’histoire juste après cette séquence.
    La musique du film prend aussi une place centrale dans la narration et les émotions.

    • Merci Elodie pour ce commentaire. Vous avez raison de mettre le doigt sur l’importance de la forme. En l’occurrence, la musique et ce bruit de fond occupent effectivement une place centrale dans l’histoire. Comme si l’auteur avait fait de son mieux pour masquer ce qui ne doit pas être ignoré, tout en laissant un indice afin que l’on ne puisse précisément pas l’oublier.

      Il n’y aura bientôt plus de survivants pour témoigner de la déportation. Ne resteront plus que des livres, des photos ou des vidéos dans un monde à la mémoire qui s’efface si elle n’est pas dans le cloud. Le camp risque de devenir un concept abstrait, caché derrière un mur… Il me semble que le camp devenu un musée, que Rudolf aperçoit à travers le judas de la porte, est une manière de ré-ancrer l’histoire dans la réalité : Ne pas effacer les chambres à gaz, les fours, les milliers de paires de chaussures et de valises. Ne pas nous immuniser contre l’horreur comme Rudolf et sa femme.

  • Bonjour, et la page noire au tout debut, on se demande d’ailleurs si le film va vraiment commencer… ?

    • Merci Isa pour cette remarque, effectivement vous avez raison. L’écran noir permet à chacun•e de se préparer. On sait ce qu’on est venu voir. Ce décrochage nous permet de sortir de l’enchainement des images pour rentrer dans l’histoire. Après l’écran noir, me semble-t-il, on prête plus attention aux détails. On cherche les indices. Qu’en avez-vous pensé?

  • L’idee même du film est douteuse . Ne pas montrer le réel n’est pas très fort c’est juste une facilité le film ne fait que corroborer l’idée que ça n’existe peut être pas c’est un film assez révisionniste sous prétexte d’un point de vue original Heureusement que l’entourloupe finale vient nous rappeler que ça a vraiment existé, sinon quelle réalité invisible viendrait déranger ce monde parfait et enviable quant aux coquetteries d’ecran noir rouge ou jaune c’est juste pour faire croire que le procédé en nous plongeant dans un interrogation perplexe est un supplément artistique facile et trompeur : c’est tout à fait à l’image du film , une entourloupe .

    • Merci pour ce commentaire très intéressant, qui selon vous indique que la Zone d’Intérêt pourrait dénoncer le révisionnisme. Se méfier du discours de celles et ceux qui tendent à négliger ou contester l’existence des camps.

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