DARK WATERS
Todd Haynes, 2019
LE COMMENTAIRE
Qu’est-ce qu’on est bien entre hommes, autour d’une table. En réunion. Tellement bien qu’on aurait presque envie de s’applaudir. Parce qu’on le mérite. Pas de fausse modestie, ni de gêne. Juste être dans le moment. Apprécier le moment.
LE PITCH
Un avocat décide d’attaquer son client.
LE RÉSUMÉ
Robert Bilott (Mark Ruffalo) vient d’être nommé comme associé au sein de son cabinet d’avocat à Cincinnati (cf La Firme). Taft, Stettinius & Hollister est connu pour défendre les grands groupes chimiques américains. Pas le temps de profiter que l’agriculteur Wilbur Tennant (Bill Camp) débarque pour demander son aide.
I want a lawyer.
Tennant accuse DuPont de polluer son exploitation et d’empoisonner son cheptel. Bilott ne peut pas vraiment l’aider car il se trouve de l’autre côté de la barrière. Mais Tennant est un ami de sa grand-mère. Alors Bilott va quand même aller faire un tour en Virginie Occidentale, pour voir.
Sur place, Bilott constate les dégâts. Il se rapproche de Phil Donnelly (Victor Garber), l’un de ses clients chez DuPont, pour en savoir davantage et entame une action en justice. Après tout, il peut aussi aider son client à faire un peu de ménage en interne.
En soulevant le tapis, Bilott ne s’attendait pas à découvrir autant de choses… DuPont pollue l’eau depuis des années avec de l’acide perfluorooctanoïque utilisé dans la production de teflon. Les dirigeants étaient au courant. L’entreprise a menti. Des milliers de personnes tombent malades, y compris des employé·es. Pendant que le teflon rapporte des fortunes colossales à DuPont et ses actionnaires.
Cette affaire devient la croisade de Bilott, soutenu par son patron Tom Terp (Tim Robbins) qui n’hésite pas à monter au créneau au nom de l’éthique.
That’s the reason why Americans hate lawyers! This is the crap that fuels the Ralph Naders of the world. We should want to nail DuPont! All of us should! American business is better than this, gentlemen! And when it’s not, we should hold them to it. That’s how you build faith in the system. We’re always arguing that companies are people. Well these people have crossed the line! To hell with them!
Bilott s’attaque à un monstre. Pendant des années, il accumule les preuves pour lancer un recours collectif mené par Harry Deitzler (Bill Pullman), afin de faire condamner le géant américain. Une gigantesque collecte de sang est organisée afin de déterminer, de manière neutre, quelle a été l’exposition de la population locale à l’acide perfluorooctanoïque.
Le procès traine en longueur. DuPont utilise tous les recours possibles et imaginables pour faire plier Taft, Stettinius & Hollister. Bilott et sa femme Sarah (Anne Hathaway) sont sous pression.
Sept ans plus tard, l’enquête révèle que la population est effectivement contaminée. Des milliers de cas de cancers sont déclarés et d’autres le seront prochainement.
It’s irrefutable.
Le scandale est énorme. DuPont conteste encore.
Alors Bilott va procéder au cas par cas.
So… 3,535 claims. At a rate of four or five cases a year, we can all expect to be here… well the year 2890! If we’re lucky.
Peu importe. Bilott s’accroche. Pour la première affaire, DuPont doit régler $1.6M. La seconde se finit à $5.6M. Celle qui suit $12.5M. Jusqu’à ce que DuPont accepte un accord à hauteur de $670.7M.
Still here.
L’EXPLICATION
Dark Waters, c’est ne pas s’écraser.
Chacun·e au cours de sa vie devra affronter une personne plus forte. Dans une position de faiblesse, on a le choix entre mourir avec ses convictions ou mourir tout court. On peut aussi s’en sortir (cf Retour vers le Futur)…
L’affaire qui oppose les habitant·es de Parkersburg à DuPont rappelle David contre Goliath (cf Cleveland contre Wall Street). Le petit peuple auquel l’Amérique a promis son rêve devient quantité négligeable. Il se fait broyer par la multinationale sans scrupule, dans sa quête de profits. On peut bien laisser mourir ces gens. Que représentent quelques milliers de cas de cancers contre plusieurs milliards de dollars ?
Il faut écouter le discours de Phil Donnelly pour mesurer tout le cynisme des dirigeants de cette compagnie :
At DuPont, we’re not producing chemicals for chemical’s sake. We’re producing for people’s sake. To make folks lives easier, happier, longer. That’s why better living through chemistry is not just a slogan at DuPont. It’s our DNA.
Le discours est rôdé. Une entreprise qui affirme agir dans l’intérêt des gens, au mépris des gens qu’elle empoisonne (cf Promised Land).
Dans ce système, Robert Bilott n’est qu’un simple maillon de la chaîne en tant qu’avocat de DuPont. Il suit les conseils de Donnelly.
Like I always tell my young associates, just keep your head down and do the work.
On ne lui demande pas de réfléchir, juste de souscrire à la propagande et appliquer la méthode. Il pourrait complètement s’écraser. Éviter de s’intéresser à ce sujet. Tourner la tête. Laisser Wilbur Tennant dans sa merde. Ce serait tellement plus facile. Après tout, il n’est qu’un petit avocat de Cincinnati. Il n’a même pas l’ambition de vouloir s’attaquer à l’Everest.
Malgré tout, Robert Bilott va ouvrir les yeux en se rendant sur le lieu du crime (cf Matrix). Parce qu’il a un peu de conscience professionnelle, il ne peut plus les refermer. Ce qu’il a vu là-bas est inacceptable. Question de principes (cf Des Hommes d’honneur).
They call it a landfill. A dump’s what it is.
Pour que David terrasse Goliath, il faut avant tout qu’il n’ait pas peur de l’affronter. C’est à dire tenir sur ses jambes et ne pas s’écraser.
Pour que les habitants de Parkersburg obtiennent réparation, il faut d’abord que Wilbur Tennant n’ait pas peur de pousser la porte de ce cabinet d’avocats réputé – bien que cela ne soit pas son univers. Il ne doit pas s’écraser lorsque Robert Bilott l’éconduit gentiment.
Don’t need your damn luck. I need your help!
C’est un passage de relais. À Bilott de s’occuper de la suite.
Lorsque son patron et ses collègues s’interrogent sur la pertinence de s’intéresser à cette affaire, Bilott tient bon.
Quand son patron et ses collègues s’interrogent sur l’intérêt de suivre son client en justice, Bilott tient toujours bon.
Donnelly essaie de l’endormir. Mais Robert Bilott est méthodique. Face à la montagne de dossiers que l’on lui donne, il ne baisse pas les bras.
No one can go through all this crap, not in a million years.
Yeah I’m pretty sure that’s what they’re banking on.
Tout le monde le prend pour un con. Sa femme a du mal à comprendre cette obsession pour un combat sans doute perdu d’avance (cf Zodiac).
You’re acting like a crazy person!
Robert Bilott ne s’écrase pas.
We’re being poisoned.
Quand DuPont cherche à l’avoir à l’usure, il ne flanche pas. Il n’a pas fait tout ce chemin pour s’arrêter maintenant. Bilott se bat pour que les corporations ne deviennent pas plus puissantes que la nation entière.
Our government is captive to DuPont! (…) They want to show the world it’s no use fighting.
Il réussit à ne pas s’écraser, car sa cause le dépasse et elle est juste.
The system is rigged. They want us to believe that it’ll protect us, but that’s a lie. We protect us. We do. Nobody else. Not the companies, not the scientists, not the government. Us.
On devrait tous s’inspirer du travail de Bilott pour montrer un peu plus de solidarité face aux multinationales dans une économie dérégulée.
Pas juste chanter les paroles de Take me Home, Country Roads de John Denver, mais penser aux gens de Virginie Occidentale qui meurent à petit feu sur l’autel du bonus de fin d’année.

