LA MAMAN ET LA PUTAIN
Jean Eustache, 1973
LE COMMENTAIRE
Une femme n’aime pas qu’on la déchiffre, mais elle apprécie qu’on s’en donne la peine. Entre son regard et son sourire, elle entraine l’autre dans un jeu de fausses pistes. Puis quand elle se lasse, elle décrète de manière unilatérale que la partie est terminée. Il ne reste alors plus que ses yeux pour pleurer.
LE PITCH
Un homme et deux femmes ne font pas bon ménage à trois.
LE RÉSUMÉ
Alexandre (Jean-Pierre Léaud) est un libre penseur de la rive gauche. Il attend Gilberte (Isabelle Weingarten) pour lui faire une déclaration.
Je suis venu te chercher, je veux t’épouser.
Gilberte l’éconduit.
Non non je n’en suis pas encore là. Je ne suis pas prête.
Alors Alexandre s’en retourne la queue basse auprès de Marie (Bernadette Lafont), une femme un peu plus âgée que lui et qui semble tolérer ses caprices.
Aux Deux Magots, Alexandre aperçoit Veronika (Françoise Lebrun) et l’aborde sans détour pour lui demander son numéro. Elle est infirmière. Tous les deux se revoient. Veronika est charmée par les monologues fumeux d’Alexandre (cf Un Homme et une Femme).
En ne venant pas hier, vous m’avez permis aujourd’hui de vous parler de votre absence. Alors qu’hier, je n’avais rien à vous dire.
Marie se doute qu’Alexandre commence à fréquenter quelqu’un d’autre, et le lui fait savoir.
Je me fous du ridicule! Moi j’ai trainé dans les rues toute la nuit. J’espérais vous rencontrer. Si je vous avais vu, je vous aurais dit ‘je vous aime’. Je vous l’aurais dit devant cette fille, devant tout le monde, n’importe où. Arrêtez ce cirque, vous allez nous foutre en l’air.
Après des pointes de colère, Marie finit toujours par se réconcilier avec Alexandre. Jusqu’à ce qu’elle parte quelques jours à Londres.
Je serai de retour dans 2 ou 3 jours. Ne faites pas le con.
Alexandre en profite pour inviter Veronika à coucher avec lui. À son retour, Marie comprend tout.
Je vois que vous ne vous êtes pas ennuyés… Et moi pendant ce temps, je pensais à vous. Vous me faites vraiment de la peine et vous vous en foutez.
Cependant, elle ne peut se résoudre à le mettre dehors. Alors Veronika s’incruste chez Marie. Une relation triangulaire se met en place (cf Vicky Cristina Barcelona, Love, Batman, Cyrano de Bergerac). Alexandre se paie encore le luxe de râler.
Arrêtez de déconner! Vous ne vous rendez pas compte que vous êtes le plus heureux des hommes : vous êtes dans un pieu, avec deux nanas qui vous aiment.
Au bord du suicide, Marie se dispute violemment avec Alexandre quand celui-ci se montre jaloux (cf L’Enfer).
Vous me dégoutez, vous ne pensez qu’à vous, vous ne faites jamais rien pour les autres.
C’est ensuite au tour de Veronika de lui régler son compte au jeune homme.
Comme vous êtes beau, comme vous êtes con, comme je vous déteste.
Alexandre laisse Marie en larmes, pour déposer Veronika chez elle. Puis il demande à Veronika de l’épouser. Celle-ci rit, tout en insinuant qu’elle pourrait être enceinte – avant de se mettre à vomir dans une cuvette.
Ne me regardez, je n’aime pas qu’on me regarde quand je dégueule. Tournez vous!
Au sol, Alexandre semble désemparé.

L’EXPLICATION
La Maman et la Putain, c’est la vie de bohème (cf Il Boemo).
Charles Aznavour a dit que la bohème, ça voulait dire qu’on est heureux. Bien au contraire. Si la classe dominante a des problèmes de riches (cf Titanic) et que les pauvres doivent lutter pour leur survie, les bohèmes se prennent la tête plus que quiconque. Alexandre l’admet volontiers.
Je ne suis pas bien dans ma peau. Y’a des gens qui disent ‘l’important c’est d’être toujours en accord avec soi-même’. (…) Je commençais à en avoir marre que les gens se sentent si bien!
Il faut avouer que ce misanthrope a une assez haute opinion de lui-même.
Vous êtes très sûr de vous…
Oh non pas du tout! En revanche, je suis persuadé de la débilité de ce qui m’entoure.
Quant à Veronika, elle veut être une femme libérée.
Je me laisse facilement accoster, comme vous avez pu le voir.
Malgré la libération sexuelle de mai 68, elle ne vit pas forcément bien son statut.
Pour moi, y’a pas de ‘pute’ c’est tout. (…) Comme les gens doivent se leurrer : ‘il n’y a qu’un toi, il n’y a qu’un moi.’ (…) Si les gens pouvaient piger une seule fois pour toute que baiser c’est de la merde. Que la seule chose très belle c’est baiser parce qu’on s’aime tellement qu’on voudrait faire un enfant qui nous ressemble. Autrement c’est quelque chose de sordide. Il ne faut baiser que quand on s’aime vraiment.
Sa légèreté de façade cache une profonde frustration.
Je suis très exigeante. J’attends beaucoup trop des gens et je suis toujours déçue.

Enfin, Marie est en plein coeur de ce style de vie qui ne semble pas lui convenir davantage.
Vous pourriez aller baiser avec le monde entier, vous me dégoûtez!
Pour mener une vie de bohème, il ne faut être content·e de rien.
J’en ai marre. Mon type est jaloux. J’ai envie de le tromper.
Écoute, si tu as envie de le tromper, il serait ridicule que tu le trompes avec n’importe qui. Alors si tu y penses sérieusement : téléphone moi.
Il est important que tout soit bien xplicité.
J’ai l’impression que vous ne devez pas être mal au lit.
Ça dépend des jours, et des opinions…
La bohème, c’est vivre de rêves (cf Innocents). Être dans l’air du temps. Se moquer des lendemains. Peu importe si l’on n’a rien construit. Il n’y aurait rien de pire que d’être en contrôle de sa vie.
De toute évidence, personne n’est heureux. Mais tout le monde s’en accommode. Les bohèmes sont des intellectuel·les qui s’émerveillent de tout et surtout de rien (cf Les Choses qu’on dit, les Choses qu’on fait).
Je ne crois pas au hasard. Il fallait cette rupture pour que je vous rencontre. Je la quitte, je vous vois. Vous ne venez pas, elle vient.
Les bohèmes s’épanouissent dans leur mal-être, ce qui leur permet de tourner en rond.
Je n’ai jamais compris les gens qui quittaient les autres, je n’ai jamais quitté personne. C’est pourquoi on me quitte tout le temps.
De cette manière ils peuvent se concentrer sur le sujet qui les concerne le plus : eux-mêmes. On ne prend pas de décision (cf Les Choses de la Vie). Le status quo leur profite. Alexandre se coince entre Marie et Veronika. Comme par hasard, il ne propose de se marier qu’aux femmes avec lesquelles il sait que tout engagement est impossible.
Il faut que tu te décides, que tu t’engages. Qu’est-ce que tu attends ? Que les choses se font toutes seules ? Elles se font.
Marie enrage sans parvenir à se débarrasser d’Alexandre et de Veronika. Et Veronika revient vers Alexandre comme un aimant. C’est parfait. On peut ce que l’on veut, mais on ne veut rien. La vie doit absolument s’échapper en permanence.
À mon avis on a oublié deux choses dans la déclaration des droits de l’homme : le droit de se contre-dire, et le droit de s’en aller.
Les bohèmes ne sont pas dans l’action et le revendiquent. Il leur faut profiter de la vie, sans états d’âme.
Quand on est bien avec quelqu’un, on est bien. Après, c’est fini. (…) J’ai envie d’être avec vous mais je n’ai pas envie d’être mal.
Dans les faits, les bohèmes adorent se noyer dans un verre d’eau.
Dans quel roman te crois-tu ? Tu sais très bien que ce n’est pas si facile.
C’est ainsi que les bohèmes gaspillent leur jeunesse. Rien n’est éternel. Où sont-ils à présent leurs vingt ans ? Les bohèmes refusent de se voir vieillir mais avec les rides commencent à poindre les regrets (cf Inception).
Quel temps perdu…
Jusqu’à ce que la bohème ne veuille plus rien dire du tout.