MOON
Duncan Jones, 2009
LE COMMENTAIRE
Grâce à la technologie, on peut déjà tout faire depuis chez soi : se faire livrer à domicile (cf L’Histoire de Souleymane), faire son shopping en ligne et travailler à distance bien évidemment. On pourra même faire son sport. Demain, on n’aura plus besoin de sortir. Ce sera génial. On sera alors complètement affranchi des autres. Il ne restera plus qu’à courir, seul·e comme un con·ne, sur son tapis – sans savoir pourquoi.
LE PITCH
Un clone lunaire prend conscience de sa condition.
LE RÉSUMÉ
Sam Bell (Sam Rockwell) est un ouvrier agricole qui travaille sur la station lunaire Sarang. Après l’ultime choc pétrolier, Lunar Industries a fait fortune en parvenant à extraire une nouvelle source d’énergie : l’helium-3.
There was a time when energy was a dirty word. When turning on your light was a hard choice. Cities in brown-out. Food shortages, cars burning fuel to run. But that was the past. Where are we now? How do we make the world so much better? Make deserts bloom? Right now we are the largest producer of fusion energy in the world. The energy of the sun trapped in rock, harvested by machine from the far side of the moon. Today we deliver enough clean-burning helium-3 to supply the energy needs of nearly 70% of the planet. Who’d have thought? All the energy we ever needed right above our heads. The power of the moon, the power of our future.
Après une mission de trois ans, Sam s’apprête à retourner sur Terre. Le temps lui parait long.
Three years is a long haul. It’s way, way, way, way too long. I’m talking to myself on a regular basis.
Sam visionne des messages de sa femme Tess (Dominique McElligott) pour se donner du courage et tenir les deux dernières semaines.
Two weeks to go…
Cependant, il est victime d’une hallucination et son module percute une moissonneuse (cf Dune). Lorsqu’il sort de son coma quelques jours plus tard, Sam a l’impression que quelque chose n’est pas clair. Et pour cause, lorsqu’il retourne sur les lieux de l’accident il se retrouve lui-même.
Sam ainsi que son double sont tous les deux des clones dont la mémoire a été implantée artificiellement (cf Mickey 17). Le clonage permet à Lunar Industries d’économiser les coûts de formation de nouveaux astronautes. Toute communication avec la Terre est rendue impossible. Au bout de trois ans, le clone croit terminer sa mission. Plutôt que d’être renvoyé à la maison, il est incinéré dans une capsule.
The cryogenic protection is designed to put you in a deep sleep for the duration of your three-day return journey back to earth. As you begin to feel sleepy, think about the magnificent job that you’ve done and how proud your family are of what you have accomplished.
Gerty, l’intelligence artificielle, est là pour s’assurer que tout fonctionne correctement.
I’m here to keep you safe.
Sam aperçoit une antenne de communication à la limite des champs de moisson. Il s’en approche pour rentrer en communication avec sa famille. Tess est morte depuis quelques années. Sa fille Eve (Kaya Scodelario) a quinze ans. Lorsque Sam entend sa propre voix dans le fond de la pièce, il coupe la transmission.
Après quoi, il tombe gravement malade, victime d’obsolescence programmée.
Le plan de Sam est de réveiller un nouveau clone, disposer le vieux Sam dans le module endommagé pendant que son double retourne sur Terre via une capsule transportant l’helium 3.
Une équipe de réparateurs est envoyée sur site par Lunar Industries. Les techniciens sont perplexes lorsqu’ils découvrent la présence de deux Sam.
Le retour du troisième Sam déclenche une polémique sur Terre. Des témoignages tentent aussitôt de le discréditer.
You know what, he’s one of two things. He’s a whacko, or an illegal immigrant. Either way, they need to lock him up. Line two!

L’EXPLICATION
Moon, c’est le syndrome du hamster.
Pour tourner à plein régime, le système doit épuiser ses ressources. Le rendement et la productivité comptent avant tout. Pour attirer les talents, le système fait d’abord miroiter le prestige et les honneurs (cf La Firme). Une fois dans la machine, on essore ces talents autant que possible. Un ensemble de mesures de développement de carrière, de revalorisation salariale et autres bonus ou primes permettent de faire durer le plaisir, sur fond de bien-être au travail et d’équilibre pro–perso.
On perd sa vie à la gagner, sans s’en rendre compte. Jusqu’à ce que des signes de fatigue physique et mentales se manifestent (cf Chute Libre). Trois ans de travail acharné ont coupé Sam de ses proches. Il n’en peut tellement plus qu’il en développe des hallucinations et crache du sang.
Au sein du système, les personnes en souffrance sont de plus en plus nombreuses. Des contrôles subtiles doivent permettre d’identifier les alertes que constituent ces personnes à risque pour anticiper les problèmes. Il faut les reclasser ou les remplacer si nécessaire.
Is everything okay? You don’t seem like yourself today.
De quoi ces personnes sont-elles à risque au juste ?
Prendre conscience que les collaboratrices et les collaborateurs sont formaté·es (cf Cypher). Qu’ils ou elles sont parqué·es comme des animaux dans des box, ou des open space pour gagner un peu de place. Que ces collaboratrices et collaborateurs sont littéralement abruti·es de travail, ramant nuit et jour pour que l’entreprise puisse dépasser ses objectifs. La notion d’esprit d’équipe et des séminaires de team building permettent de développer une forme de solidarité factice dans l’épreuve.
Hang in there!
À risque de prendre la mesure de la perversité d’un système qui multiplie les injonctions contradictoires. L’esprit d’équipe masque à peine que l’ambition personnelle reste le véritable moteur. La reconnaissance de la performance individuelle existe pour créer une saine émulation au sein des équipes en injectant juste ce qu’il faut de concurrence en interne – pour avancer plus vite. Ainsi, on voit si l’on a vraiment recruté les meilleur·es (cf Oblivion).
Les personnes en fin de cycle sont à risque de comprendre ce qui se passe : ce système fonctionne car les collaboratrices et collaborateurs sont des clones, trop content·es de pouvoir jouer leur rôle et de suivre leur process ridicules. Ils ou elles se suivent, et se ressemblent.
Ces personnes à risque intègrent qu’il existe d’autres planètes dans l’univers que cette lune grise sur laquelle elles sont perchées dans l’ombre (cf Alien: Romulus), à donner toute leur énergie pour qu’elle profite à d’autres. Elles commencent à considérer la possibilité que leur raison d’exister n’est pas de se tuer à la tâche, même pour un salaire mirobolant ou un titre ronflant.
We’re not programmed, we’re people.
Quand on s’expose pour la première fois à la lumière du jour, cela pique un peu les yeux (cf Matrix).
Being treated like a child, I don’t appreciate it.
Du fond de son trou, on aperçoit la Terre comme un mirage.

Le réflexe est de chercher une sortie de secours, qui n’existe pas. Alors il faut forcer la sortie, car personne n’est libre de quitter le système. Sam est bloqué par Gerty.
I can’t let you go outside. (…) You’re not going anywhere.
Puis il y a un sentiment de vide immense lorsque l’on découvre avec horreur que l’on est coincé dans un système qui s’est moqué de ses membres depuis le début.
They lie to us since… forever.
Le système dénigre ces personnes qui décident de s’écouter parce qu’elles n’en peuvent plus. On parle de burn out pour mettre à l’index ces gens qui ne sont pas assez solides pour suivre les cadences infernales. Peu importe ce qu’elles décideront de faire après, leur vie ne vaut plus rien. Ils ou elles font pitié aux autres.
Sam prend-il la bonne décision de sortir du système en quittant sa station lunaire ? Qu’est-ce qui l’attend sur Terre (cf The Truman Show)?
I hope your life on earth is everything you remember it to be.
S’assurer que la roue tourne toujours plus vite, bien que rien ne soit important dans l’absolu et qu’aucune tâche n’ait de fin. Il n’y a pas le choix.
Qu’est-ce que le hamster pourrait bien faire s’il décidait de descendre de sa roue ? Comment pourrait-il occuper ce vide immense qui s’ouvre à lui ? Vivre pour soi-même ? N’est pas chat qui veut.
C’est pourquoi beaucoup se font une raison, ravalent leur salive et signe les yeux fermés pour un nouveau cycle. À bout de force, le hamster se résigne à remonter dans sa roue parce qu’il n’a rien d’autre à faire – en espérant retrouver un second souffle.