CYPHER

CYPHER
Vincenzo Natali, 2002

LE COMMENTAIRE

Quel cadre supérieur n’a jamais eu l’impression de n’être que l’ombre de lui-même une fois rentré chez lui? La faute aux réunions, aux process, à la routine, au RER, ou encore à ces cravates à la con qui se ressemblent toutes. On nous gonfle l’ego tous les jours en nous faisant croire qu’on peut faire la différence, qu’on doit faire la différence. Parce que si on n’essaie pas de la faire on nous jette à la poubelle. Alors on est pratiquement condamné à s’imaginer comme des Superman en puissance. Quand on réalise qu’on n’est qu’un pion bien obéissant sur l’échiquier de l’ennui, forcément on préférerait avoir choisi l’autre pilule.

LE PITCH

Morgan Sullivan (Jeremy Northam) est recruté par Digicorp pour devenir un espion.

L’HISTOIRE

L’encéphalogramme de Morgan Sullivan est complètement plat.

You’ve been married for four years, live in a respectful neighborhood. You’ve always have stable jobs. An excellent credit history. No drug habits. No drinking problem. You don’t smoke.

Il a toutes les raisons d’être malheureux : Il habite dans une banlieue pavillonnaire, sans chien. Et il est comptable, au chômage. Pour éviter d’avoir à travailler pour son beau-père, il postule chez Digicorp. Il devient l’espion Jack Thirsby. Sa mission est de sillonner les États-Unis de convention en convention pour transmettre des informations précieuses à Digicorp.

Morgan se prend au jeu. Il fait de Jack un double plus audacieux et séduisant. Il fume des Cohiba. Il passe du Canada Dry au Single Malt.

Au bar d’un hôtel, il fait logiquement la rencontre de Rita Foster (Lucy Liu) qui lui fait forte impression.

No commitment. No bullshit.

Rita travaille pour Sebastian Rooks, un agent free-lance. Lors d’une nouvelle convention, elle informe Morgan Sullivan que Digicorp le mène en bateau. Ses transmissions sont bidon. Et les participants aux conventions auxquelles il assiste bossent tous comme lui pour Digicorp et croient tous comme lui qu’ils sont des espions. Rita va faire voir à Morgan l’envers du décor. Lors de chaque convention, les participants sont drogués et se font laver le cerveau. Morgan doit devenir Jack pour de bon.

Il se fait ensuite kidnapper puis se réveille dans un nouveau lit, dans une nouvelle maison, avec une nouvelle femme qui n’a pas l’air beaucoup plus drôle que la précédente.

Your turn, there’s not much hot water left.

Dans cette nouvelle vie, Jack a rendez-vous pour un entretien chez Sunway Systems, le concurrent de Digicorp. Le responsable de la sécurité comprend très vite que Jack est un agent de Digicorp mais voit une chance unique de l’utiliser comme agent double. Sunway Systems va lui procurer des informations erronées que Jack pourra ensuite faire suivre à Digicorp.

Lors d’une ultime mission où il doit se rendre au coffre-fort de Sunway Systems, Jack ne sait plus s’il bosse pour Digicorp, Sunway Systems ou encore pour ce mystérieux Sebastian Rooks dont il entend de plus en plus parler. A l’instinct il parvient à extraire un fichier du centre névralgique de Sunway System avant de s’enfuir et retrouver Rita.

Il réalise enfin que Sebastian Rooks c’est lui! Et le fameux fichier qu’il a dérobé à Sunway Systems est celui de l’extermination de Rita. Il lui sauve donc la vie. Les deux amoureux vont pouvoir mettre les voiles, siroter leur whisky et profiter du Pacifique (en prenant soin d’éviter le vortex de déchets).

L’EXPLICATION

Cypher c’est un affranchissement.

On a tous dénoncé une fois dans sa vie le système un peu comme les Guignols dénonçaient à l’époque la World Company. La globalisation a vu des centaines de multinationales prospérer. Ces grandes entreprises ne font pas que nous vendre du shampoing et de la mousse à raser, elles nous lavent aussi le cerveau.

You’ll have to deceive other people about what you do for a living.

Digicorp va faire de Morgan un menteur consentant. Il connaît d’abord l’euphorie du chef de produit, tout content d’avoir décroché son premier job. Il est dévoué et tout excité à l’idée de devenir Jack, ce personnage complètement reformaté par Digicorp au fur et à mesure des conventions marketings toutes plus inintéressantes les unes que les autres. Jack n’est finalement rien d’autre qu’un connard avec une mallette de plus. Il est un rouage de plus dans le mécanisme.

Henry Ford est le premier responsable de tout ce bordel. L’automatisation des tâches c’est sa faute à lui. Elle abrutit le travailleur en le privant de toute autonomie. Comme on demande aux cadres d’être pro-actifs, sans sortir du moule.

Just do your job, follow our instructions. Nothing else. Understand?

Les cadres tout bien habillés d’aujourd’hui sont finalement logés à la même enseigne que les ouvriers de l’époque. Tout ce chemin pour en arriver là… L’automatisation détruit tout sur son passage, jusqu’à l’estime de soi de celui qui une fois rentré chez lui a honte de dire à ses enfants qu’il a passé sa journée à travailler sur les mêmes présentations Power Point que la veille. L’automatisation lui a coupé les couilles.

Ce qui permet à Sebastian Rooks de ne pas perdre les siennes, c’est un repère : un livre sur la voile. C’est le caillou qui permet au petit Poucet de ne pas s’égarer dans la sombre forêt du marketing. L’important dans une carrière, c’est donc de ne jamais perdre son cap.

Car Cypher c’est aussi la liberté visée par ce Sebastian Rooks dont le plan a marché à la perfection. Parce que la liberté ça ne s’obtient pas sur un coup de tête, ça se construit. Cet esprit libre s’est réinséré volontairement dans la matrice en la personne de Morgan Sullivan. Comme si la seule manière d’être libre dans ce monde c’était de devoir en passer d’abord par là, pour mieux s’en sortir. À l’inverse, les chômeurs qui se plaignent de se sentir exclus de ce système qui fait rêver, sont condamnés à l’exclusion. Sebastian Rooks pourrait être aussi ce trader ou cet auditeur pressé qui emprunte un raccourci boueux vers le soleil. Il y’a d’ailleurs un vrai débat de fond sur la vision du paradis exposée dans Cypher qui nécessite de savoir naviguer ou jouer au golf. La morale c’est que pour s’affranchir, il faut avoir de quoi payer le prix du timbre.

On lui souhaite en effet d’avoir assez d’argent pour continuer sa croisière. Faute de quoi il retomberait automatiquement au rang de cadre en visite à Bali, comme n’importe quel autre cadre ayant besoin de vacances. Un peu comme n’importe quel homme de moins de cinquante ans qui se respecte porte une Rolex au poignet.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

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