MANHATTAN NIGHT
Brian DeCubellis, 2016
LE COMMENTAIRE
Il n’est pas compliqué de décoder le comportement d’autrui pour y déceler une émotion: La culpabilité derrière un regard fuyant, la nervosité dans un genou qui s’agite ou la colère trahie par une mâchoire crispée. Pourquoi serait-il plus difficile de reconnaître les indices de séduction, pourtant gros comme un nez fin au milieu d’un joli minois ?
LE PITCH
Un reporter se perd dans son enquête.
LE RÉSUMÉ
Porter Wren (Adrien Brody) est un chroniqueur à l’ancienne pour un journal papier qui vient de se faire racheter par Hobbs (Steven Berkoff), un magnat de la presse. Résigné devant la puissance des réseaux sociaux, Wren est convaincu qu’il va perdre son job (cf Wolf).
I write a column for a daily newspaper. In other words, I’m an endangered species.
Lors d’une soirée où il fait acte de présence dans le but de sauver sa tête, Wren est approché par Caroline Crowley (Yvonne Strahovski), veuve du réalisateur Simon Crowley (Campbell Scott). La jeune femme souhaite dénouer le fil de la mort suspecte de son mari. Elle réclame l’aide du reporter qui s’improvise détective privé (cf Hollywoodland).
Au fil de son enquête, Porter Wren délaisse progressivement sa femme (Jennifer Beals) et ses enfants pour s’intéresser à Caroline Crowley, puis finalement succomber à son charme. Elle l’invite chez lui.
I have an agenda.
Sans blague.
La tension sexuelle est palpable.
Il s’en va, son intégrité préservée. Mais il oublie son téléphone.
C’est bête.
Acte manqué ?
Il retourne alors dans l’appartement de Crowley, qui est nue sous sa douche.
On imagine que la douche est froide.
Porter Wren pourrait partir.
Il reste, et regarde.
Évidemment.
I couldn’t help it, I’m sorry.
Tous les deux couchent ensemble, puis commencent à se revoir.
Pour les besoins de son enquête, le reporter s’enfonce dans les ténèbres de la relation sordide qu’entretenaient Caroline et Simon. Le reporter se retrouve pris au piège d’une triangulaire mêlant Caroline à Hobbs par l’intermédiaire du fantôme de Simon. Il veut comprendre ce qui s’est passé, quitte à compromettre son mariage.
Lorsqu’il trouve finalement la clé d’une énigme sans grand intérêt, sa femme et ses enfants sont déjà loin.
Caroline se remarie.
Porter Wren se retrouve tout seul. Il rôde autour de la maison de Caroline en essayant de se convaincre que cela peut l’aider à chasser ses démons.
What was I doing here? Maybe because it made me feel safer to know that Caroline was far away from me. As if I alone was not responsible for the wreckage to my marriage. Maybe to see her in her new life would bring me some kind of closure.
L’EXPLICATION
Manhattan Night, c’est la possibilité excitante de tout gâcher.
Quand tout va bien dans le meilleur des mondes, on devrait s’en satisfaire. Il y a suffisamment de raisons de se plaindre pour un oui ou pour un non. Certains ne peuvent pas s’accommoder d’une vie heureuse. Le bonheur leur démange la conscience. Pour s’apaiser, ils ont besoin de tout gâcher.
Porter Wren navigue dans les eaux sombres qui séparent la quarantaine de la cinquantaine. Tout n’est pas si déprimant : il travaille pour un journal New Yorkais renommé. Ses billets font parfois la une. Il vit à Manhattan avec sa petite famille. Sa femme est chirurgienne et ses enfants ont une tête à avoir de bonnes notes (cf Eyes Wide Shut). Que demande le peuple ?
Cette perfection apparente ne suffit pas à cet éternel idéaliste qui ne supporte pas de se sentir lentement disparaître. Le video journalisme amateur le pousse vers une retraite anticipée. Son nom semble associé au passé. Il est devenu papa (cf Snow Therapy). Certains s’en réjouiraient. Wren le vit mal.
I used to think my stories could make a difference. Now I just hope they’re enough to feed my family.
Depuis, il traine immanquablement son spleen partout où il va. Il voit tout en noir. Remet en question son talent de professionnel – pourtant unanimement reconnu par ailleurs. Attend comme une âme en peine que Hobbs lui coupe la tête. Oublie de faire l’amour à sa femme. Il est déjà obsédé par la mort.
After you have children, death kinda gets into it.
Wren fait ce qu’il sait faire de mieux : se rapprocher des emmerdes.
I’m always running to the place where the bad thing just happened.
Marchant sur un fil le conduisant tout droit vers celle qui va le faire tomber. Celle qu’il rêve inconsciemment de rencontrer : Caroline Crowley. Une femme tumultueuse, mariée en seulement quelques heures à un artiste dépressif rencontré par hasard dans un bar. Elle est au centre d’une affaire étrange. Un os à ronger pour quiconque s’ennuie dans sa vie.
As the old reporter told me on my first day, « It’s all one story, kid. It’s all one big story. »
Chantage, mensonge, perversité, adultère, voyeurisme, castration, inceste… Autrement plus intéressant que la routine pénible que lui proposent sa femme et ses gosses. L’histoire glauque de Caroline donne l’illusion au vieux phénix de renaître de ses cendres. La passion le gagne à nouveau. Son coeur bat – de travers.
Plutôt que lui redonner vie, cette femme lui donne surtout l’occasion dont il rêve pour se saborder.
Opportunity really only does knock once.
Porter Wren ne va pas se faire prier. Il détruit sa vie, brique par brique. Excité par le sentiment qu’il peut tout perdre.
Caroline ne le piège pas. Elle l’invite. Wren a presque provoqué cette invitation. Il s’est pris les pieds dans le tapis tout seul. Résistant faussement. Fuyant pour mieux revenir. Incapable de ne pas se laisser envouter par le chant de la sirène (cf Les Aventuriers de l’Arche Perdue, L’Odyssée). Faisant délibérément le choix de l’erreur en la confondant avec la liberté.
Porter Wren bascule alors dans le monde qu’il souhaitait et dont on ne revient plus : Solitude. Pluie fine. Pension alimentaire. Garde alternée.
The ugliness of who I have been and who I am now is strongest when I get to see my wife and my children. I never told Lisa the truth, choosing instead to let her imagine the worst of me. She decided that whatever is me now was dark and ugly, and better left it where it was, as long as it was not near her or the kids.
Il ne s’imaginait pas en père ni en mari parfait. Son rêve n’était pas de bien vieillir, tout en restant droit dans ses bottes et fidèle à sa femme. À présent, il est juste un raté solitaire.
Maybe I’m just feeling stupidly sentimental, like the asshole that I am.
Wren n’est cependant pas à plaindre. Il se reconnait davantage dans ce statut de maraudeur lugubre et sans relief. Au moins, il s’assume.


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