DUCK
Rachel Maclean, 2024
LE COMMENTAIRE
Avec le doute cartésien est apparue la notion de sujet qui a été cultivée depuis pour donner naissance au narcissisme : une obsession de soi-même. Les réseaux sociaux sont un feu d’artifice de l’ego où pullulent les mises en scène de sa propre personne. C’est ainsi que se dissout progressivement la personnalité. Entre la chirurgie esthétiques et les filtres, on n’arrive plus à distinguer le visage sur les photos. Comme si l’on ne savait plus qui l’on est.
LE PITCH
Un agent secret enquête sur la présence d’extra-terrestres.
LE RÉSUMÉ
Sean Connery, dans son rôle de James Bond, pénètre la chambre de Marilyn Monroe alitée. Il s’empare d’un dossier confidentiel sur le chevet de sa table de nuit, puis lui injecte une dose létale.
Une annonce télévisuelle de JFK concernant une présence extra-terrestre sème le trouble.
People of the world, (…) I must wake you to a shocking truth : we are not alone in this universe.
Sean Connery retrouve Marilyn au bar d’un hôtel, en train de lire un journal dont la une confirme la déclaration de JFK.
Terrible news, isn’t it.
Les gros titres ont changé et font état du meurtre de Marilyn Monroe. Connery est surpris mais ne perd pas son flegme légendaire.
You’re supposed to be dead.
Connery change les gros titres pour afficher le suicide de Marilyn.
Look, I’m taking back control.
Impressive.
You better believe it.
Well, I don’t.
Really?
Marilyn change le titre à nouveau, puis se tire une balle dans la tête.
Sean Connery tente de quitter discrètement les lieux. C’est alors qu’il se retrouve entouré de Roger Moore, Roger Lazenby, Timothy Dalton, Pierce Brosnan et Daniel Craig, tous dans leur rôle de James Bond. Ces hommes font partie de la même équipe et montrent à Sean Connery des clichés de Marilyn Monroe dont le visage est déformé en canard.
Roger Moore informe Sean Connery que le monde serait effectivement contrôlé par des canards. Sean Connery est dubitatif.
But… That doesn’t make any sense.
Des dizaines de Marilyn pénètrent dans la pièce et ouvrent le feu. Pierce Brosnan fait péter une grenade. Sean Connery est exfiltré et se retrouve dans une voiture conduite par Roger Moore. Le véhicule fait une sortie de route spectaculaire. Pierce Brosnan garde son calme.
Relax, it’s not real. None of this is real.
Sean Connery s’est éjecté. Marilyn le retrouve et retourne la photo d’une soucoupe volante figurant sur la une d’un journal. À l’envers, la soucoupe ressemble à un canard. Marilyn est fière d’avoir surpris Sean Connery. Mais il lui tire une balle dans la tête, a priori sans raison.
Après quoi, il retourne dans le hall de l’hôtel où gisent des cadavres de Marilyn. Sean Connery remonte dans la chambre pour constater le décès de Marilyn dans son lit. Puis il sanglote dans le couloir de l’hôtel à présent sous les décombres.
Marilyn reprend vie. Elle a berné tout le monde. Cependant, dans le ciel apparait une soucoupe volante. Et JFK de conclure que la vérité n’existe pas.
The greatest enemy of the truth is not the lie. In fact, that there’s no such thing as truth. And that is a fact… Get it?

L’EXPLICATION
Duck, c’est l’évolution du rapport à la vérité à l’ère du deepfake.
Sur la base du réel, l’humanité tente d’établir une vérité. Pour Kant, la vérité existe et repose sur des noumènes qui sont indépendants de l’expérience. Dans la mesure où l’on s’appuie sur des phénomènes, on n’atteint jamais vraiment la vérité. Nietzsche va plus loin en questionnant l’existence d’une vérité absolue. Selon lui, la vérité n’est qu’une interprétation (cf Memento).
On peut néanmoins démontrer la vérité de manière scientifique, ou apporter des preuves de son existence. Ce qui permet de séparer le vrai du faux et de se repérer.
If it looks like a duck, quacks like a duck and acts like a duck, then it is most probably a duck.
Sachant qu’une vérité peut être contre-dite dans le temps. Jadis, il était tenu pour vrai que la Terre était plate jusqu’à ce que les travaux d’Ératosthène prouvent le contraire. Les extra-terrestres n’existent pas, car la preuve de leur existence n’en a pas été apportée. Cependant l’absence de preuve n’est pas une preuve de l’absence. Donc on ne peut pas le tenir pour vrai.
Le postulat de l’existence de la vérité permet de donner un point de repère auquel on peut se rattacher. Comme lorsque l’on sort d’une réunion et que l’on se met d’accord sur ce qui a été dit. La vérité sert ainsi de structure à la société. Pour que la société ne s’effondre pas, il est nécessaire de continuer à sanctuariser la valeur que l’on attribue à la vérité.
C’est précisément le danger que représente la post-vérité : transformer la vérité en affirmant tout et n’importe quoi, sans prendre la peine de prouver quoi que ce soit et sans être disqualifié.
Voilà commen des dirigeant·es sommé·es d’apporter des preuves de leurs affirmations ubuesques peuvent se contenter d’affirmer qu’ils ou elles se basent sur ce qu’ils ou elles ont vu. Ce qui ne devrait pas être suffisant. Dans cette configuration, les règles du débat politique explosent. La logique est malmenée. C’est toute la société qui peut basculer dans un monde où une figure d’autorité peut décréter que 2+2=5 et tout le monde y croit (cf 1984), dans le chaos (cf Joker), ou dans une quatrième dimension – un monde parallèle qui pourrait conduire à la folie.

De ce point de vue, les deepfake sont des outils puissants à la disposition de celles et ceux qui veulent tirer les ficelles en s’affranchissant de la vérité. Des outils pour raconter l’histoire comme l’on veut – sans avoir à se justifier (cf Mountainhead, Des Hommes d’Influence).
Un peu comme une aventure dans laquelle un homme que l’on associe à un agent secret, sans vraiment savoir s’il l’est, serait en quête de vérité. L’agent secret est celui qui évolue dans un monde où rien n’est certain (cf Tenet). C’est Sean Connery. Marilyn existe pour lui indiquer que rien n’est sûr.
You’re looking for something?
Yes. The truth.
It’s not what you think it is.
Sean Connery veut trouver du sens (cf Le Sens de la Vie). Il a besoin de sentir le sol sous ses pieds. C’est la raison pour laquelle il réclame des sources.
Who’s your source?
Sean Connery est celui qui a besoin de décrire les choses comme elles sont afin de les tenir pour vraies.
It’s my reality Miss Monroe. You’re just living in it.
Marilyn Monroe déstabilise Sean Connery car elle ne meurt pas. Puis elle a le pouvoir de changer les titres des journaux. Insaisissable, elle échappe constamment à Sean Connery.
I’m supposed to be many things. I can control the narrative.
Marilyn Monroe est celle qui prétend que les extra-terrestres existent, et que les extra-terrestres sont des canards. Ce qui est vertigineux pour Sean Connery qui perd pied. Même entouré de ses semblables, il ne sait plus s’il peut leur faire confiance.
How do I know that I can trust you?
Because, we’re not alone in this universe.
Plus rien ne tient debout dans ce monde étrange.
What does this mean?
Sean Connery vit dans la post-vérité. Elle est devenue sa réalité.
False reality. Wasn’t it what you were talking about?
It’s my reality now.
Il doit accepter ce monde, sous peine de s’en retrouver exclu. S’il se plaint, c’est lui qu’on désignera comme le fou (cf l’Armée des 12 Singes, Vol au dessus d’un Nid de Coucou). JFK est là pour le rassurer sur le fait que la vérité n’a jamais existé. Son assassinat et l’histoire qu’on en a fait lui donne une certaine légitimité. Si tant est que l’on puisse encore parler de légitimité. En tout cas, l’histoire de JFK suffit à se rappeler que la vérité peut-être perçue comme un narratif en constante ré-écriture.
La post-vérité n’est qu’une prise de conscience. Elle met à l’épreuve celles et ceux qui cherchaient à s’abriter derrière le toit de la vérité. Dans la post-vérité, le toit ne couvre plus rien. Plus rien n’est stable. On est à la merci du chat de Chester (cf Alice au Pays des Merveilles).
Ce qui ne veut pas dire que la vérité a disparu.
Simplement que ceux ou celles qui la cherchent doivent apprendre à se resituer dans ce monde devenu approximatif.