PAUVRES CRÉATURES
Yórgos Lánthimos, 2024
LE COMMENTAIRE
L’homme roule des mécaniques, car il ne sait rien faire d’autre. Il gonfle les biceps (cf Arnold le Magnifique) et frime autant qu’il le peut pour masquer les apparences (cf Gatsby le Magnifique). Car derrière son costard et sa moustache, se cache un petit enfant seul qui réclame sa maman en pleurant (cf Tenue de Soirée).
LE PITCH
Une créature de Frankenstein part à l’aventure.
LE RÉSUMÉ
Godwin Baxter (Willem Dafoe), un chirurgien excentrique, ramène à la vie Victoria Blessington (Emma Stone) qui s’est jetée dans une rivière de désespoir. Il transplante sur la victime le cerveau du bébé qu’elle portait et lui donne un nom : Bella.
She’s an experiment.
Godwin demande à son étudiant Max McCandles (Ramy Youssef) de surveiller Bella, car elle se comporte comme un personne souffrant de déficience mentale.
Bella nowhere girl.
Max développe des sentiments pour Bella et accepte de se marier avec elle.
I wish to marry you. Be my wife.
Godwin veut la protéger du monde extérieur, alors il la garde enfermée dans sa résidence.
So many things outside can kill you.
Cependant, Bella veut voir le monde…
Bella want look at world.
Alors slle s’échappe à Lisbonne où elle découvre les plaisirs du sexe et de la danse avec le fantasque Duncan Wedderburn (Mark Ruffalo).
Duncan est jaloux. Il kidnappe Bella pour l’emmener en croisière. À Alexandrie, Bella est exposée à la misère par l’intermédiaire de Harry Astley (Jerrod Carmichael).
People are trying to run away from the fact we’re cruel beasts. (…) Do you want to see how the world is really like? (…) We re a fucked species, know it.
Désenchantée, elle vole tout l’argent de Duncan pour l’offrir aux miséreux. Le couple est aussitôt débarqué à Marseille, puis se met en route pour Paris. Bella s’y prostitue pour gagner sa vie et répondre à son besoin de nouvelles expériences. Elle travaille pour Madame Swiney (Kathryn Hunter) et voit défiler les clients.
Dans cette maison close, elle se lie d’affection avec Toinette (Suzy Bemba), une jeune militante socialiste.
Godwin est en phase terminale. Bella doit rentrer à Londres pour le retrouver. Elle a considérablement mûri au fil du temps et se sent prête pour se marier avec Max.
We missed you!
Monsters!
And yet im happy to have you back home…
C’est alors qu’Alfie (Christopher Abbott), son ex mari, se manifeste pour interrompre la cérémonie. Il la réclame. Alfie se révèle violent et menace Bella de l’exciser pour la punir.
My life is dedicated to the conquest of territories! You are mine. (…) I will have to shoot you in the head if you try to leave my darling, (…) I’m sure you will be as happy as before.
So, I’m a prisoner?
Elle lui tire une balle dans le pied, signe de rupture définitive.
Godwin meurt. Bella reprend le scalpel. Max et Toinette font partie de son cabinet. Sa première réalisation sera de sauver la vie d’Alfie pour lui greffer le cerveau d’une chèvre.
It’s all very interesting what is happening…
L’EXPLICATION
Pauvres créatures, ce sont les hommes.
On a souvent le réflexe de s’apitoyer sur le sort des femmes. Poor things.
Elles sont sous le joug d’une culture patriarcale ancestrale qui les empêche de s’épanouir. Victoria s’est jetée d’un pont car elle était tyrannisée par Alfie. Elle fut ressuscitée par Godwin qui l’a enfermée dans sa propriété. L’homme ne lui donne que des injonctions.
Just do not.
Max et Duncan sont deux mâles possessifs qui veulent la mettre en cage au nom de l’Amour.
They love me tight.
À Paris, Bella se retrouve prisonnière d’un système économique permettant aux hommes fortunés de profiter des charmes des plus démunies.
Some men enjoy that you dont like it. It’s sick but good business!
Alfie veut la priver de plaisir.
Cependant, Bella n’est pas à plaindre. Godwin le sait.
She will be fine.
On a souvent le réflexe de s’apitoyer sur le sort des femmes et on a tort. Bella est la preuve du contraire. Cette femme est éprise de liberté, Madame Swiney ne s’y est pas trompée.
A woman planting her course to freedom…
Elle a du courage et du caractère (cf Elle). Rien ne peut retenir Bella d’avancer, pas même la mort. Voler de ses propres ailes. Son approche du monde est complètement différente de celle des hommes. Elle voit grand, quand les hommes réduisent tout à une question de propriété pseudo-privée. Bella découvre le monde à son rythme et avec curiosité, nourrissant son potentiel de chacune de ses rencontres.
Bella so much to discover!
De ce point de vue, Madame Swiney a effectivement plein de choses à apprendre à Bella.
We must experience everything but not just the good, and then we know the world.
Bella vit véritablement le moment, sans se soucier de rien d’autre.
You chose me over him!
For now, for fun!
Malgré les barrières que lui posent les hommes, elle finit toujours par trouver son chemin. Le plus important pour elle est de continuer à se développer, ce qu’elle réussit très bien à faire (cf Nikita).
Les pauvres créatures sont plutôt les hommes. Ces pauvres diables comme le chantait Julio Igliesas (cf Don Juan, Calmos, Only God forgives). Parasités de clichés et autres idées préconçues.
It is the way with women…
Ils se cachent derrière des postures qu’ils formalisent sous forme de punchlines.
Do not care for polite society, it’s fucking boring.
Ils jugent sans qu’on leur demande leur avis. Duncan est un champion en la matière.
Your behavior is uncautionable. (…) It’s the worst a woman can do! (…) You’re a demon and a monster!!
Ils aiment se poser en gendarme du monde, chevalier courageux au service de l’opprimée.
I’m here to save you.
Les hommes sont en fait de petites choses toute fragiles et pleines d’angoisses en tout genre. Dans la crainte permanente d’une réalité qui échappe à leur contrôle : d’autres personnes peuvent leur faire des enfants dans le dos, et ne se privent pas pour le faire.
Do you think they’re fucking?
Yes.
Les hommes sont de pauvres créatures qui peuvent dériver, dans le pire des cas, en monstres de médiocrité comme Duncan ou de violence comme Alfie.
À la rigueur, les plus sympathiques restent encore les clients des professionnelles de Madame Swiney (cf Jeune et Jolie)…


analyse bizarre d’un film qui parle d’une enfant qui grandit dans le corps d’une femme et qui se fait utiliser par tous les hommes de son entourage. C’est pas parce que le film a des couleurs et que bella rigole qu’on ne doit pas pousser la réflexion
Merci Ulys pour votre jolie proposition
Bonjour, merci pour cette explication !
Ce film m’a énormément plu, mais j’avoue ne pas avoir du tout pensé à votre explication. Après l’avoir lue, je me suis rendu compte n’avoir analysé que l’évolution de Bella. Mais je pense que cette évolution a tout lieu de figurer dans l’explication également ! Voici donc ce que j’ai pu en tirer.
Le film commence dans une ambiance très morbide. Tout est fait pour nous mettre mal à l’aise. Les personnages sont physiquement effrayants et/ou mentalement dérangés. Des patchworks d’animaux se promènent librement dans la maison. Les plans sont très larges, ou au contraire distordus avec un effet fish-eye. Les musiques sont crispantes. La maison dans laquelle Bella vit est rempli d’objets étranges, entassés, nous donnant une sensation d’être enfermés, renforcé par un début de film en noir et blanc, indiquant une perte de repère et donc une vision incomplète de Bella sur le monde. Par ailleurs, lorsqu’elle grimpe sur le toit de sa maison pour voir la ville, celle-ci semble merveilleuse, bien plus grandiose que ce qu’elle n’est réellement. Lorsque Bella s’exprime, ce n’est que par des bribes de mots: les phrases qu’elle construit sont incomplètes et grossières. Cela est le symbole fort d’une méconnaissance du monde qui l’entoure, voire d’une aliénation. Ce que l’on voit, entend, ressent, c’est ce que Bella entend voit et ressent. Cette sensation de mal-être dans laquelle nous sommes plongés est la même que celle que Bella ressent: quelque chose ne va pas, il faut y remédier.
Toute cette ambiance et ce mal-être cessent dès que Bella commence à découvrir par son épopée avec Duncan le monde qui l’entoure: son voyage à Lisbonne et la découverte des plaisirs charnels et gustatifs transforme sa vision du monde: celui-ci semble toujours merveilleux, ou plutôt extraordinaire, onirique et irréaliste, mais les plans larges (et peut-être les fish-eye, je n’ai plus de souvenirs là-dessus) sont moins nombreux. Les images sont désormais colorées. Cela démontre une vraie évolution du personnage, qui commence à découvrir ce qu’est réellement la vie, mais uniquement dans son côté le plus positif.
Puis, elle est amenée sur un bateau où elle fait la connaissance de Harry et de Martha, qui lui font découvrir la philosophie par le biais de la lecture et de discussions. Cela la conduit à développer sa vision du monde de manière plus précise, à se forger une opinion, à réfléchir. Ses phrases sont de mieux en mieux construites.
Mais Bella n’a vu que les côtés positifs de notre monde. Lorsqu’Harry lui montre quelles misères celui-ci peut cacher, c’est l’effondrement total pour Bella. C’est le violent passage de l’enfance à l’adolesence. Bella reste tout de même assez naïve, car elle décide de confier tout son argent à des marins pour que ceux-ci le donnent aux pauvres personnes d’Alexandrie.
Faute de moyens pour continuer la croisière, Bella atterrit à Paris avec Duncan. Voulant tenter une nouvelle expérience, elle se prostitue. C’est avec cette expérience qu’elle commence à réellement comprendre le monde et perd sa naïveté. C’est le passage à l’âge adulte. Le monde n’est plus onirique comme il l’était au début, les couleurs sont un peu plus ternes ou tout du moins correspondent plus à la réalité. Les phrases de Bella sont tout à fait normal. Bella s’engage même politiquement.
Son voyage s’arrête néanmoins brutalement par l’annonce du cancer de Godwin, son créateur. Il s’agit par ailleurs d’un personnage très intéressant. Surnommé « God » par Bella (diminutif de Godwin), cette appellation n’est pas du tout anodine. En effet, Dieu (God en anglais) est souvent considéré comme le « Créateur » mais aussi comme le « Père », qui sont les rôles joués par Godwin auprès de Bella. En rentrant, elle décide de se marier à Sam, son promis, en en faisant profiter Godwin durant ses derniers instants mais le mariage est interrompu par Alfie, son ex-conjoint. Elle décide finalement de partir avec ce dernier, mais se rend bien vite compte de la cruauté de celui-ci et comprend ce qu’était son ancienne vie. Essayant de s’enfuir, celui-ci la menace avec une arme mais se tire accidentellement dans le pied. Au lieu de le laisser pour mort, Bella décide de le sauver mais de remplacer son cerveau par celui d’une chèvre. Ici, on peut voir Alfie comme une représentation du passé de Bella: il est essentiel de connaître son passé pour se construire. Le fait que Bella ait décidé de ne pas tuer Alfie mais plutôt de le laisser vivre sous une forme où celui-ci est totalement inoffensif laisse comprendre qu’il ne faut pas tuer son passé et faire comme si celui-ci n’avait jamais existé, mais qu’il faut passer à autre chose pour se construire, sans pour autant l’oublier.
Bella est, à la toute fin, un personnage épanoui, dans un environnement qui lui plaît et est entourée des personnes qui lui sont chères. Malgré tout, elle reste dans le même environnement qu’à son départ (dans sa maison), entouré des mêmes créatures étranges et des mêmes décors. Les musiques sont toujours aussi morbides, ce qui nous rappelle d’où Bella vient.
À noter que durant tout le film, Bella est toujours prisonnière: chez elle, elle n’a pas l’autorisation de sortir. À Lisbonne, Duncan lui demande de ne pas sortir sans lui, il doit être à côté d’elle pour cela. Sur le bateau, qui a par ailleurs une allure de prison, elle n’a aucune échappatoire. À Paris, elle est obligée de mener sa vie de prostituée. Alfie également, souhaite que Bella reste chez lui. Ses bourreaux ont donc été tour-à-tour Godwin et Max, Duncan, Madame Swiney puis Alfie. Fort heureusement, cela n’a pas empêché Bella de s’épanouir. Son entêtement envers les règles qui lui ont été dictées, qu’elles soient sociales (« il faut bien se tenir à table ») ou non. Elle a suivi son propre chemin, sans se laisser diriger par des normes.
Le film en lui-même est une représentation de la vie: l’évolution psychique du personnage de Bella représente les différentes étapes qu’une personne franchira au cours de sa vie. Pour connaître réellement le monde, on doit connaître le bon tout comme le mauvais. Les imprévus (arrivée à Paris) font aussi partie de la vie. La mort d’un proche, comme celle de Godwin, font partie intégrante de la vie. Enfin, sans la compréhension du passé, nous ne pouvons pas aborder notre futur dans les meilleures conditions.
Au final, comme le dit Godwin, Bella est sa propre créatrice. Le cerveau d’une petite fille dans le corps d’une femme appuie sur cet effet (elle est à la fois sa propre mère et sa propre fille) tout en ajoutant du comique mais aussi de l’horreur (les scènes de sexe peuvent être vues tout autrement en sachant que mentalement, Bella est très jeune).
Qu’en pensez-vous ?
Bonjour Bob et merci pour cette alternative très détaillée.
Votre approche me semble être le message premier du film : L’importance de découvrir le monde afin de s’épanouir dans sa propre cage. Vous avez raison de noter quelques détails entre la différence de perception du monde au début de l’histoire et à la fin. Bella apprend à se connaître. Lorsqu’on la protège du monde et de ses horreurs, tout lui semble distordu et elle ne parvient pas à penser. Tandis que lorsqu’elle s’expose aux mauvais côtés, elle se sent plus elle-même. Elle devient heureuse dans un monde imparfait alors qu’elle souffrait de handicap dans un monde aseptisé.
On pourrait même, en poussant un peu le trait, faire un lien avec l’émancipation des femmes.
J’ai justement cherché à proposer une explication un peu différente de celle-ci en me concentrant sur les hommes dans cette histoire, qui sont finalement de pauvres créatures car ils sont assez misérables.
Elle devient heureuse oui, mais dans un contexte économique bourgeois. Elle l’est par son statut de médecin, elle qui a connu la rue, la détresse financière, plus par amusement cependant que par obligation. Elle se conforme, en définitive, aux uses et coutumes, et cela même bien qu’avec des différences, à l’image de la société pourtant combattue. En somme, elle n’a changé le monde que concernant ses besoins particuliers. Elle est devenue un être.
Merci Leo pour ce commentaire. Bien que Belle donne effectivement l’impression de revenir au point de départ, il me semble qu’elle s’émancipe plus qu’elle ne se conforme. Après tout, elle prend sa revanche sur ceux qui aurait aimé la garder sous leur influence. Le voyage de Belle l’a conduite à prendre les commandes de ce monde bourgeois.