MORT À VENISE
Luchino Visconti, 1971
LE COMMENTAIRE
À la fin du siècle dernier, Sheila et Ringo invitaient le public à laisser les gondoles à Venise pour se faire des oeufs au jambon. Ulysse reste chez lui, certes (cf Kaizen). Laisser Capri aux touristes, passe encore… Mais se priver de la Cité des Doges au nom de quelques principes casaniers, c’est quand même dommage. Quelque chose n’a clairement pas été compris.
LE PITCH
Un compositeur allemand mal en point part à Venise se mettre au vert.
LE RÉSUMÉ
Gustav von Aschenbach (Dirk Bogarde) arrive à Venise le teint blême. Il se prend le bec avec son gondolier. Avant que le responsable du Grand Hotel des Bains ne l’accueille chaleureusement.
I hope you will have a marvelous time!
Aschenbach se retrouve en Italie après un problème cardiaque, probablement lié à une forme de surmenage.
He needs to get away from it all.
Il est au régime.
Soup and fish. Nothing else.
Durant son séjour, il se rappelle de sa violente dispute avec son ami Alfred (Mark Burns) à propos de la beauté et l’art. Aschenbach défend la maitrise de ses émotions, tandis qu’Alfred est plutôt du côté de l’explosion des sens.
The creation of beauty and purity is a spiritual act.
No Gustav, no. Beauty belongs to the senses. Only to the senses.
Do you really believe in beauty as the product of labor…?
Reality only distracts and degrades us!
Beauty belongs to the senses!
You cannot reach the spirit with the senses, you cannot! It’s only by complete domination of the senses that you can ever achieve wisdom, truth, and human dignity.
Il se rappelle d’un autre débat sur l’âge. Alfred avait encore remis Aschenbach à sa place.
In all the world, there is no impurity so impure as old age.
You never possessed chastity. Chastity is the gift of purity not the painful result of old age and you are old Gustav…
Lors de l’une de ses dernières représentations, Aschenbach s’était fait copieusement hué. Alfred ne s’était pas privé de se moquer de lui.
You have achieved the perfect balance. The man and the artist are one. They have touched bottom together.
À Venise, Aschenbach observe la bonne société sur la plage. Le compositeur repère le jeune Taddheus Moes, dit Tadzio (Björn Andrésen). Il est fasciné par la beauté androgyne de l’adolescent (cf Théorème). Lors des dîners, Aschenbach ne peut s’empêcher de le fixer. À tel point que Tadzio finit par remarquer l’attention que lui porte l’Allemand, et se livre à un jeu de regards en retour.
You must never smile like that at anyone. I love you…
Une épidémie de choléra s’empare de la ville.
Venice is gripped by pestilence!
L’état de santé d’Aschenbach se dégrade rapidement. Dans une ville quasi déserte, Aschenbach finit sur la plage. Il aperçoit Tadzio entrer dans l’eau, puis rend son dernier soupir.

L’EXPLICATION
Mort à Venise, c’est la fin de l’influence allemande.
À l’époque romaine, les Ostrogoths n’étaient pas spécialement reconnus pour leur raffinement. L’Allemagne va évoluer sur le plan de la pensée philosophique grâce à Kant, Hegel ou Schopenhauer. En réaction aux Lumières, l’idéalisme allemand a fait naitre l’esprit critique s’appuyant sur la raison. L’heure n’était pas à la rigolade.
Les années ont passé, sans plus de fantaisie : les symphonies de Beethoven ou de Wagner (cf Ludwig van B) ne ressemblaient pas vraiment à celles de Mozart, qui était autrichien (cf Amadeus). Plus tard, le football allemand a imposé son efficacité. Les marques automobiles allemandes ont fait campagne sur le fait que la puissance n’était rien sans maitrise. Même quand l’Allemagne s’est livrée à des actes de barbarie, elle l’a fait avec son sens de l’organisation (cf La Conférence, la Zone d’Intérêt).
De ce point de vue, Aschenbach est très Allemand. Austère malgré la finesse de sa moustache, il a choisi la femme avec laquelle il s’est mis en couple (Marisa Berenson) afin de garder tout sous son contrôle.
Il est fondalementalement élitiste.
Do you know what lies at the bottom of the mainstream? Mediocrity.
Même quand il parle de sa passion, Aschenbach ne fait pas frissoner.
I remember we had one of these in my father’s house. The aperture through which the sand runs is so tiny that first it seems as if the level in the upper glass never changes. To our eyes it appears that the sand runs out only at the end and until it does, it’s not worth thinking about ’til the last moment when there’s no more time left to think about it.
Son modèle s’effrite. Malgré tous ses efforts, il n’aura pas pu éviter la mort de sa fille. Le public s’est lassé de sa musique trop parfaite.
Contre toute attente, Aschenbach préfère partir se reposer à Venise plutôt qu’en Bavière, alors que l’Italie est le pays de la flamboyance (cf La Vie est belle).
Tout d’abord, on lui fait la leçon sur l’âge. Il faut dire qu’en Italie, on vieillit bien parce que l’huile d’olive conserve mieux que la choucroute.
You’re much too important a person to be a slave to conventions about nature and artifice. We are as old as we feel, but no older.
Le long de la lagune, Aschenbach va être confronté à toute l’hypocrisie de sa pensée puisqu’il tombe en admiration devant Tadzio. Le blondinet, vêtu de sa marinière, est tout simplement irrésistible.

Aschenbach n’en croit pas ses yeux, lui qui s’était caché en tentant de réfréner ses pulsions…
I reject the demonic virtues of art!
And you are wrong. Evil is a necessity. It is the food of genius. (…) You are a man of avoidance.
Tout est en train de lui exploser au visage, comme cette pestilence vénitienne que ses narines ne peuvent ignorer. La beauté le déborde. Aschenbach est submergé par l’émotion incarnée par ce jeune garçon. Tadzio éveille tous ces sens dont Aschenbach a nié l’existence. L’Allemand veut d’abord quitter l’hôtel puis il est très content de pouvoir y retourner. Le coquin a des envies d’interdit…
Comme Aschenbach est trop rigide, il ne peut pas accepter cette situation. Il est incapable de changer d’avis pour laisser ses couleurs voler, pour reprendre Thom Yorke. Devenir un autre au sens d’Etienne Daho. C’était pourtant bien là le fameux paradis.
Venise coulera peut-être un jour. L’Allemagne sombrera avant. Au moins, elle aura entraperçu ce que pouvait être la vie.