FANTÔMAS
André Hunebelle, 1964
LE COMMENTAIRE
Au cinéma, le délit de sale gueule est une règle quasiment incontournable. Les méchants ont des gueules des méchants. Dans James Bond, on reconnait immédiatement le vilain. Les nazi·es ont la gueule de l’emploi (cf la Zone d’Intérêt). C’est nécessaire. Dans un monde complexe, on a besoin de repères. Il faut s’entrainer afin de pouvoir faire la différence et classer les personnages au faciès ‘neutre’.
LE PITCH
Un criminel aux cent visages fait trembler la France.
LE RÉSUMÉ
Lord Geoffroy Shelton (Jean Marais) arrive dans une bijouterie de la place Vendôme. Il en repart avec quelques pièces, après avoir laissé un chèque de 5M de francs… signé à l’encre invisible. Il s’agissait de Fantômas (Jean Marais), un malfaiteur célèbre.
C’est la honte pour le commissaire Juve (Louis de Funès) qui a annoncé en parallèle son intention de l’arrêter.
La police veille. Gardez votre sang froid. Rassurez vous.
Fandor (Jean Marais), journaliste au quotidien Le Point du jour, est persuadé que Fantômas est une création de la police pour lui permettre de se mettre en valeur. Il écrit une fasse interview pour se moquer de Juve.
C’est le plus beau canular du siècle.
Fantômas existe bel et bien. Il se vexe de l’article et kidnappe Fandor en lui donnant 48h pour rétablir la vérité.
Tu vas confirmer qu’un grand homme n’est rien sans la presse.
Lorsque Fantômas le libère, un nouvel article parait guère plus élogieux.
‘Fantomas en plein délire’.
Rebelote. Fantômas capture à nouveau Fandor et l’informe qu’à partir de maintenant, il commettra ses méfaits avec le visage de Fandor.
Tu n’as pas fini d’entendre parler de toi.
Il n’en fallait pas plus pour que Juve s’imagine que Fandor soit Fantômas, et inversement.
Pourtant, Fantômas se moque également de Juve en empruntant son visage pour fusiller un cinéma devant de nombreux témoins.
La confusion est totale.
Fandor parvient à s’échapper. Il retrouve sa compagne Hélène (Mylène Demongeot).
Juve et Fandor s’allient pour faire la chasse à Fantômas qui finit par s’échapper grâce à son sous-marin. Le commissaire donne rendez-vous à son ennemi.
Nous nous retrouverons Fantômas!

L’EXPLICATION
Fantômas, c’est un écosystème fermé.
Sartre a dit que l’enfer, c’était les autres. Ce qui veut dire que lorsqu’on est plus que deux, c’est le bazar. En amour, les triangulaires sont effectivement compliquées (cf Batman, Cyrano de Bergerac, ce Plaisir qu’on dit charnel, la Maman et la Putain, Innocents). À trois, on se prend la tête. Quelqu’un a toujours l’impression de rester sur la touche. Bref, cela ne marche pas.
Alors qu’en football, c’est la solution. On parle notamment du jeu dit en triangle pour enchaîner de courtes passes entre trois joueurs afin d’éliminer l’adversaire et faire progresser le jeu vers l’avant. Simple mais efficace.
Être à trois suffit à assoir une forme de domination sur l’adversaire. Nul besoin de faire partie de la même équipe, à partir du moment où tout le monde si retrouve. Ce qui est le cas de Fandor, Fantômas et Juve – une belle association de malfaiteurs.
Je vais vous expliquer, vous allez rire.
Dans ce jeu politique qui se met en place, Juve a cruellement besoin de Fantômas pour exister. Pas de gendarme sans voleur (cf The Dark Knight). Fantômas permet à Juve de justifier ses émoluments.
Ne craignez rien mesdemoiselles : je suis là.
Quant à Fantômas, il a surtout besoin de défi. Rien de tel qu’un piège tendu par la police qu’il pourrait déjouer. Il n’apprécie rien tant qu’un petit commissaire à ses trousses. Parce que Fantômas pense tout simplement qu’il est le meilleur.
Je réussis toujours ce que j’entreprends.
Enfin, Fandor a besoin d’histoires à raconter. Le lectorat ne se passionne pas pour le vide-grenier de Landerneau, ou que la fermeture d’une boulangerie à Faucogney. Il faut plus de sensation pour vendre du papier. La rivalité entre Juve et Fantômas est du pain béni pour le journaliste du Point du Jour. Comme le lui fait remarquer Hélène :
Mettons un peu de rêve et d’imagination dans ce que tu écris. Tiens, s’il n’existait pas il faudrait l’inventer!
Ainsi, Fantômas doit réussir ses crimes afin que quelqu’un lui court après, sans jamais l’attraper. On l’aperçoit mais sans l’arrêter – dans l’intérêt de tout le monde.
Il est là, il est là!!
Fandor peut commenter le spectacle, et la boucle est bouclée.
Ces trois hommes vont donc passer un accord tacite. Fantômas fait passer un message très clair à Fandor. Il a besoin de lui et il ne lui fera pas de mal. Leurs destins sont liés.
À l’avenir tout se passera sans douleur pour toi, à condition que tu m’obéisses. Désormais, ta vie ne dépend plus que de toi. Et n’oublie jamais que pour toujours maintenant, tu m’appartiens.
Juve est un ambitieux qui veut être dans la lumière. Il a besoin d’une caisse de résonance. C’est pourquoi il n’a de cesse de gesticuler. Il en fait des tartines à base d’euphémismes pour mieux faire monter la sauce autour de Fantômas à travers quelques déclarations tapageuses dans les médias pour que l’on s’intéresse à lui.
Fantômas n’est qu’un assassin comme les autres. Un homme comme vous et moi mesdames et messieurs. Des crimes, il en a commis mais le nombre de ses victimes est dérisoire comparativement à celui des accidents de la circulation. Tu peux trembler Fantômas!
C’est très bien car Fandor a aussi besoin de quelqu’un qui fasse du bruit. Le journaliste et le commissaire sont dans le même bateau.

Ces trois hommes deviennent clients les uns des autres (cf Le Bon, la Brute et le Truand). Ils sont tellement complices que leur identité ne compte même plus. Fantômas a-t-il seulement commis le crime dont on l’accuse ? Juve est-il Fantômas ? Fantômas est-il Fandor ? Peu importe, ils ont trouvé la recette. Leur stratégie est en place.
C’était simple.
Bien sûr, ils font semblant de ne pas s’être mis d’accord, sinon on pourrait facilement les accuser d’entente délictueuse. Personne ne doit découvrir le pot aux roses. Mais en réalité, ils marchent en circuit fermé. Le courant électrique circule tant que chacun est bien dans son rôle.
L’humanité! Quel merveilleux spectacle de marionnettes. Comment pourrais-je m’ennuyer ?
Fantômas, Juve et Fandor sont trois facteurs d’une équation mathématique qui fonctionne à merveilles.
Sympa de commenter aussi ce genre de film populaire. Et en plus, avec humour !
Merci Desman. Oui, il n’y a rien que l’on ne puisse, au moins essayer, d’expliquer. La série des Fantômas donne lieu à quelques interprétations à travers cette triangulaire entre le crime, la police et les médias.