L’AMOUR FOU

L’AMOUR FOU

Jacques Rivette, 1969

LE COMMENTAIRE

Quand on aime on ne compte pas. Et quand on s’aime, on pourrait s’embrasser pendant des heures. On pourrait presque respirer en s’embrassant, avec le sentiment d’être sur le toit du monde. Peu importe l’endroit d’ailleurs. Un toit de Paris fera très bien l’affaire.

LE PITCH

Mise en scène de la déconstruction d’un couple.

LE RÉSUMÉ

Sébastien Gracq (Jean-Pierre Kalfon) prépare Andromaque de Racine. Il met la pièce en scène et y joue le rôle de Pyrrhus (cf Birdman).

Sa femme Claire (Bulle Ogier) joue Hermione. Très vite, elle décroche et quitte le projet.

Je crois que la vie et le théâtre se mélange un peu trop.

Sébastien la remplace par Marta (Josée Destoop), son ex-femme.

Claire se montre rapidement jalouse (cf L’Enfer). Elle insiste pour assister aux répétitions.

Ça vous dérange pas si je reste là…?

Elle commence à suivre Sébastien (cf Le Suiveur) et le harceler de questions, l’air de rien.

Comment tu l’as trouvé Célia ? (…) Tu la préfères en robe ou en pantalon ? (…) Et Niddly, comment tu la trouves ?

… Maddly (Maddly Bamy).

Elle est jolie, non, tu trouves pas ? Hein ? Tu trouves pas qu’elle a des jolis yeux aussi ? Hein ? On voit que c’est une danseuse parce qu’elle remue merveilleusement. Hein ? 

J’ai pas remarqué…

Tu as remarqué les hanches qu’elle a ? (…) Tu trouves pas qu’elle fait du charme ? Un peu, quand même ? 

Claire se met en tête de prendre un basset artésien. Sébastien lui ramène un chaton. Rien ne va plus. Elle est toujours persuadée qu’il lui fait des infidélités.

Sébastien me trompe, j’en suis sûre. Je me trompe, tu te trompes, ils se trompent… ça arrive.

À chaque fois qu’elle entre dans une crise, il l’embrasse de plus belle. Mais la situation devient de plus en plus pesante et les répétitions s’en ressentent. L’assistante Michèle (Michèle Moretti) le fait remarquer à Sébastien qui découche et revoit Marta.

Ne m’attends pas ce soir, je vais rentrer très tard. Surtout, repose toi.

Claire fait une tentative de suicide. Sébastien rentre pour être à ses côtés. Mais la situation empire.

Avec Sébastien, c’est la catastrophe. Je sais pas. Ça va pas du tout. Je ne comprends pas ce qu’il veut, ce qu’il ne veut pas. Faut vraiment que je parte, d’une manière ou d’une autre.

Michèle assiste impuissante à la dislocation du couple. Claire se lamente.

Tu comprends donc pas, tu vois pas ce qui se passe, tu ne vois pas qu’il est en train de me rendre folle ? Toi aussi tu fais comme les autres. Tu fais semblant de ne rien voir… Tout le monde me trompe.

Sébastien ne peut se résoudre à la quitter, ce qui fait enrager Claire.

Tu me désires que lorsque je suis en crise!

Claire noue une liaison avec Philippe (Claude-Eric Richard). De toute évidence, elle ne ressent rien pour lui mais espère qu’il va lui permettre de se détacher de Sébastien.

En attendant, Michèle s’inquiète pour la pièce.

On n’avance pas. Non seulement ça, mais ça devient très très mauvais…

Sébastien rentre et trouve Claire à genoux derrière la porte de la chambre. Le couple va passer deux jours reclus, à faire l’amour et dessiner sur les murs en arrachant le papier-peint – avec la complicité des premiers jours. Comme si rien n’avait changé. Sébastien s’endort. Lorsqu’il se réveille, Claire est crispée.

J’suis fatiguée. On a trop joué. J’ai pas envie, j’veux plus te voir. Va-t’en.

Sébastien retourne au théâtre. Il couche sans passion avec Célia (Célia), qui joue Andromaque.

J’aime pas la façon dont tu fumes. (…) Au revoir. Excuse-moi.

Sébastien est hanté par des flashs de Claire. Françoise (Françoise Godde) lui confirme que Claire est partie. C’est fini. Désormais, il ne reste plus que la pièce.

Sébastien est prostré chez lui. Michèle tente de l’appeler mais il ne décroche pas. Les membres de la troupe s’interrogent pendant que quelques spectateurs prennent place dans la salle.

L’EXPLICATION

L’Amour Fou, c’est l’amour théâtral.

Il est possible que l’amour, au sens où la plupart des couples l’entendent, soit la plus grande fumisterie qui n’ait jamais existé. Très peu de couples s’aiment, au sens propre du terme (cf Love).

La plupart du temps, les couples s’aiment d’un amour confortable, presque entreprenarial. Ils se forment par mimétisme (cf Together). Après le mariage, ils ont un·e ou plusieurs enfants et fondent une famille qu’ils font prospérer (cf Le Parrain 2). Ils prennent soin des enfants et les envoient dans une bonne école (cf Varsity Blues). Souvent, ces couples ont des envies d’ailleurs mais ne se l’avouent pas (cf Sur la Route de Madison). Ils ne se le permettent pas car ils ont trop peur de compromettre ce qu’ils ont construit, surtout si cela devait se solder par un divorce (cf Marriage Story). Ils passent leur temps à se rassurer.

On n’est pas mal tous les deux quand même je trouve, on forme un beau couple.

Ces couples se prétendent amoureux mais ils ont peur de l’amour et se protègent de son caractère théâtral. Car l’amour, le vrai, fait mal (cf Phantom Thread). Ce n’est pas celui qui chatouille deux minutes, après quoi on reste à la niche toute sa vie (cf L’Amour Ouf). L’amour prend aux tripes comme lorsque l’on joue une pièce de théâtre. Il torture.

Tu devrais aller voir de temps en temps dans ton miroir de l’autre côté ce qui s’y passe.

Tout d’abord l’amour se trouve rarement. Car comme dans Andromaque on passe son temps dans des triangulaires infernales, à courir après quelqu’un qui court après quelqu’un d’autre (cf Cyrano de Bergerac, Batman, La Maman et la Putain, Challengers).

Quand il se trouve, l’amour ne se révèle pas linéaire du tout. C’est un peu maladroit. Parfois on se marche sur les pieds. On s’embrasse de traviole, sans se rendre compte qu’on a une crotte dans le nez.

C’est sale!

Cet amour là ne ressemble pas à une assurance vie. On a du mal à le garder entre ses mains tellement il brûle, comme Sébastien et Claire qui se cherchent des poux en permanence.

C’est surtout toi que je comprends pas.

Moi non plus je comprends pas.

Claire devient folle de jalousie envers son metteur en scène de mari. Elle l’imagine faire les pires saloperies dans son dos.

Tu m’auras pas parce que je t’observe, j’te connais, j’te perce à jour. J’suis dans mon coin comme ça et j’ai l’air de rien mais je vois tout, j’entends tout, j’me souviens.

Alors que Sébastien est raisonnable, toute proportion gardée. Dans un milieu qu’on allait découvrir infesté de me too des années plus tard (cf Harvey Weinstein), Sébastien se tient relativement à carreau. Et puis c’est quand même Claire qui s’est barrée la première! Il faut le rappeler.

Elle est partie. Il fallait trouver quelqu’un parce qu’il fallait monter la pièce… Changer de mise en scène, c’est normal.

En amour, on crie et on pleure. On en fait sûrement trop. Les émotions débordent. On vit, en fait. Sébastien et Claire passent leur temps à marcher sur la corde raide.

Tu sais, il faut qu’on parle. Il faut que tu me dises. Tu veux me quitter, tu veux qu’on divorce ? J’en peux plus de vivre comme ça.

Claire vit avec une douleur chevillée au corps qui la pousse à se faire mal. Elle ne peut pas vivre avec Sébastien qui la rend folle, tout comme elle ne peut pas vivre sans. C’est déjà le je t’aime moi non plus à la française. Un yoyo amoureux qui donne la nausée comme un mauvais manège dont on ne peut pas descendre.

Pourquoi te te débarrasses pas de moi ?

On se demande en effet…

Claire suffoque, mais son coeur bat encore.

J’ai bien réfléchi. Le mieux c’est qu’on se sépare.

Sébastien souffre, ce qui lui permet aussi d’être plus précis dans sa direction d’acteurs.

Finalement, la comédie s’arrête après quatre heures. Puisque l’amour fou n’en finit pas. Claire et Sébastien ne pouvaient plus rester ensemble. S’ouvre alors l’ère de la tristesse. Que pourraient-ils être l’un·e sans l’autre sinon deux zombies qui s’ennuient ?

Qu’est-ce qu’il a dit ?

…Que veux-tu qu’il dise ?

Malgré le vide, Sébastien n’oubliera jamais Claire.

Personne t’aimera comme moi.

Elle avait sûrement raison.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son auteur.

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2 commentaires

  • Ben ouais, c’est bien cela, une vie dystopique bourrée d’utopis, jusqu’à l’instant de vérité, solo. Rares sont les analyses aussi réelles, ce qui est écrit là est donc rare, car il faut du courage pour l’énoncer si méthodiquement, le cinema japonais contemporain l’esquisse tout en finesse. Le courage c’est ce que le néo capitalisme a détruit en nous.

    • Merci Fabien pour ce commentaire. Est-ce que vous auriez quelques exemples de films japonais à partager ?

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