IL DIVO
Paolo Sorrentino, 2008
LE COMMENTAIRE
Les politiques se sont approprié·es l’expression : les chiens aboient, et la caravane passe. Rien ne saurait empêcher leur détermination, pas même la calomnie pourtant amplifiée par le bruit médiatique. Pendant que les un·es s’épuisent à hurler, les autres restent concentré·es sur leur objectif. L’important est de durer.
LE PITCH
Un homme politique majeur est accusé d’avoir gouverné avec la mafia.
LE RÉSUMÉ
On se presse au portillon : Paolo Cirino Pomicino (Carlo Buccirosso), Giuseppe Ciarrapico (Aldo Ralli), Franco Evangelisti (Flavio Bucci), Vittorio « Lo Squalo » Sbardella (Massimo Popolizio) jusqu’au cardinal Fiorenzo Angelini (Achille Brugnini). Ils veulent tous voir Giulio Andreotti (Toni Servillo), le patron de la Démocratie Chrétienne, afin de lui témoigner leur soutien pour la prochaine élection à la présidence de la république italienne.
Andreotti est invité dans des soirées mondaines comme une marque de reconnaissance. Tout Rome le craint.
Je n’ai jamais porté plainte, pour un motif simple : je possède le sens de l’humour. Je possède aussi autre chose : de nombreuses archives, vu que je n’ai guère d’imagination. Et chaque fois que je parle de ces archives, ceux qui doivent se taire comme par enchantement, se taisent.
L’assassinat du juge Falcone par la mafia sème cependant le trouble parmi les parlementaires. Cet homicide fait écho au meurtre de Salvo Lima (Giorgio Colangeli), impliqué dans une affaire avec la Cosa Nostra sicilienne. Deux drames qui gênent Giulio Andreotti.
Le résultat des votes bascule largement en faveur de Luigi Scalfaro (Fernando Altieri). Une occasion manquée pour Giulio Andreotti qui reste stoïque dans la défaite.
Ce moment marque une rupture dans la carrière politique d’Andreotti qui va devoir se défendre dans des affaires de corruption, notamment le Tangentopoli.
Je ne veux aucune zone d’ombre.
Lorsque la Cosa Nostra s’effondre dans le début des années 90, le procureur de Palerme Caselli (Angelo Zito) entend des témoignages de repentis faisant directement référence à Andreotti. Il Divo, comme on l’appelle, aurait rencontré en personne Toto Riina (Enzo Rai).
Au tribunal, Andreotti se défend avec toute l’ironie qu’on lui connait.
J’aurais préféré que la mafia, ou qui que ce soit, m’eut réglé mon compte.
À l’église, il confesse ses cas de conscience.
Tout a toujours glissé sur moi sans laisser de trace, mais pas Moro. Je n’arrive pas vraiment à me l’ôter de la tête…
D’après les repentis, Andreotti aurait été fait homme d’honneur. L’intéressé nie vigoureusement toute proximité avec la mafia.
J’ai longtemps représenté l’Italie au niveau international. Un pays qui se laisse mener par un mafieux n’acquiert aucune crédibilité devant l’opinion publique étrangère.
Livia Andreotti (Anna Bonaiuto) soutient son mari bec et ongles.
Je sais qui tu es.
Giulio Andreotti est finalement acquitté par la justice dans le procès de Palerme. Il est condamné à 24 ans de réclusion criminelle par la Cour d’Appel de Pérouse dans le procès Pecorelli, puis acquitté par la Cour de Cassation.

L’EXPLICATION
Il Divo, c’est celui qui gagne.
Si la vie était un jeu, il faudrait un·e gagnant·e. La politique est certainement le terrain de jeu le plus compliqué qui soit. Elle attire les plus avides de pouvoir. Tous les coups sont permis.
À ce jeu sanglant, Giulio Andreotti est de ceux dont il faut particulièrement se méfier car il est parti de très loin.
Je ne crois pas au hasard.
Fils d’un instituteur et d’une femme de ménage, Andreotti n’a pas vraiment pu profiter de réseaux parentaux. Par ailleurs, sa santé est fragile. Il est frappé de sévères migraines qui masquent un mental de fer.
On me diagnostiquait la fin, je survivais. (…) Mieux vaut encore survivre que mourir.
Andreotti a la peau dure également en politique. Les autres chutent. Lui tient debout.
Corruption, concussion, tous vos collègues tombent. (…) Ce scandale aux dimensions effroyables ne vous concerne pas…
Andreotti est un manipulateur sournois. Il accumule de nombreux dossiers sur ses adversaires (cf La Confrérie de la Rose). Discret, Andreotti ne fait pas d’écart. Il se contente de profiter des erreurs des autres.
On n’est jamais assez prudent quant à ses propres fréquentations.
Bizarrement, le politique italien a un code de l’honneur proche de celui des criminels – dont on ne saura jamais s’il les a fréquentés ou pas.
Si on ne veut pas qu’une chose se sache, on doit la taire – même à soi-même. Car il ne faut jamais laisser de trace.
Andreotti est un homme seul. Il n’a pas d’ami.
Croyez-moi je connais la solitude. Elle n’est pas bien belle.
Mais pourquoi prendre le risque de chercher à s’en faire lorsque l’on bénéficie déjà de nombreux appuis parmi tous ses ennemis ?
À la fin, Andreotti est celui qui gagne.
Il ne devient pas Président de la République, ce qui peut s’apparenter à un échec. Pour autant, sa longévité exceptionnelle fait de lui une figure incontournable de la politique italienne. Ministre à 21 reprises, il fut sept fois président du Conseil entre 1972 et 1992. On est sur un niveau dinosaure.
Sachant que le pouvoir corrompt, on imagine mal comment un homme politique de sa stature ait pu durer aussi longtemps à ce niveau de responsabilités sans que sa réputation ne soit entachée.
On m’a accusé de tout ce qui s’est passé en Italie.

C’est en cela qu’Andreotti sort gagnant.
Il sait que l’on n’arrive pas là où il veut aller en étant juste populaire (cf Berlinguer). On ne l’aime pas. Il s’en moque. Les romantiques ou les idéalistes ne font pas de vieux os dans ce monde (cf La Firme). Pour régner, il faut être redouté et pour survivre, il faut être cynique.
Tous ont cru que la vérité est ce qu’il y a de plus juste, alors que c’est la fin du monde. Et nous ne pouvons accepter la fin du monde au nom de ce qui est juste!
Andreotti a gravité autour de la loge P2 bien que rien ne prouve qu’il en ait fait partie officiellement. Il s’est retrouvé embarqué dans de sombres manigances à propos desquelles il a du s’expliquer a posteriori.
Tout se touche, tout se tient, tout est lié.
Andreotti sait de quoi les gens sont capables. Pour ce croyant opportuniste qui parle au prêtre plutôt qu’à Dieu car Dieu ne vote pas, il n’y a pas de cavaliers blancs – rien que des pêcheurs. Dans ce monde pourri que l’on essaie de maintenir tant bien que mal, chacun·e doit magouiller. Il n’y a pas d’autre choix. Penser autrement serait faire preuve de naïveté.
La justice existe pour taper sur les doigts de celles et ceux qui abusent (cf Personne n’y comprend rien, Nixon).
Andreotti s’en est toujours sorti, faisant honneur à sa mère.
Si vous ne pouvez pas dire du bien de quelqu’un, ne dites rien.