BERLINGUER, LA GRANDE AMBITION

BERLINGUER
LA GRANDE AMBITION

Andrea Segre, 2025

LE COMMENTAIRE

Les politiques sont d’abord porté·es par la volonté de changer le monde sur la base de leurs convictions (cf Lincoln, Les Heures sombres, Quai d’Orsay). On serait tenté de l’oublier aujourd’hui car l’heure semble être aux petits calculs (cf Les Marches du Pouvoir, l’Exercice de l’État, les Promesses, Matignon : Mission Impossible ?, La Conquête). Face à la foule, les politiques peuvent être pris·es d’un délire narcissique à en perdre leur voix (cf Le Casse du Siècle), plutôt que de rester concentré·s sur le projet qu’ils ou elles sont censé·es porter (cf le Président).

LE PITCH

Un homme politique italien se retrouve entre la faucille et le marteau.

LE RÉSUMÉ

En pleine guerre froide, Enrico Berlinguer (Elio Germano) emmène le parti communiste sur la voie de l’anti-impérialisme dans une Italie encore marquée par le fascisme – et sous le regard oppressant de Moscou.

Berlinguer est convaincu que les recettes du communisme soviétique doivent nécessairement être assaisonnées afin de plaire aux Italien·nes.

Il faut introduire des changements dans nos relations avec Moscou.

Fais attention. Perdre la protection de Moscou pourrait être très dangereux…

La position dissidente de Berlinguer ne plait pas à Leonid Brejnev (Nikolaï Dantchev). Lors d’un déplacement en Bulgarie, l’Italien échappe de peu à un accident de la route.

Le pays se fracture. Berlinguer sait que cette division sera exploitée par le président du conseil Giulio Andreotti (Paolo Pierobon). Alors le premier secrétaire du parti envisage un compromis historique : former un gouvernement de coalition avec Aldo Moro (Roberto Citran).

En interne, cette approche fait grincer des dents. Les ouvriers ne cachent pas leur scepticisme. Au congrès du parti en URSS, les mots de l’Italien reçoivent un accueil tiède.

Berlinguer n’a été applaudi que deux fois lors de son discours…

Malgré tout, le PCI progresse inexorablement dans les élections. Les ultra-riches de l’époque comme Giovanelli Agnelli commencent à flipper et menacent de quitter le navire.

Je ne crois pas que je voudrais vivre en Italie dans ces circonstances.

Giulio Andreotti essaie de museler son opposant en lui octroyant quelques infimes concessions.

J’aimerais vous demander de ne pas vous opposer à nous.

Berlinguer accepte ces petits progrès, dans le but de ne pas paralyser le pays. Il a toujours en tête son alliance avec Aldo Moro.

Après l’avoir longuement fait patienter, le chef de la Démocratie Chrétienne accepte finalement de le rencontrer. Les discussions sont encourageantes. Elles vont être brutalement interrompues en 1978 par l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges (cf Romanzo Criminale).

Quelques jours plus tard, le corps d’Aldo Moro est retrouvé dans le coffre d’une voiture. Cet événement tragique marque un sérieux coup d’arrêt pour la république italienne. Le peuple est sous le choc, ainsi que la classe politique. Quelque chose s’est définitivement cassé.

Berlinguer continue son combat malgré tout. Il succombe à une hémorragie cérébrale en 1984. Plus d’un million de personnes ont assisté aux funérailles de celui qu’on avait surnommé il più amato.

L’EXPLICATION

Berlinguer, c’est celui qui perd.

Si René Descartes a fait naître le sujet à la première personne, Hobbes est allé encore plus loin en mettant l’individu au centre de tout. À tel point que l’homme est devenu un loup pour lui-même (cf Le Loup de Wall Street). Chacun cherche la reconnaissance. Avec le développement du capitalisme, la vie a pris des allures de compétition (cf There will be Blood). Le but ultime étant de finir seul·e sur la plus haute marche du podium, avec la médaille d’or (cf Highlander).

Dans cette configuration, des échéances viennent célébrer un·e gagnant·e et sanctionner des perdant·es. Berlinguer sait parfaitement comment fonctionne le monde mais il essaie de faire comprendre à ses enfants qu’une autre lecture est possible. Selon lui, on devrait pouvoir sortir de ce mode de pensée concurrentielle. C’est pour cela qu’il a choisi le communisme et qu’un portrait de Gramsci trône dans son bureau.

L’argent ne sert seulement à te faire croire qu’il y a un vainqueur, le riche, et des perdants, les pauvres.

En entrant en politique, Berlinguer savait qu’il allait devoir naviguer en eaux troubles. Très tôt, il a refusé de prêter allégeance aux gros bonnets et ce, malgré les avertissements de Jivkov (Svetoslav Dobrev).

Vous avez trop confiance dans la démocratie ploutocratique…

Face aux injonctions du grand patron, beaucoup aurait fait le dos rond. Berlinguer tient debout.

Vous ne devez pas critiquer nos choix.

Plutôt que de jouer les hommes forts, Berlinguer propose un compromis. Sa position est inattendue. Elle témoigne d’une grande ambition : construire une grande Italie sociale. Berlinguer s’est battu pour éviter de semer la division ou le chaos – comme on en accuse souvent les partisans de l’extrême gauche.

Nous ferons tout pour éviter que ce se crée une rupture dans notre pays!

Berlinguer était un politique qui se souciait des gens autour de lui avant de placer son agenda personnel au centre de ses priorités. Il entend les ouvriers se poser des questions sur une possible alliance avec la droite et leur répond. Berlinguer identifie aussi les combats qui concernent les femmes, soucieuses de ne pas voir disparaitre la loi sur le divorce. Le peuple est une boussole.

Quelles sont les vraies preoccupations du peuple ?

Berlinguer fait grandir le parti. Et pourtant, il a lui aussi l’impression frustrante de se prendre des murs, comme si les choses n’allaient pas suffisamment vite à son goût. Il garde confiance et se montre patient.

Peu importe ce qui se passe, il faut aller de l’avant. (…) C’est un chemin.

Berlinguer est un mari fidèle et un père de famille aimant. Il est du côté des faibles et des opprimé·es. Mieux, il aime vraiment passer du temps avec la base. Ses idées sont nobles. En matière de football, son toucher de balle est impeccable… Il a tout pour plaire!

C’est pourquoi il est un perdant.

Dans l’Italie des années 70, Berlinguer reste dans l’ombre du pouvoir aux mains d’Andreotti (cf Il Divo).

Il faut faire des choix impopulaires.

Andreotti est la crapule prête à toutes les ignominies pour ne pas lâcher le pouvoir, y compris pactiser avec le diable. Alors que Berlinguer reste la figure du challenger. Tant qu’il ne gagne pas, il est intéressant. La promesse de ce que pourrait accomplir Berlinguer s’il avait le pouvoir explique sans doute sa popularité.

Il manque peut-être de cynisme pour accéder aux plus hautes fonctiones. Les gentil·les ne gagnent jamais.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui.

LE TRAILER

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