UNDERGROUND
Emir Kusturica, 1995
LE COMMENTAIRE
La guerre ne fait pas que tuer des innocents (cf Full Metal Jacket), ce serait trop facile. Elle inspire aussi. La femme en profite pour exprimer son talent dramatique, en esquissant une danse autour du canon phallique d’un char d’assaut. Tandis que l’homme qui n’a perdu ni sa chemise, ni sa cravate, ni son sens des affaires, se frotte les mains car n’importe quel conflit devient une occasion pour lui de faire du business (cf Lord of War).
LE PITCH
Deux hommes participent à la guerre qui ravage leur pays.
LE RÉSUMÉ
Petar Popara dit Blacky (Lazar Ristovski) et Marko Dren (Miki Manojlović) reviennent d’une soirée bien arrosée dans leur ville de Belgrade occupée par les nazis et déjà partiellement détruite par les bombes.
Blacky rend visite à sa maîtresse, l’actrice Natalija Zovkov (Mirjana Joković) qui fait également les yeux doux à Franz (Ernst Stötzner), un officier de la Wehrmacht qui lui promet de mettre fin à son travail manuel tout en s’occupant de son frère handicapé Bata (Davor Dujmović).
Marko et Blacky font de la contrebande d’armes. Ce qui leur vaut d’être activement recherchés par les nazis. Marko planque son frère Ivan (Slavko Štimac), Vera (Mirjana Karanović) la femme de Blacky et beaucoup d’autres dans une cave (cf Le dernier Métro). Vera y trouve la mort après avoir accouché du petit Jovan.
Trois ans plus tard, Blacky célèbre l’anniversaire de son fils et la mort de sa femme tandis que Marko, qui a progressé en tant que secrétaire du parti, enchaîne les gros contrats. Les deux hommes se rendent au théâtre pour kidnapper Natalija devant un Franz médusé. Blacky compte bien se marier avec Natalija même si celle-ci n’est pas vraiment d’accord.
Franz intervient pour récupérer Natalija. Il fait Blacky prisonnier et le torture. Marko vole à son secours et tue Franz. Il planque Blacky à la cave avec les autres et en profite pour officialiser sa relation avec Natalija.
En 1944, les troupes communistes libèrent Belgrade. Marko prend du galon auprès de Tito.
Presque vingt ans plus tard, tout le monde croit Petar Popara mort alors qu’il est toujours planqué à la cave avec les autres. Marko leur fait croire que le pays est toujours en guerre. Pendant ce temps, il continue son traffic d’armes et il supervise même un film de propagande pour le parti.
Blacky trépigne. Son fils (Srđan Todorović) a vingt ans et va se marier. Naturellement, Blacky veut retourner à la surface. Il a des soupçons, que Natalija lui confirmera:
Our whole life is a lie!
Une fois dehors, Blacky se retrouve sur la scène du film et croit effectivement que la guerre continue. Il abat trois comédiens mais perd son fils dans la bataille.
La mort de Tito en 1980 a laissé le champs libre aux nationalistes. La Yougoslavie rentre en guerre civile. Ivan qui n’est pas sorti de sous terre depuis cinquante ans ne reconnaît plus son pays.
Blacky est devenu chef de guerre tandis que Marko continue de négocier des armes, avec la bénédiction des forces de l’ONU.
Marko et Natalija sont finalement abattus froidement par les hommes de Blacky. Quand celui-ci les découvre, ils sont déjà en flammes. Blacky désespéré se réfugie dans la fameuse cave où il a passé tant d’années. Il y aperçoit le reflet de son fils dans un puits.
Sans réfléchir, il plonge puis en ressort accompagné d’un orchestre pour le mariage de son fils. Tout le monde fait la fête. Marko demande pardon à son ami de toujours. Et Ivan de conclure nostalgique, sans bégayer:
Here we build new houses with red roods and chimneys where storks will nest, with wide open doors for dear guests. We’ll thank the soil for feeding us and the sun for warming us. And the fields for reminding us of the green grass of home, with pain sorrow and joy. We shall remember our country as we tell stories to our children that start like fairy tales: once upon a time there was a country.

L’EXPLICATION
Underground, c’est la disparition d’une nation.
Petit rappel de géographie historique : l’ancienne Yougoslavie a vécu trois temps politiques:
- Un régime monarchique jusqu’à l’invasion nazie de 1941
- Une république fédérale communiste jusqu’en 1992, moment où la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine firent sécession.
- Un état fédéral miné par les guerres civiles qui disparut en 2006 avec l’indépendance du Monténégro.
L’ancienne Yougoslavie a donc constamment été un chantier qui s’est enterré tout seul au fil des années. Un joyeux bordel où tout le monde faisait la fête ensemble, comme un conte de fées.
Sur les terrains de foot, ça jouait bien. L’ensemble n’était peut-être pas parfait. En tout cas, cela tenait debout.
We’re all crazy, Natalija, we just haven’t been diagnosed yet.
Les trios sont explosifs par nature (cf Cyrano de Bergerac, Batman). Celui formé par Blacky, Marko et Natalija n’échappe pas à la règle.
Blacky est un guerrier un peu rustre, avec un fond de Robin des Bois des Balkans.
I only steal from the rich.
Marko est l’équivalent de Bernard Tapić, homme d’affaires sans scrupule.
There’s no place for a honest man in this country.
Natalija est Sarah Bernhardt. On ne sait jamais pour qui bat son coeur.
I’m just an actress.
Ce trio fait rêver sur le papier. Il ne parvient pas à fonctionner. L’ancienne Yougoslavie reste un pays divisé. La mélodie serait presque parfaite pour peu que ses différent·es artistes acceptent de jouer dans le même temps.
The two of you could make a good man.
Les trois protagonistes ne réussissent pas à oeuvrer dans l’intérêt commun (cf Un Homme d’Exception). Ils se savonnent la planche jusqu’à commettre l’irréparable. Marko trahit Blacky et les siens en les exploitant sous terre pendant des années.
Le peuple vit prisonnier du mythe de la caverne pendant des années, en gobant la réalité que veut bien leur vendre Marko (cf Treasures from the wreck of the unbelievable). Et Blacky donne sans même le savoir l’ordre à ses soldats d’abattre Marko, aveuglé par sa violence.
C’est le point de non retour. La guerre devient fratricide.
A war is no war until the brother kills his brother.

On peut pardonner. Car après tout l’erreur est humaine. On a surtout envie de ne pas oublier, sans rancune mais plutôt avec le soucis de se souvenir des bons moments.
I can forgive but I cannot forget.
La leçon à retenir de cette ancienne Yougoslavie est que l’équilibre est fragile. Tout peut facilement partir en sucette. L’occident, l’Europe, la France, la Bourgogne-Franche-Comté. Depuis Desproges, on sait que les Limousins et les Vendéennes ne font pas bon ménage. Les tensions sont partout.
Il ne faudrait pas que ces tensions viennent gâcher ce magnifique bal des pompiers qu’est la France. Même si le ménage à trois reste une spécialité hexagonale (cf The Dreamers). Raison de plus.