L’ÎLE ROUGE
Robin Campillo, 2023
LE COMMENTAIRE
Deux personnes assises confortablement dans un transat en train de regarder l’autre rive sous les flammes, comme si de rien n’était. Cela dérange autant que des baigneurs dans un décor de rêve où l’on remarque une tâche : des parachutistes qui n’ont rien à faire dans ce ciel bleu (cf La Ligne Rouge). L’indice que quelque chose qui ne va pas.
LE PITCH
La fin de l’occupation française de Madagascar, à travers des yeux d’enfants.
LE RÉSUMÉ
Thomas Lopez (Charlie Vauselle) vit sur la base militaire française d’Ivato à Madagascar, avec sa mère Colette (Nadia Tereszkiewicz), son père Robert (Quim Gutiérrez) et ses deux frères. L’armée quittera bientôt l’île car Madagascar a obtenu son indépendance.
J’ai jamais vu un pays aussi beau.
Dire qu’il va falloir se résoudre à quitter tant de beauté…
Thomas est un petit garçon. Il se raconte des histoires en lisant les aventures de Fantômette (Calissa Oskal-Ool). Néanmoins, il n’ignore pas les tensions qui règnent sur l’île. Quand il se cache, il peut observer les adultes autour de lui. Il voit clair dans le jeu des grands.
Thomas a tout de suite remarqué que Bernard (Hugues Delamarlière) et Odile (Luna Carpiaux) n’étaient pas heureux. Le soldat est tombé amoureux d’une autre jeune femme, en dépit de tous les narratifs.
Je pense pas que ça soit une pute. Regardez : madame Mollier a l’air de la connaitre.
Ça me fait mal au coeur pour cette pauvre Odile qui va repartir seule en France. (…) Quel courage elle a eu de le quitter comme ça du jour au lendemain.
Nan mais c’est lui qui l’a quittée hein. Elle lui cassait les couilles à se plaindre de tout. C’est normal qu’il soit allé voir ailleurs.
Il parait surtout qu’elle lui a jeté un sort. Y’a plein de jeunes appelés qui se font avoir comme ça.
En tout cas, Bernard a du voir le curé.
Retire-toi satan!
Puis il a du voir le docteur (François-Dominique Blin).
Ce qu’il faut c’est bien prendre ton traitement.
Monsieur Guedj (David Serero) et sa femme (Sophie Guillemin) aussi font semblant d’être heureux. Ils jouent mieux la comédie que les parents de Thomas.
… Tu crois que je vais aux putes ?
J’en sais rien.
Je n’ai pas besoin d’aller voir les putes moi…
Thomas a sympathisé avec Suzanne (Cathy Pham) qui lui fait voir l’histoire de l’autre côté, telle que la vivent les locaux. Il comprend. À sa mère il confesse qu’il ne veut plus jouer.
Je veux pas de souvenir. J’espère que je vais tout oublier.
Comme les Malgaches qui n’en peuvent plus de l’occupant français. Quelques prisonniers ont été libérés. Une page de l’histoire peut enfin se tourner.
Nous sommes fatigués mais heureux car le pouvoir est obligé de céder à nos revendications. (…) Ils nous ont dit de nous battre, non pas pour eux mais pour nous-mêmes!

L’EXPLICATION
L’Île Rouge, c’est la fin de la vision colonialiste.
Dans le monde d’avant, la logique colonialiste scindait le monde entre dominants et dominé·es. Comme si l’idée de vivre en paix avec les autres était inconcevable. Une civilisation devant nécessairement finir par s’imposer à une autre. La culture de l’une écrasait celle de l’autre parce qu’elle lui était supposément supérieure.
Cette manière très auto-centrée de voir les choses s’appliquait dans beaucoup d’autres domaines. Les forts commandaient les faibles plutôt que de leur venir en aide. On donnait des ballons de foot aux garçons et des poupées aux filles. Le bleu d’un côté et le rose de l’autre. Quant aux hommes, ils dictaient leurs lois aux femmes.
Ne l’écoute pas. Il faut toujours qu’elle nous fasse chier, même quand on essaie de lui faire plaisir.
Comme dans un régime autoritaire, il n’y avait qu’une version de l’histoire. Cette version n’était pas discutable. Ainsi madame Guedj, la bonne épouse, s’offusque d’apprendre que des femmes ont fait irruption dans un poste de surveillance pour attaquer des soldats.
Elles se sont tellement acharnées sur eux qu’il y en a un qui a failli perdre son oeil! Vous vous rendez compte ??
Contre toute attente, c’est Bernard qui propose une autre version.
En fait, les prostituées sont pas contentes parce que les hommes se barrent souvent sans payer.
Bernard, personne ne veut l’entendre. Parce qu’il entretien une liaison avec une locale, il ne fait presque déjà plus partie du groupe. Sa vision des choses ne vaut rien. Pour un peu, il serait presque un félon.
T’as un peu perdu la boussole ces derniers temps. Nous, on est là pour t’aider.
En tout cas, Bernard ne semble clairement pas avoir compris comment les choses fonctionnent.
C’est l’esprit de corps qui compte.
Quand Colette Lopez, scandalisée par la réaction des miliaires, ose donner son avis ; son mari la recadre sèchement.
On lâche pas des chiens comme ça sur des femmes!
Faut savoir ce que tu veux! Tu veux être en sécurité ou pas?
Dans le monde d’avant, on ne rigolait pas. Même si on faisait des barbecues et qu’on donnait l’impression d’être bien partout – en tant que colons.
Vous ne serez pas dépaysée ici. (…) On se sent partout chez soi quand on a des enfants.
Et puis le monde a changé, parce que la seule constante c’est le changement. Les colonies ont obtenu leur indépendance. La pilule a été difficile à avaler pour les colons. Le général Mathiot (Franck Mercadal) est amer. Comme un colon, il ne voit que ce qui l’arrange. Il croyait sincèrement être sur l’île pour permettre aux autochtones de se développer, comme un demi-Dieu qui apporte la lumière aux sauvages. Les forces en Afrique sont là pour assurer la sécurité du pays… tout en exploitant ses ressources.
Les étudiants à Tananarive commencent à pointer la responsabilité de la France. La population commence à nous en vouloir. Les lycéens ne veulent même plus apprendre le Français. On aurait peut-être du garder nos distances si on voulait conserver nos positions stratégiques dans l’océan indien. Mais bon, on ne va pas ré-écrire l’histoire hein.
Le général Mathiot ferme les yeux sur les pillages et les exactions. Il ne parle pas des hommes que l’armée française a fait fusiller (cf Qu’un Sang Impur). On ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs, n’est-ce pas mon général!
Tu te prends pour qui pour me parler comme ça ?
Le monde change, que cela plaise ou non. Tous les colons ont du passer par là : accepter de perdre leur empire et reconnaître leurs torts. Ce n’est pas facile mais c’est un passage obligé. En France, on s’adapte moins bien qu’ailleurs. Les restes de l’esprit colon font que certains ont du mal à voir pourquoi ils devraient demander pardon. À qui ? Au nom de quoi ? Les Français ont un peu de mal à se remettre en question.
Ça va être de ma faute bientôt!!
Quand on a le pouvoir, on a toujours plus de mal à accepter que la roue tourne. Bizarrement, ce sont ceux qui ont les commandes qui aimeraient que tout change sans que rien ne change. Le changement dans la continuité.
Thomas fait partie de la génération suivante. Plutôt que d’idolâtrer son père bêtement, il remarque quand son père est violent. Cela ne lui plait pas. Thomas a plutôt la sensibilité de sa maman.

Thomas est le copain de Suzanne.
Il lit les mêmes histoires qu’elle.
Thomas est l’invité de Suzanne sur cette île. Jamais il ne lui viendrait à l’idée de la considérer comme son objet, ou comme quelqu’un de moins développée que lui.
Il est beaucoup plus intrigué par le comportement des membres de sa famille, ou des personnes qu’il fréquente dans ce cercle très fermé des expats.
On peut trouver des gens bizarres qui cachent des choses. Il suffit de bien les observer. Les gens ils sont jamais suspects. Mais si on les regarde assez longtemps on découvre qu’il cache des choses.
Thomas ne sera pas du genre à offrir des crocodiles en cadeau d’anniversaire à son fils, comme l’a fait Robert. Il sera certainement un peu plus ouvert à vivre avec les autres, sans se sentir coupable de ce dont la génération d’avant s’est rendue responsable. Parce que dans le fond, Thomas ne considérera pas forcément que les gens pas comme lui sont une menace.