ALABAMA MONROE

ALABAMA MONROE

Felix Van Groeningen, 2012

LE COMMENTAIRE

Un tatouage n’est jamais gratuit. Même si l’on s’en fait sur un coup de tête, le tatouage a toujours valeur de symbole. Il faut l’assumer des années plus tard, ou le recouvrir. Ce que l’on a voulu exhiber fièrement à une époque peut devenir quelque chose dont on a honte désormais, et que l’on cherche à cacher.

LE PITCH

Un couple donne l’illusion de se décomposer.

LE RÉSUMÉ

Elise (Veerle Baetens) et Didier (Johan Heldenbergh) vont voir leur petite fille Maybelle (Nell Cattrysse) à l’hôpital. Elle y est suivie pour un cancer. L’épreuve est difficile.

On peut se mettre d’accord sur une chose? On chiale à la maison. Ici, on reste positifs!

Les souvenirs heureux de la rencontre entre Elise et Didier reviennent. Le sexe insouciant. Les beaux discours romantiques.

Tiraillés par la faim et la misère, ils se sont mis à chanter des chansons sur le rêve d’une terre promise. Sur la peur de la mort, le plus souvent. L’espoir d’une vie meilleure dans l’au-delà. Et sur le chagrin, sur la cruauté de la vie.

Jusqu’à l’annonce de la grossesse et la réaction brutale de Didier.

Je suis enceinte…

… Et si je ne veux pas ? Je ne veux pas décider de la vie de quelqu’un d’autre!

Je ne le savais pas.

Avant que Didier se fasse à l’idée, pour le plus grand bonheur d’Elise.

On ne va quand même pas vivre avec un gosse dans cette caravane!

Le professeur annonce la mauvaise nouvelle.

La chimio ne fonctionne pas. (…) Tout espoir n’est pas perdu. Ses chances sont élevées. Une guérison complète est fort envisageable.

Elise rejoint le groupe de Didier comme chanteuse. Elle lui explique sa passion pour les tatouages.

Maybelle est née. Des discussions animées ont lieu à propos de la véranda. Didier et Elise remarquent rapidement que quelque chose ne va pas.

Elle a de nouveaux bleus sur les bras…

… Oui, j’ai vu.

Maybelle meurt. L’enterrement. Le temps qui s’arrête. La fête des mères. Didier essaie de relancer la machine, maladroitement.

Il faut faire quelque chose. On ne peut pas continuer ainsi. Il faut que ça change.

Le sexe sans plaisir. Des reproches qui ne peuvent pas être évités (cf La Guerre est déclarée).

J’aurais du t’écouter. Tu ne voulais pas d’enfant.

Si, j’étais juste surpris de l’apprendre.

… Tu es arrivé bourré à l’accouchement. (…) T’as disparu pendant dix jours.

(…) Tu me le mets sur le dos ?

Non.

Je pourrais aussi m’en prendre à toi.

Didier suit l’ambulance dans la nuit.

Le couple se jure fidélité devant leurs ami·es. Les sourires. La musique.

Pour le pire et pour le meilleur, dans la richesse et la pauvreté, dans la maladie comme dans la santé.

Elise essaie de se remettre comme elle peut, en se tatouant un oiseau dans le cou car Maybelle adorait les oiseaux.

Elise quitte Didier car elle n’en peut plus. Elle décide aussi de changer de nom. Didier ne comprend pas.

Maintenant c’est ‘Alabama’. J’ai fait comme les Indiens qui changent de nom quand ils pensent qu’ils ont passé une étape dans leur vie.

… Allez Elise! Arrête tes conneries!

Elise ne supporte plus d’entendre Didier se lamenter de George W. Bush qui a freiné délibérément la recherche contre le cancer au nom de la religion. Elle n’en peut plus plus non plus de Didier qui pète les plombs sur scène (cf Walk the Line).

Alabama n’abandonne pas Didier. Elle le rebaptise.

Moi je suis qui ?

… Monroe ?

Et puis un soir elle prend des cachets, en se faisant un ultime tatouage. Parce que cette douleur est trop dure à porter tous les jours. Le cauchemar doit prendre fin. Monroe la découvre et appelle aussitôt l’ambulance.

Je te laisserai pas partir!

Il fait tout pour la garder, mais c’est trop tard. Alabama s’était tatouée leur deux noms avant de s’en aller.

L’EXPLICATION

Alabama Monroe, c’est tout au présent.

La conception que l’on se fait du temps conditionne la vie. A priori, le temps n’irait que dans un sens, de la gauche vers la droite comme une flèche. Simple et efficace. La vie suit une direction.

Pourtant, il y a bien d’autres manières de voir les choses.

Si l’on considère le temps comme un ensemble de branches avec le présent comme point d’inflexion et qu’il était possible de revenir en arrière, alors on pourrait être en pleine maitrise de sa vie pour créer de nouveaux futurs (cf Retour vers le Futur).

Et si le temps n’était pas linéaire ?

Il faudrait comprendre la vie sans calendrier, autrement que dans l’ordre temporel dans lequel elle a été vécue.

Cela parait bizarre. Dans ce cas, le passé deviendrait un mélange de sensations ou de souvenirs qui remontent à la surface du présent de la mémoire et dont la compréhension ne dépend pas de sa chronologie. Le futur n’existerait que comme le présent d’une attente ou d’une anticipation.

Il n’y aurait donc qu’un temps : le présent.

Dès lors, la vie ne se résumerait pas simplement à une somme d’événements qui se dérouleraient du début à la fin comme une suite causale. L’histoire d’Elise / Alabama et Didier / Monroe ne serait pas une vulgaire enchaînement de scènes. Elle formerait des pièces d’un même puzzle, volontairement désordonnées, vécues au présent. Chaque pièce du puzzle permet d’en comprendre une autre. Le présent est le temps où tout se mélange, pour que tout soit compris.

Ce désordre apparent que semblent vivre Didier et Elise ne sert aucun suspens. Il représente plutôt autrement la manière dont on vit.

Didier est un pragmatique qui veut vivre son présent, en tournant la page d’un passé encombrant, sans s’embarrasser d’un futur dans la mesure où il ne souhaite pas avoir d’enfant. L’irruption d’Elise dans sa vie, puis celle de Maybelle, vont lui donner la possibilité de considérer les choses différemment.

Pour Didier, le temps est clairement linéaire. La vie ressemble à une équation : rencontre => sexe => mariage => divorce. Une logique imparable. Le problème est que la vie de Didier manque cruellement de poésie.

Où il va l’oiseau quand il meurt ?

(…) Il faut le jeter à la poubelle.

La maladie de sa fille l’oblige à reconsidérer ce qui continue d’exister quand une vie s’achève.

Le petit oiseau est devenu une étoile maintenant.

… D’accord ma puce. Si tu veux croire que l’oiseau est devenu une étoile, c’en est une.

Maybelle ouvre cette possibilité. S’il pense aux étoiles comme sa fille l’invite à le faire, alors Didier est bien obligé de reconnaître que les étoiles continuent de vivre après qu’elles aient disparu (cf The Fountain).

Il arrive donc que tu vois quelque chose qui est déjà parti. Mais ce n’est pas grave car la lumière d’une étoile continue toujours d’avancer au delà de tes petits yeux. Toujours plus loin. Donc l’étoile continuera d’exister à tout jamais.

Après la mort de Maybelle, le naturel pragmatique de Didier reprend pourtant le dessus. Il ne peut pas s’en empêcher.

Maybelle est morte. Elle est morte! Partie! Elle n’est plus là!! Mais nous sommes là! Je suis là. Nous devons poursuivre ensemble.

Il faut qu’Elise l’aide à définitivement sortir de cette conception rigide de la vie.

Si moi j’ai envie de croire que Maybelle est une étoile dans le ciel, c’est mon droit. Si je veux croire qu’elle est un oiseau qui picore sur le rebord de la fenêtre, un papillon qui se pose sur mon épaule, une putain de grenouille…

Pour Elise, l’identité est polymorphe : on peut être à la fois femme amante, en deuil, tatoueuse, chanteuse, triste et heureuse. Pour elle, tout s’enchevêtre. Elise voit la vie comme plusieurs chapitres d’un livre pouvant se lire dans l’ordre que l’on souhaite. Un chapitre pourrait s’intituler Elise, l’autre Alabama. Peu importe. C’est le même livre que l’on peut lire à l’envers.

Le suicide d’Alabama chuchote quelque chose d’important à l’oreille de Monroe.

Je l’ai toujours su en fait que ça ne pouvait pas durer. Que la vie n’est pas généreuse. On n’a pas le droit d’aimer. Pas le droit de s’attacher.

Ce qui veut dire qu’Alabama savait. Malgré tout, cela ne l’a pas empêché de vivre tout au présent – en conscience (cf Premier Contact). Ce qu’elle a vécu, les joies et les peines, forment un ensemble qui a du sens. C’est la vie d’Elise.

Dès lors, Didier devenu Monroe comprend mieux son Elise / Alabama. Il cesse de la penser en termes d’années pour se laisser envahir à son tour par les sourires, les disputes, les larmes, les chansons et ces tatouages qui se sont transformés dans le temps. Voilà pourquoi Monroe rend un dernier hommage musical à sa femme. Didier n’aurait sans doute pas pris la peine de le faire, car il n’en aurait pas compris l’intérêt.

Tous les moments de la vie de ce couple se racontent et ne se comprennent que dans un seul et même présent. Comme si la vie n’était jamais derrière ou devant eux, mais simplement là.

LE TRAILER

Cette explication de film n’engage que son AUTEUR.

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