SHINING

 SHINING
Stanley Kubrick, 1980

LE COMMENTAIRE

Il n’existe rien de plus romantique sur terre qu’un week-end à Rome au sens d’Etienne Daho (tous les deux sans personne). De la même manière il n’existe rien de plus intense qu’un face à face entre hommes. On pense au débat VGE Mitterrand de 1974, à celui de 1981, à celui contre Chirac. Enfin bref, on pense à Mitterrand. On pense aussi à toutes ces rencontres impromptues dans les toilettes des hommes, qui restent souvent les meilleures (cf Harry).

LE PITCH

Jack Torrance (Jack Nicholson) profite de garder un hôtel pour  finir son projet littéraire.

L’HISTOIRE

Jack, un écrivain raté, décroche le boulot de gardien de l’hôtel Overlook, perdu dans les montagnes du Colorado. Le manager le met en garde contre les risques du métier, rien ne semble y faire. Jack est bien décidé à passer l’hiver et à finir son roman, dans la montagne en compagnie de sa femme Wendy (Shelley Duvall) et de son fils Danny (Danny Lloyd).

Victime de l’isolement, comme attendu, Jack va commencer à halluciner grave. Comme envoûté par l’esprit maléfique de cet hôtel construit sur les ruines d’un cimetière indien, il va délaisser sa tâche pour se consacrer pleinement à l’annihilation de sa propre famille.

Finalement incapable de se débarrasser de sa femme et de son fils, il va se perdre dans la neige et mourir de froid.

L’EXPLICATION

The Shining c’est le processus créatif.

Il y a d’abord cette longue route qui conduit Jack à l’hôtel, comme un long chemin conduisant à l’idée. On l’aperçoit. On l’approche. Elle nous questionne. Puis on y revient. On a déjà une première preuve de l’attraction quasi-magnétique de l’œuvre sur son auteur. Elle l’appelle. L’hôtel exerce un pouvoir de fascination qui va littéralement obséder Jack et qui va tout embarquer sur son passage : la femme et le gosse de Jack inclus.

L’Overlook est une source dont Jack s’inspire. L’hôtel est son projet. Les fantômes qui le peuplent sont ses muses. Sa femme et son fils à l’inverse se révèlent rapidement être des boulets. C’est son fils qui va d’abord se sentir de trop, faisant à plusieurs reprises la rencontre des jumelles fantômes au détour des couloirs de l’hôtel. Puis c’est sa femme qui le ralentit, n’ayant de cesse de l’interrompre pour une balade ou un sandwich.

Jack regarde Wendy et Danny se perdre dans son labyrinthe. Ils vont se retrouver tout doucement pris au piège de ses névroses. Au fur et à mesure que son projet se précise, les esprits se déchaînent. L’hôtel réagit violemment, molestant Danny qui n’en fait qu’à sa tête. Il avait déjà jeté les feuilles de son père sur le sol, il n’écoute rien ce merdeux. Tony et Dick Halloran lui avaient pourtant bien dit de ne pas foutre les pieds dans la room 237

You have no business to do in there anyway… so stay out of it you understand? Stay out of it!

Petit à petit, Jack va s’éloigner de sa famille et se rapprocher de l’hôtel. Il va faire la rencontre de Lloyd, un barman imaginaire, sorte de Mephisto auquel il confiera son âme. Ce bar est un endroit hors du temps où il se sent écouté et compris. Les fantômes sont accueillants et bienveillants avec lui.

It’s good to see you.

It’s good to be back Lloyd!

Auprès de ces fantômes il se sent être enfin quelqu’un d’important, qu’on considère. Pas comme dans la vraie vie où il est le fantôme, en balayeur des rues ou employé de lavomatic. Les fantômes le font exister. Un sentiment que ni sa femme ni son fils n’arriveront à lui procurer.

Alors qu’elle sent son fils en danger, Wendy prend peur et souhaite quitter l’hôtel. Elle met Jack au pied du mur. Il ne peut pas le supporter. C’est un moment de rupture à la suite duquel il va rencontrer Charles Grady, son double. Jack pense dominer l’hôtel. Le rapport de force va s’inverser lors d’un face à face avec Grady. C’est la scène où Jack bascule. Cette rencontre est hypnotique. Jack se perd dans un jeu de miroirs. L’hôtel le possède désormais.

La création c’est un engagement, comme un contrat que l’on signe. Ce que Wendy ne semble pas comprendre. On ne se sauve pas comme ça, la démission n’est pas acceptée. Cette mission est une responsabilité. C’est devenu la raison d’exister de Jack.

La création c’est aussi la destruction. Et là on peut tous se remettre à lire The Destructors de Graham Greene (ou regarder à nouveau Donnie Darko). De la même manière qu’il faut casser des œufs pour faire une omelette, Jack va devoir prouver sa valeur en tuant. Les fantômes le rappelle à l’ordre et se permettent de faire part de leurs doutes quant à l’implication de Jack. A défaut de pouvoir découper sa femme et son fils, c’est en hachant le cuisinier qu’il se montrera à la hauteur.

C’est parce qu’il a traversé toutes ces épreuves, allant jusqu’à disparaitre lui-même les fesses dans la neige, qu’il gagne enfin le droit de faire partie de l’histoire de l’hôtel. Sa photo est accrochée au mur. Il signe son œuvre. Et puis tant pis si c’est de la merde, c’est pas grave. Elle est à lui. Elle l’a absorbé.

Shining montre en quoi la création est une prise de risques. Il n’y a pas de création pépère. Il faut se confronter aux extrêmes et embrasser la mamie en putréfaction pour arriver à ses fins. Le processus est intense et il faut accepter d’être prêt à perdre son âme (et se perdre tout court) pour que le travail en vaille la peine. L’œuvre doit dépasser son auteur. C’est seulement au prix de ce sacrifice que l’artiste atteindra la postérité.

C’est parce que toute l’équipe d’Apocalypse Now en a chié des semaines au Viet-Nam que le film est si fort. C’est parce que ses personnages le consument tout entier que Daniel Day-Lewis gagne ses oscars. Comme disait Homer Simpson à Lisa: « On s’fait pas de potes à coups de salade. » Tel est le prix de la brillance.

C’est beau à vivre dans un cinéma. À vivre en vrai c’est différent. Tout le monde n’est pas prêt à faire l’expérience de l’isolement avec un fou dans un hôtel du Colorado l’hiver. La brillance n’est pas à la portée de tout le monde.

Some shine, some don’t.

Demandez à l’équipe de tournage de Man on the Moon si c’était drôle de supporter Jim Carrey tous les jours. Et pourtant ils ont vécu un moment unique.

LE TRAILER

Cette explication n’engage que son auteur.

11 commentaires

  • Bonjour, votre analyse du film n’est pas trop mal, pas trop mal si on reste attaché aux scènes mêmes. Rester attaché aux scènes bloque le véritable sens qu’a voulu donner l’auteur au film selon moi.

    Shining :
    Début du film : la longue route représente l’écart et la déconnexion avec la réalité de la part du personnage principal. Cette déconnexion va le rendre totalement délirant, au point d’y voir bon nombres d’hallucinations visuelles et auditives pendant le film.

    « All work and no play makes Jack a dull boy » : Je pense que Kubrick a tenté ici de faire passer un message subliminale critiquant la conception du travail et du mode de vie occidental en général. On peut partir du fait que Kubrick était un visionnaire, et à travers le travail répétitif, l’homme s’oublierait lui même, oubliant les plaisirs de la vie qui font de l’homme ce qu’il est. En effet, Jack répète cette même phrase « All work and no play makes Jack a dull boy »  sur des centaines et des centaines de pages, cela illustre le travail répétitif sans aucun but ni sens. Ensuite, le bar vide représente l’absence du plaisir pour la débauche et l’ivresse et le bar est essentiellement d’homme, un lieu où l’homme peut être lui même, c’est une coupure avec le train de vie quotidien, là où il peut s’exprimer, crier, rugir, se battre, lâcher toutes ses pulsions animales qu’il contient quotidiennement. On poursuit avec la scène ou Kubrick est tenté par une femme nue, c’est la seule et unique scène à minima sexuelle du film, on peut donc juger que sa vie sexuelle avec sa femme était très peu épanouie, et qu’il était très clairement en manque, qu’il ressentait ce besoin bestial de faire l’amour à une femme.

    On poursuit toujours, vers le début du film, la scène où Jack joue avec la balle de tennis, seul, il tente de jouer mais s’ennuie rapidement. On pourrait en effet croire que c’est un jeu à peine conscient qui consiste pour Jack à s’inspirer plus qu’autre chose, mais je pense que cela signifie l’importance du jeu pour l’homme. Enfin pour finir, Jack n’a aucune relation avec d’autres hommes dans le film, il n’a en effet que deux relations disponibles qui sont celle avec sa femme et celle avec son fils (qui est très très faible), et donc la scène dans les toilettes met en scène un dialogue, d’homme à homme, une vraie conversation vraie si je puis dire.

    Si l’on récapitule : l’homme a besoin de jeu, de sexe, d’ivresse et d’une relation sincère et vraie d’homme à homme, quelqu’un qu’il peut considérer comme son alter ego. Confronté au fait que Jack soit enfermé avec sa famille montre que selon Kubrick, l’homme ne peut se satisfaire de travailler et aimer sa famille, il a besoin d’être humain et d’avoir ses moments à lui, et Jack est d’ailleurs très rapidement emmené à être replié sur lui même.

    Au final, Jack implose et va vouloir tuer ce qui le maintient dans cette vie terne et monotone. On peut y rajouter que cela se passe en hiver, et l’hiver est la saison monotone, terne et triste de l’année.

    Jack partait pour écrire son livre qui le sortirait enfin de l’ombre afin de donner du sens à sa vie, mais le seul sens qu’il y trouve, c’est celui sa vie justement. Il ne donne pas de sens à sa vie mais se retrouve piégé avec le sens que sa vie a actuellement.

    Jack ne peut laisser partir sa femme et son fils, car en laissant rouler le boulet au loin, ce dernier va l’entraîner quoi qu’il arrive, alors qu’en coupant la chaîne (en les tuants) il va enfin pouvoir s’épanouir librement.

    Son œuvre réside au final dans le fait qu’il a trouvé le sens à sa vie qu’il refoulait depuis longtemps, sens qui a eu raison de lui, mais œuvre qu’il signe comme on peut le voir dans la photo de fin. Le sens de sa vie était réduit en un hôtel, il a fait de cet hôtel le sens de sa vie, ou du moins le dernier sens qu’a eu sa vie.

    • Merci Biwack pour votre interprétation!
      Tous les amateurs de Shining apprécieront les différentes thèses exposées dans Room 237.

  • Ayant revu Shining récemment, j’ai particulièrement apprécié de pouvoir découvrir votre explication; elle apporte un éclairage original et très intéressant à ce film sans être trop loufoque ou ésotérique (contrairement à « Room 237 »). Bravo!

    • Merci SosoMo. Certaines approches de Room 237 sont néanmoins intéressantes. C’est un film qui mérite aussi son explication. Quelle est votre interprétation de Shining?

  • Il faut aussi expliquer pourquoi les fantômes se révèlent à Wendy

    Jusqu’à un certain point on croit que fantômes sont le fuit de l’imagination de Jack, jusqu’à ce que Wendy aie conscience de leur présence, n’est ce pas là un aparté de Kubrick à notre égard, en effet on pourrait pense que troisième stade serait notre propre implication dans l’histoire, nous spectateurs.

    Stade un : Jack voit les fantômes ( nous l’acceptons )
    Stade deux : Wendy également ( nous nous perdons en conjecture, à moins que la terreur ne rende fou )
    Stade trois : nous aussi, spectateurs, sommes possédés.

    • C’est une interprétation intéressante. Personnellement je pense que Wendy possède également le shining, ce qui explique pourquoi Danny l’a aussi. Le problème de Wendy c’est qu’elle est un peu niaise donc elle ne s’en rend pas compte. Elle refuse de voir. À la fin, elle ne peut néanmoins pas éviter ce qui se passe.

      • Je reste persuadé que Kubrick aie voulu un aparté.

        Si Wendy avait eu le shining, Halloran l’aurait remarqué, mais il ne cite que Danny.
        Ce dernier est exceptionnel et seule cette exception suffit.
        Le fait de voir les fantômes est commun et à Jack et à Wendy et pourtant Jack ne le possède pas, ce qui indique que pour Wendy il en est de même.
        Une seule personne doit le posséder et cela doit être Danny, sinon son personnage perd tout intérêt.

        Wendy a des visions parce qu’elle est en état de terreur, Jack parce qu’il est en état de névrose et qu’il a recommencé à boire ( boisson planquée dans sa voiture ? ).
        Nous, nous sommes entre les deux : et névrosés et déboussolés.

        Bon ! Méfiance tout de même, dans toute œuvre d’art il y a deux pôles contemplatifs :
        le pur ressenti
        l’analyse pure
        Par essence ces deux pôles ne devant jamais se rejoindre. Le mystère doit rester magique.

        Chez SK l’imaginaire, même délirant, prête à l’interprétation et sûrement moins à sa compréhension.

        «L’art cache l’artiste plus qu’il ne le révèle» Oscar Wilde.

        Excellent forum, merci.

      • Ça se tient. Merci pour vos commentaires!

  • JCVD – Explication de film

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