INTERVENTION DIVINE
Elia Suleiman, 2002
LE COMMENTAIRE
À la fin du siècle dernier, les automobilistes étaient invité·es à s’interroger sur boire ou conduire. La loi obligeait à un choix. Il fallait renoncer. Demain, ce ne sera peut-être plus un sujet grâce à l’intelligence artificielle. On pourra même manger au volant. Les temps changent…
LE PITCH
Un Palestinien de Jerusalem observe l’absurdité qui plane sur sa ville.
LE RÉSUMÉ
Sur la colline de Nazareth, un homme habillé en père noël est poursuivi par un groupe. Il perd ses cadeaux en chemin. Au sommet, un couteau lui traverse la poitrine.
E.S. (Elia Suleiman) vit à Jérusalem. Son père (Nayef Fahoum Daher) a l’habitude de saluer les gens depuis sa voiture en les insultant copieusement au passage.
Putain de journée… Enculé… Quel fils de pute… Nique la soeur du père de tes enfants…
Le père de E.S. est malade et sa condition se dégrade.
Ailleurs en ville, un homme démolit une petite portion de route en prenant soin de mesurer ce qui relève de sa propriété. Il est arrêté puis libéré par la police. À son retour, il défait aussitôt le travail des équipes de la voirie.
Deux voisins se disputent à propos de leurs poubelles.
Voisine, pourquoi jeter tes ordures dans ma cours. Tu n’as pas honte ?
Si voisin, mais les ordures que je jette dans ta cours sont celles que tu as jetées dans notre jardin.
Et alors ? C’est quand même honteux. Après tout, les voisins doivent se respecter. Tu n’aurais pas pu m’en parler? Pourquoi Dieu nous a-t-il donné une langue ?
Deux autres voisins n’arrivent pas à s’entendre sur le stationnement.
Ta voiture bloque mon garage, tu peux la bouger ?
… quelle marque ?
À Ramallah, la compagne de E.S. (Manal Khader) n’a visiblement pas le droit de passer le check point. Les militaires braquent toutes les voitures de leurs armes.
On ne passe pas!
Il lui faut traverser à pieds et fusiller les soldats du regard pour pouvoir passer sans qu’ils n’osent faire quoi que ce soit. Elle retrouve E.S. sur le parking d’Al-ram. Sans un bruit, ils se caressent la main dans la voiture. C’est leur seul moment d’intimité.
En ville, une touriste demande son chemin à un policier israélien qui ne peut pas l’aider. Il réclame à son prisonnier palestinien de lui indiquer la route, bien que ce dernier ait les yeux bandés. Quelques jours plus tard, la touriste s’est perdue à nouveau. Cette fois-ci, le prisonnier s’est échappé. Le policier ne s’en était même pas rendu compte.
E.S. retrouve sa compagne et lui fait passer un message sur la vitre de sa voiture.
Je suis fou parce que je t’aime.
Il gonfle un ballon à l’effigie de Yasser Arafat pour faire diversion. Les militaires sont confus.
Un ballon essaie de passer. On peut le descendre.
Attendez les ordres…
E.S. en profite pour passer avec son amie pendant que le ballon survole la ville.
Le père de E.S. est sur le point de s’éteindre. Son fils lui fait écouter une musique qu’il affectionne. Il esquisse un sourire.
Au checkpoint, la situation se crispe. Un militaire oblige les conducteurs à changer de véhicule sur un air menaçant.
Chante enculé!
Des paramilitaires s’entrainent à tirer sur des cibles à l’effigie de Palestiniens, jusqu’à ce que la compagne de E.S. n’apparaisse pour les défier. Elle bloque leurs balles comme Neo dans Matrix, et se défend à l’aide d’un bouclier en forme de Judée.
Le père d’E.S. meurt. Pendant ce temps, les querelles de voisinage continuent.
Tu sais qu’on est des gens biens et qu’il est difficile de se garer.
Dans leur cuisine, E.S. et sa mère contemplent en silence une cocotte minute sur le point d’exploser.

L’EXPLICATION
Intervention Divine, c’est toute la difficulté de vivre ensemble.
Bien que sujet d’actualité, la question de la vie en collectivité ne date pas d’hier. Aristote s’était déjà interrogé sur le besoin de vivre en communauté. Rousseau a réfléchi aux conditions d’un contrat social. C’est à la fin des années 80 et l’essor du multiculturalisme que Paul Ricoeur a conceptualisé le vivre ensemble. Depuis, cette idée de cohésion a été reprise à tort et à travers par les politiques, les médias ou les entraineurs de foot : on vit ensemble, on meurt ensemble.
On pourrait croire que le vivre ensemble est une évidence pour des peuples souvent différents mais qui, après tout, partagent une histoire commune. En Belgique (cf Bullhead), en Irlande (cf Bloody Sunday, Belfast), en Yougoslavie (cf Underground), en Ukraine… on cohabite ensemble dans la joie, la bonne humeur et le respect de l’autre.
Tout cela sans compter sur le métissage qui permet d’atténuer les tensions identitaires (cf Dammi).
La situation en Israël rappelle que c’est encore loin d’être simple (cf Le Monde Après Nous, La Planète Sauvage).
Certes, il y a des choses qui paraissent grotesques. Dans les yeux d’E.S. qui est à la fois palestinien mais aussi citoyen israélien, mettre un poste frontière à Ramallah confine au ridicule. Ces gens vivent sur la même terre et se comprennent. Personne ne mange de porc. À l’hôpital, les malades se réveillent tous ensemble pour aller fumer leur cigarette dans le couloir. Un détenu palestinien les yeux bandés connait mieux les rues de Jérusalem qu’un officier de police israélien. Alors que son père est en train de mourir, les batailles du quotidien paraissent bien dérisoires à E.S.
Sa compagne et lui ne devraient pas être séparés par une barrière, à seulement quelques kilomètres de distance, peu importe la religion. Cela semble si bête.

Pourquoi ne pourrait-on pas être tous copains ?
C’est malheureusement commettre une erreur d’assimilation grossière. Bien que ces peuples soient proches, ils se distinguent par quelques nuances que l’on ne saurait ignorer – sous peine de rappeler des heures sombres où Thierry Roland confondait des joueurs de foot sud-coréens sous prétexte qu’ils portent des noms similaires. Dans le golfe, qui oserait comparer le Royaume de Bahreïn avec l’État du Qatar, même si les gratte-ciels se ressemblent ? Un citoyen helvétique n’est pas un citoyen français. Ce n’est justement pas du pareil au même.
Et c’est surtout oublier que personne ne supporte personne (cf Kinds of Kindness, Blindness). Certain·es veulent assassiner le père noël. Quant au père d’E.S., il fait un sourire à toutes celles et ceux qu’il croise sur sa route, en les traitant de tous les noms par derrière.
L’hospitalité et le partage ont des limites que l’individu n’oublie pas. Il n’y a pas assez de place pour se garer en ville et visiblement personne ne veut se déranger pour l’autre. Pire, on trouve le moindre prétexte pour s’embrouiller.
On pourrait supprimer les tanks que la vie en commun resterait toujours aussi insupportable (cf Les Banshees d’Inisherin). Il est difficile d’obtenir ou de faire des concessions. En quoi un petit bout de virage pose-t-il problème à l’habitant du quartier ? Visiblement, c’est important.
Il n’y a plus de sens civil, comme si on avait pensé que vivre les un·es à côté des autres était un acquis. On se prend la tête avec sa voisine sans se rendre compte que son jardin n’est pas une déchetterie.
Plutôt que de discuter, on préfère la violence. C’est l’escalade.
J’ai cogné, cogné, cogné jusqu’à ce que sa tête soit rouge comme le cul d’un singe. Il voulait nettoyer sa voiture le fils de pute…
Une chose est sûre, les soldats qui obéissent aux ordres sans réfléchir accuseront toujours celle ou celui d’en face. Ils ne sauront pas quoi faire devant un ballon de baudruche qui flotte dans le ciel. Il leur sera de plus en plus compliqué de savoir composer avec la subtilité des cultures (cf Babel).