BELFAST
Kenneth Branagh, 2021
LE COMMENTAIRE
L’enfant ne peut rien faire d’autre que de regarder la vie se dérouler devant soi comme un film, à la manière d’un spectateur. Comme le disait Jacques Higelin: Trop petit pour se prendre au sérieux, trop sérieux pour faire le jeu des grands, assez grand pour affronter la vie.
LE PITCH
Une famille considère un départ, sur fond de conflit nord-irlandais.
LE RÉSUMÉ
Du haut de ses neuf ans, Buddy (Jude Hill) assiste aux émeutes qui font rage à Belfast en août 1969 – jusque dans sa petite rue. Un groupe d’unionistes protestants attaquent les maisons et les commerces catholiques.
Get the Catholics out! You’ve been warned! Get these fuckers of the streets!
Buddy s’intéresse de loin à la géopolitique. Il s’appuie sur son père (Jamie Dornan) pour obtenir des réponses.
Was that our side that done all that to them Catholic houses in our street, Daddy?
There is no our side and their side in our street. Or there didn’t used to be, anyway. It’s all bloody religion. That’s the problem.
Son père travaille en Angleterre. Donc il est souvent absent et songe même à partir plus loin encore. Sa femme (Caitríona Balfe) n’est pas très emballée.
I know nothing else but Belfast…
Exactly! There’s a whole world out there! (…) This is the time to think about making a new start.
Pendant que son père fait des aller-retours en rêvant d’Australie et que sa mère se fait du mauvais sang, Buddy essaie de passer entre les balles. Il va à l’église, où les questions du pasteur local (Turlough Convery) l’angoissent plus qu’autre chose…
I ask you here and now! Which road will you take?!
Buddy est amoureux de Catherine (Olive Tennant). Manque de pot, elle est catholique. Compliqué…
Il va au cinéma, où il s’en prend plein les mirettes (cf The Fabelmans, Cinema Paradiso, Babylon).
Sa grand-mère (Judi Dench) et son grand-père (Ciarán Hinds) essaient de lui fournir de bons conseils. Billy Clanton (Colin Morgan) fait la loi dans le quartier. Les locaux sont terrorisés par ses menaces.
People like me run this town now.
Le caïd recrute les plus jeunes afin de dévaliser les commerces des catholiques.
We don’t put things back. That’s not the statement we’re trying to make.
Le père obtient une promotion à Londres. L’heure de prendre une décision se rapproche. La mère ne veut toujours pas bouger.
This is our home.
You think they’re gonna welcome us with open arms?
Things change.
Really…?
Buddy n’est pas plus chaud que sa mère. Il veut pas changer d’île.
I don’t wanna go to England!!!
La mort du grand-père va tout précipiter. Suite à ce drame, la mère prend son courage à deux mais. Elle accepte de suivre son mari à Londres. La grand-mère facilite le départ en accordant finalement sa bénédiction.
Go now. Don’t look back. I love you, son.
La famille prend un bus pour l’aéroport, direction le futur.
For the ones who stayed, for the ones who left. And for all the ones who were lost.
L’EXPLICATION
Belfast, c’est la difficulté de partir.
L’Histoire a prouvé que l’humanité n’est pas faite pour un mode de vie sédentaire (cf Ice Age). Les Irlandais·es, qu’ils ou elles soient du Nord ou ou pas, n’échappent pas à cette vérité.
The Irish were born for leavin’, otherwise the rest of the world’d have no pubs.
Celles et ceux qui se barricadent pour se mettre à l’abri finissent par s’isoler (cf Le Village). Cela ne les protège pas plus des zombies (cf World War Z). C’est pourquoi il faut prendre le volant (cf Nomadland), tracer sa route, regarder devant et continuer son chemin (cf La Route) jusqu’à décoller de cette planète pourrie (cf Interstellar). C’est le sens de l’histoire.
Embrassant la tendance, c’est presque logiquement que le trio 2Be3 a chanté « Partir un jour » en 1996. Sans se retourner. Ne pas regretter (cf Inception). À l’époque, cela avait l’air facile. Des paroles gratuites, en l’air.
En réalité, partir de chez soi pour explorer le monde est loin d’être simple. Billy Clanton le fait remarquer très justement.
Folks always have a problem with change.
C’est l’expérience que fait Buddy. Il va devoir se plier à la décision de ses parents, qui ne sont même pas alignés sur la suite. Cependant, Buddy va être consulté. On va lui demander s’il est d’accord pour partir, en essayant de lui vendre un projet abstrait. De belles promesses sur le long terme. La possibilité de construire sa vie ailleurs, alors qu’il ne comprend pas encore le monde dans lequel il se trouve – ni ses subtilités. Comment reconnaître les catholiques des protestants ?
You can tell by their names…
Buddy est à un âge où il essaie de se faire accepter par le groupe. Les sirènes de la puberté commencent seulement à claironner à son oreille. Autant dire que les querelles de clocher le dépassent. Il ne sait même pas pourquoi son père l’oblige à se rendre à l’église…
Why are you sending us to church?
Lorsque son père rejette la faute sur la grand-mère, Buddy n’est pas beaucoup plus avancé.
Because your granny would kill me if I didn’t.
Il n’existe pas une évidence, comme le voudrait Buddy – ou les croyant·es.
But sure there’s only one right answer.
If that were true son, people wouldn’t be blowing themselves up all over this town.
Partir, c’est faire un choix. Choisir, c’est renoncer. Donc partir ne peut pas se résumer à une fuite. Le père regarde les brochures sur Sydney ou Vancouver en espérant que son banquier l’oubliera, ou qu’il pourra laisser les problèmes de Belfast derrière lui. Il se trompe.
We’re living in a civil war, and I’m not here to protect my family.
De l’autre côté de la barrière, la position de la mère n’est pas tenable. Elle est paralysée par la peur de l’inconnu.
It’s a waiting game.
On ne peut pas attendre indéfiniment, au risque d’entendre les émeutiers frapper à sa porte – ou menacer son fils. Si les racines de la famille sont à Belfast, la suite doit s’écrire ailleurs. Pendant que le père cherche à provoquer le moment, la mère s’y soustrait. Néanmoins, il faut sauter du plongeoir – sans réfléchir.
We have to do something!
Pour partir, il faut savoir ce que l’on veut. Ce qui est peut-être la question la plus délicate.
What do you want…?
N’est pas gitan·e qui veut (cf Les Démons de Jésus).


Quel joli film! Ca m’a rappelé la vie est belle. L’insouciance au milieu de l’horreur, la vie haute en couleurs quand tout est noir et blanc. Jusqu’à ce que le bus jaune arrive et emporte avec lui l’enfance. On ne se retourne pas pour faire coucou à Granny. Il faut bien grandir contraint et forcé. Jamais sans oublier ses racines et ses passions d’enfant. Kenneth Branagh a quitté Belfast mais en a fait un film magnifique.
Merci Delphine. C’est effectivement une manière de montrer que l’on doit et que l’on peut partir, sans tourner le dos.