MATIGNON,
MISSION IMPOSSIBLE ?
Michelle Cotta, Patrice Duhamel, 2025
LE COMMENTAIRE
Décrocher le job de ses rêves est un piège. Au pire, la mission réussit. Après quoi, on est condamné·e à faire des cauchemars. Au mieux, la mission échoue. On passe pour un·e con·ne sur le moment. Mais le rêve reste inatteignable. Au moins, on peut se consoler en disant que l’on a essayé. Sans regret. En fonction des époques, on préfère les beautiful losers aux ugly winners. Une chose est sûre, on déteste forcément les mauvais perdants.
LE PITCH
Carnet de route de François Bayrou, à la tête du gouvernement.
LE RÉSUMÉ
Dans un contexte politique rendu compliqué du fait de la dissolution voulue par Emmanuel Macron, François Bayrou met la pression sur le Président lors d’une discussion qualifiée d’électrique afin de devenir premier Ministre. Ce que Bayrou obtient en décembre 2024.
Il accepte d’accorder aux journalistes Michelle Cotta et Patrice Duhamel un entretien mensuel pour évoquer les moments clés de son périlleux parcours.
Le nouveau premier ministre est souriant, malgré les défis qui l’attendent.
L’Himalaya, comme vous le savez, c’est une chaîne de montagnes.
Après l’échec de Michel Barnier, François Bayrou a recours à l’article 49.3 pour faire adopter la loi de finances sans vote à l’Assemblée en janvier 2025. Il veut vite rediscuter de la réforme des retraites, comme il l’avait promis.
Son début de mandat est secoué par quelques polémiques, notamment l’affaire Bétharram à propos de laquelle il affirme, devant la représentation nationale, ne rien savoir :
Je n’ai jamais été informé de quoi que ce soit de violence et a fortiori de violences sexuelles, je peux vous assurer que tout est faux.
François Bayrou tente de faire diversion, car l’heure est grave.
Je vais dire quelque chose de terrible : c’est pire que dans les années 30.
La dette devient son cheval de batailles. Il multiplie les sorties médiatiques, sans être entendu.
Est-ce que je suis seul à voir le monde comme il est ?
Son conclave sur les retraites ne débouche sur rien car il ne souhaitait pas vraiment rediscuter de la réforme des retraites.
Il envisage un referendum sur les finances publiques qui est invalidé par le président Macron.
Entre les attaques des rapporteurs de la commission d’enquête sur les violences dans les établissements scolaires, ou les sondages au plus bas y compris dans son propre camp, François Bayrou sent le vent tourner. Néanmoins, il tente de maintenir son cap en se faisant le porte parole de l’austérité. Une vérité budgétaire que tout le monde semblerait ignorer – selon lui. Ses propos sont volontairement alarmistes.
Et vous verrez que ça finira très mal.
Théâtral, il emprunte quelques citations de Pierre Mendes-France. Juste avant les vacances d’été, il appelle à un vote de confiance, surprenant la classe politique comme les journalistes.
Pourquoi croyez vous que j’ai fait ça ?
…
Sa série de vidéos pédagogiques en ligne n’y fera rien. Début septembre, François Bayrou perd son pari. Il doit passer la main.
C’est à la fin de l’histoire qu’on voit les choses. Si vous croyez qu’elle finit le 8 septembre… Moi je vous dis qu’elle ne finit pas. À partir de là s’écrit une nouvelle histoire dans laquelle les Français prennent toutes leurs responsabilités. Vous croyez qu’on peut continuer comme ça ?
L’histoire va continuer, mais sans lui.

L’EXPLICATION
Matignon Mission Impossible ?, ce n’est pas Tom Cruise.
Lors de sa première élection (cf Le Casse du Siècle), Emmanuel Macron voulait une République exemplaire. On a vu le résultat… Les politiques de tout bord donnent vraiment l’impression qu’ils sont toutes et tous pourri·es (cf Personne n’y comprend rien). Pour autant, il faut reconnaître l’ampleur de leur tâche aujourd’hui. Qui aurait le courage de prendre le taureau par les cornes ?
François Bayrou a levé la main, comme une évidence.
Si j’ai été choisi, c’est qu’il n’y avait pas d’autre solution.
Il y a une part de cinéma en politique. François Bayrou le sait mieux que quiconque. Le premier ministre a voulu enfiler le costume de Ethan Hunt.
C’est précisément parce que ça va être dur qu’on est là.
Dans Mission Impossible, Ethan Hunt est au delà de tout soupçon (cf Mission Impossible). Il n’est pas qu’un simple bon soldat qui execute les ordres (cf Mission Impossible 2). Ethan Hunt sait faire la part des choses entre son métier et sa vie personnelle (cf Mission Impossible 3). Droit dans ses bottes (cf Mission Impossible : Protocole Fantôme), il se rappelle de ce qu’il vaut en plein coeur de la tempête (cf Mission Impossible : Rogue Nation). Les autres sont sa priorité (cf Mission Impossible : Fallout). Quand tout s’accélère, il s’en tient aux fondamentaux (cf Mission Impossible : Dead Reckoning). Et jamais il ne partira à la retraite (cf Mission Impossible : The Final Reckoning). C’est comme cela que l’on sauve le monde.
De ce point de vue, le premier ministre parait taillé pour le job. Concernant l’âge du départ à la retraite, on connait bien son avis.
Si nous étions un pays ‘normal’, si tous les citoyens avaient l’information, les jeunes seraient dans la rue sans jamais accepter de compromis sur cette affaire.
On ne peut pas reprocher non plus au premier ministre de s’être planqué.
Mon boulot, c’est d’être en première ligne.
Le premier ministre affirme agir au nom des Français, ou plus précisément des enfants.
Qui peut regarder ses enfants en face et dire : on va mettre la retraite à 62 ans et pourquoi pas à 60 ans et c’est vous qui allez payer mes cocos!
Le premier ministre est aussi très attaché aux fondamentaux, en particulier les fondamentaux budgétaires.
C’est à peu près tout.

Car pour le reste, le premier ministre n’est pas au delà de tout soupçon.
Il n’a pas assumé ses responsabilités dans le scandale Bétharram en mentant devant les parlementaires et en niant avoir menti devant la commission d’enquête. Pire, il a même tenté de discréditer une lanceuse d’alerte, un gendarme et un juge. Pas très héroïque tout cela…
Si je n’avais pas fait la preuve que ces témoignages étaient faux, j’étais cuit!
Scandale à l’occasion duquel il a exploité sans vergogne le témoignage savamment orchestré de sa fille aînée. Le premier ministre mélange le personnel et le professionnel comme cela l’arrange.
Au parlement, le premier ministre a voulu passer en force. Bizarre pour un centriste sans majorité qui répète l’importance de parler avec tout le monde.
Je me sens, pardon de dire ça, héritier d’une grande partie de ceux qui ont créée le Conseil national de la Résistance. Ils s’entendaient moyennement (…) et c’était jamais facile, mais ils ont assumé. C’est ça qu’on doit faire.
Dans les faits, le premier ministre n’accepte de débattre qu’avec celles et ceux qui sont d’accord avec lui. Il s’est étrangement félicité de son conclave après que les principaux syndicats en aient claqué la porte.
Ils sont enfin entre gens qui veulent travailler ensemble.
Ce qui prouve que le premier ministre est un bon soldat du néolibéralisme. Il est droit dans les bottes… d’Emmanuel Macron. À la niche, François.
Contrairement à Ethan Hunt, le premier ministre se pose régulièrement en victime, dénonçant les méthodes de ses adversaires.
C’est une commission d’enquête qui était un tribunal révolutionnaire.
Les journalistes ont beau servir sa soupe, il fait mine de s’insurger.
Faut pas prétendre que vous savez pas! (…) Vous êtes les journalistes! (…) C’est pas une opinion, c’est un fait qui menace le pays. Excusez moi, vous n’êtes pas des saltimbanques. C’est civique le journalisme! (cf Les Nouveaux Chiens de Garde)
Le premier ministre fait mine de se soucier des Français·es mais il pense d’abord à lui. Plutôt que de travailler à un budget qui fasse consensus, il a préféré faire l’actualité de la rentrée en sollicitant la confiance. Il s’est constitué comme sujet. De cette manière, il peut tomber la tête haute.
Ethan Hunt escalade des gratte-ciels et saute dans le vide en moto, pendant que le premier ministre se gratte la tête avec sa main toute molle et fait valser son stylo avec l’air faussement agacé. Le premier ministre donne l’impression de radoter. S’il s’écoutait parler, il devrait se rendrait compte des énormités qu’il débite.
Pardon de dire ça, j’ai toujours eu cette espèce de sentiment intérieur, de certitude intérieure irrationnelle que si un jour j’étais porté aux responsabilités ce serait 1° parce qu’il n’y a pas d’autre solution et 2° parce que l’histoire frapperait à la porte.
Alors qu’Ethan Hunt n’envisage pas un instant la possibilité de se planter, le premier ministre sait au fond de lui qu’il est condamné à se planter. Obsédé par la trace qu’il pourra laisser dans l’histoire, il ne supporte pas de ne pas être à la hauteur. Alors il souffle sur les braises tout en jouant à son tour les lanceurs d’alerte. Il ne lui reste plus qu’à espérer que le pays s’effondre pour pouvoir parader a posteriori en disant qu’il avait raison.
J’ai une conscience aigüe de la possibilité qu’on a de ne pas y arriver. Ce que je sais, c’est que si on n’y arrive pas, alors on va rentrer dans un temps de dérive… je devrais dire un temps de débâcle.
Résultat : on a peut-être mieux compris toute la gravité du moment. La menace de fin du monde n’a jamais été aussi claire, grâce aux efforts déployés par le premier ministre.
Par contre, la mission n’est pas remplie. François Bayrou n’aura pas été l’homme de la situation. Et puis il n’est pas Tom Cruise.