GARÇON!
Claude Sautet, 1983
LE COMMENTAIRE
La culture du service impose de s’assurer que les client·es soit satisfait·es afin de ne pas avoir à les rembourser. Ce n’est peut-être pas le plus vieux métier du monde, mais c’est l’un des plus difficiles. En salle, on doit passer d’une table à l’autre. Gérer les indécis·es ou les grognon·nes avec le sourire, en respectant la règle : celles et ceux qui paient on toujours raison.
LE PITCH
Un quinquagénaire fait le garçon en attendant de réaliser son rêve.
LE RÉSUMÉ
Alex (Yves Montand) était danseur de claquettes. C’est ainsi qu’il a commencé à fréquenté Coline (Dominique Laffin) avant que celle-ci ne le quitte sèchement.
Alex c’est dur à dire alors je te le dis tout de suite : je peux plus continuer à te voir.
Alex a tout plaqué pour travailler dans une grande brasserie parisienne comme garçon de café. Il vit et travaille avec son ami Gilbert (Jacques Villeret), qui fréquente Marie-Pierre (Marie Dubois).
Au restaurant, Gilbert est tyrannisé par le chef Francis (Bernard Fresson) (cf The Chef).
Six couverts ensemble, six annonces différentes : t’as décidé de m’emmerder toi! (…) Faut changer de métier si t’as les doigts qui glissent!
Les soirées s’enchaînent. Gilbert menace de partir. Il peut trouver un nouveau job n’importe où, c’est encore le plein emploi en France. On fume toujours dans les restaurants.
Chez son ami Armand (Hubert Deschamps), croise Claire (Nicole Garcia), une jeune prof d’Anglais récemment séparée de son compagnon journaliste – et de son ex. Alex se met à l’Anglais pour la séduire.
De temps en temps, Gloria (Rosy Varte) vient au restaurant. Elle a fait fortune dans le prêt à porter et parle régulièrement de ses envies de divorce pour se mettre en couple avec Alex. Ce dernier-ci se dérobe.
Après une nouvelle dispute, Francis doit faire des excuses officielles à Gilbert.
Alex considère la possibilité de construire un parc d’attractions sur la côte (cf The Amusement Park). Aujourd’hui, on parlerait plutôt d’aire de jeux.
Il rencontre Madame Pierreux (Marianne Comtell) qui pourrait financer son projet, et qui lui propose de prendre un dernier verre chez elle. Claire se doute de quelque chose.
Je t’ai appelé à minuit, y’avait personne. À deux heures non plus. Et à trois heures non plus…
Tu étais inquiète ? Qu’est-ce qui aurait pu arriver ?
Que tu sois avec une autre femme. Parce qu’elle a laissé un message sur le répondeur.
Coline revient vers Alex la queue basse. Elle s’est faite lourder et elle est enceinte. La jeune femme a besoin d’un job.
Gilbert accepte un job ailleurs.
Maxime (Nicolas Vogel), le barman, finit par toucher le tiercé dans l’ordre. Il paie sa tournée.
La victoire de la patience au soir d’une vie mouvementée.
Claire retourne avec son journaliste.
Coline s’est mise en couple avec un jeune serveur du restaurant.
Alex a finalement ouvert son parc d’attractions. Il regarde les enfants s’amuser jusqu’à ce qu’un orage éclate. En réalité, il ne sait pas dans quoi il vient de se lancer.

L’EXPLICATION
Garçon!, c’est voir plus loin – pour soi.
Liberté, Égalité, Fraternité. On ne retrouve pas dans la devise officielle de la République française les notions de Générosité ou de Solidarité. Bien qu’elles pourraient compléter la rime.
Ce qui veut dire qu’une certaine forme d’égocentrisme règne en France, comme ailleurs (cf Swimming with Sharks). Les Trente Glorieuses ressemblent à un restaurant qui fourmille où une main invisible fait son travail. Quand tout s’accélère, chacun·e pense d’abord à soi pour en profiter un maximum.
Alex est le premier des égoïstes, comme le lui fait remarquer Gilbert.
T’en as rien à secouer des autres et de leur vie. (…) Tu t’en fous complètement! Tout ce qui t’importe c’est de paraitre. T’as un fils, tu sais même pas où il est. Mais moi tu m’balances en public ? C’est beau ça.
Il papillone afin de servir son projet. Personne ne le lui reproche, puisque c’est la règle du jeu. Chacun·e opère de la même manière. Tout se perd, et rien ne vous touche.
Coline s’accommode de leur relation jusqu’à ce qu’un autre lui propose quelque chose de plus sérieux. Lorsque tout s’arrête, elle n’hésite pas à frapper sans gêne à la porte de ses ex pour trouver une solution. Elle n’hésitera pas à se ranger avec un jeune serveur par sécurité.
Au restaurant, Francis ne fait de cadeau à personne. Il met la misère à Gilbert, ou à quiconque le mettant dans une situation inconfortable.
Ici c’est chez moi! C’est la cuisine!
Dans ce monde, on ne se soucie des autres que lorsqu’ils représentent un intérêt (cf Casino). Et vous passez votre chemin, sans savoir ce que dit ma bouche.
Alex, vous vous souvenez pas de moi. Mais moi je me souviens de vous.
Chacun sur ses rails.
Tout le monde a des problèmes.
On fait des promesses pas tenues pour mieux obtenir certaines faveurs. Personne n’est dupe. Claire comprend très bien le petit jeu de Alex.
Vous ne l’avez jamais écrite cette lettre…?
Elle se servira de lui jusqu’à ce que son journaliste revienne de Haute-Volta (cf La Vie rêvée de Walter Mitty). C’est l’époque où l’on prend ses clic et ses clac. Merci, au revoir.
Tu crois que c’est toi qui m’a prise mais c’est moi qui t’ai voulu.
Il faut servir les autres, en pensant d’abord à se servir soi-même. Car personne ne sait faire preuve d’altruisme. Gilbert est bien pratique à Alex pour lutter contre la solitude. Par contre il faut trouver une astuce pour le dégager gentiment de l’appartement afin de coucher avec Claire.

De toute façon, les client·es ne savent jamais ce qu’ils ou elles veulent. À quoi cela peut-il servir de s’épuiser en espérant obtenir de bonnes reviews ? Il faut effectivement penser à soi.
Comme par hasard, Maxime gagne le tiercé la seule fois où il joue seul et sans demander aux autres. Étrange coïncidence.
Alex passe de table en table avec ses maîtresses, tant qu’elles peuvent lui apporter quelque chose. Hors de question de se mettre en couple avec Gloria, mais on accepte volontiers son cadeau. On peut aller prendre un verre chez Madame Pierreux et donner un peu de sa personne si besoin – tant qu’elle investit dans le projet. Sans se soucier de dire quoi que ce soit à Claire.
Alex ne s’est engagé à rien avec personne. D’ailleurs Claire finira par s’en aller à son tour sans demander son reste.
C’est ainsi qu’Alex réalise son plan : un parc d’attractions où tout n’est qu’apparences. À la fin, tout le monde fait semblant d’être content.
Tout d’abord, je dois dire que j’ai découvert votre site récemment. J’ai toujours rêvé de lire des choses comme ça : quelqu’un qui analyse le fond plus que la forme, qui préfère trouver des choses à analyser dans les interstices des films plutôt que de tout jeter, comme le font la plupart des critiques. Ignorez mon français, je suis brésilien et j’utilise un traducteur. J’aimerais partager mon avis sur ce film que j’ai écrit sur mon profil letterboxd. En plus, un gros câlin pour toi.
De par sa forme et son contenu, il m’a été extrêmement difficile d’arriver au bout de ce film, complètement consumé par l’anxiété que le film nous fait transmettre à travers ses caméras et ses actions.
Voyons voir : l’agitation dans le restaurant qui ne s’arrête jamais une minute, les cris par-dessus les tables, les bonnes commandes, les mauvaises commandes, le chef de cuisine qui se plaint que les serveurs ne récupèrent pas les commandes prêtes, les serveurs qui se plaignent au chef des commandes en retard, les clients qui commandent, mettent beaucoup de temps à choisir, qui ne savent pas ce qu’ils veulent, la servitude et l’esclavage auxquels les travailleurs de ce restaurant doivent se soumettre pour gagner leur pain quotidien…
Tout cela, rien de plus – et je suis très surpris que ce film soit une comédie, ou du moins classé comme tel – sert à illustrer le monde de merde dans lequel nous vivons. Alex est un serveur qui était autrefois danseur de claquettes. Ses pas rapides et agiles au restaurant sont une belle métaphore qui montre que, pour survivre, nous devons utiliser nos talents pour courir derrière les tables et servir l’enrichissement des autres, jamais pour notre propre bénéfice.
Ton rêve ? Ouvrir un parc d’attractions. Mais durant le film, on ne le voit pas en parler directement ni élaborer un plan plus élaboré, les choses se passent simplement en quelques plans tout au long du film. Quel serait le but d’Alex en ayant un parc d’attractions ? Dirigez-vous votre propre entreprise ? Sortir de la vue du patron ? S’amuser tout en favorisant le plaisir des autres ? Toutes les alternatives sont possibles, et l’inverse est également vrai, puisque la cohue se déplace du restaurant vers le parc. Maintenant, au lieu de crier pour que la nourriture sur la table 5 soit prête, ils crient pour que la bâche soit ouverte, ils crient pour que le jouet avec la roue cassée soit réparé.
Des cris et des courses. C’est la dynamique du film.
Lorsque Gilbert obtient un meilleur poste dans un autre restaurant, la célébration a lieu au travail, c’est-à-dire que nous ne sommes jamais, en aucun cas, en mesure de quitter le travail, il nous hante comme un être démoniaque qui ne nous donne pas une seule minute de repos.
Si on regarde plus attentivement et plus en détail, on voit que le parc d’Alex est le résultat d’un prêt d’une femme avec qui il était depuis longtemps, autrement dit : sans cela, la chose n’aurait jamais décollé, car l’investissement a coûté dix millions.
Un autre point à considérer : nous ne tirons aucun profit du fruit de notre travail dans la logique capitaliste. Si nous venons d’en bas, rien dans ce monde ne pourra nous faire accomplir quoi que ce soit par nos propres efforts. Si ce que nous voulons coûte beaucoup d’argent, oublions-le, il vaut mieux ne même pas essayer, ou, s’il y a quelqu’un de riche prêt à aider, nous pourrons le faire.
J’ai passé tout le film à me sentir extrêmement anxieux et nerveux, ce qui arrive rarement. Mais en l’analysant froidement et en écrivant tout cela, je peux clairement comprendre la raison : je me retrouve face à ma propre réalité de travailleur sans aucune perspective de changement social, constamment écrasé par les idéologies néolibérales du « sois ton propre patron » et tout un tas d’autres bêtises que l’on entend partout.
L’agitation d’Alex est l’agitation de millions de travailleurs à travers le monde qui, malgré tout, agissent avec un sourire ironique pour endurer la dure vie de devoir servir et n’oublient jamais d’être reconnaissants pour l’opportunité d’enrichir quelqu’un.
Ce ne sera jamais une comédie, mais plutôt un drame aux fortes aspirations anticapitalistes qui, à travers son protagoniste Alex, remet en question tout un système qui, en exigeant que nous soyons occupés à cent pour cent du temps, ne nous permet pas de visualiser l’esclavage et la monotonie auxquels nous sommes soumis en travaillant huit, dix ou douze heures par jour.
Merci Luciano pour ce commentaire. Effectivement, il est étrange que Garçon! soit classé comme une comédie.
Votre alternative est intéressante : être son propre patron est déjà présenté à l’époque comme un aboutissement professionnel.
Un univers professionnel dont on ne sort jamais, et au sein duquel on doit s’agiter / naviguer pour atteindre son but, qui est de travailler à son compte. Travailler comme un chien pour servir les uns, et finir par divertir les autres – si tout va bien.
Pour y parvenir, Alex est prêt à toutes les compromissions.
Si son petit parc d’attractions artisanal, soumis à la concurrence des grands parcs commerciaux, n’obtient pas de résultats… il ne lui restera plus qu’à retourner en salle. Si on le reprend.