HABEMUS PAPAM
Nanni Moretti, 2011
LE COMMENTAIRE
Celles et ceux qui prennent la vie pour un examen permanent vivent dans l’angoisse de la mauvaise note. Comme à l’école, il faut sans cesse étudier, et étudier encore. Autrui est un concurrent sur lequel il faudra bien se garder de copier. Toutes les questions ne trouveront pas de réponse. Pour obtenir la moyenne, on pourra encore s’en remettre à la prière.
LE PITCH
À la suite du conclave, le nouveau souverain pontife prend congé.
LE RÉSUMÉ
Suite à la mort du pape, une centaine de cardinaux se retrouvent à Rome comme le veut la procédure. Pendant que les fidèles se pressent sur la place St Pierre, les religieux procèdent aux élections lors d’une cérémonie à huis clos.
Le cardinal Gregori (Renato Scarpa) était le grand favori. C’est finalement sur le cardinal Melville (Michel Piccoli) que se portent les voix. Sans rancune.
Quel soulagement! Tout le monde applaudit. Il faut annoncer le nouveau pape. C’est la tradition. Cependant, Melville refuse.
Aidez moi. Je n’y arrive!
Pas de panique. La convention collective du Vatican prévoit que le nouveau pape puisse se retirer dans la prière avant de donner sa bénédiction. Le porte-parole (Jerzy Stuhr) sent qu’il y a quand même un malaise.
La situation est inédite. Le comité de direction décide alors de faire appel à un psychanalyste (Nanni Moretti).
Il n’est pas superflu de vous rappeler que le concept d’âme et celui d’inconscient ne peuvent absolument pas coexister.
Bon, on va voir.
Les autres cardinaux entourent leur confrère. Dans ces conditions, le psychanalyste peine à faire son travail et Melville a du mal à s’exprimer librement.
Je n’arrive plus à aller de l’avant.
Le psychanalyste suggère une séance anonyme en privé, avec son ex-compagne (Margherita Buy). Avec elle, Melville s’ouvre davantage.
Je n’arrive plus à rien faire, je suis toujours fatigué…
Cette difficulté vous en avez déjà parlé à quelqu’un ?
Non, à personne. Mais maintenant ils le savent tous.
(…) Quel travail faites-vous ?
Je fais l’acteur.
La psy lui propose un rythme de trois séances par semaine, ce qui n’est évidemment pas du goût du porte-parole qui doit faire appel à un service de sécurité important pour pouvoir sortir incognito.
Melville profite d’une minute d’inattention pour échapper à la surveillance de ses gardes. Celui qui était sur le point d’être mondialement connu est encore un quidam. Il peut disparaitre facilement dans la foule sans que personne ne le reconnaisse. Melville en profite pour observer son prochain.
Au Vatican, le psychanalyste a été prié de rester le temps que Melville revienne. Pendant ce temps, il joue aux cartes avec les cardinaux et organise un tournoi intercontinental de volley-ball.
Le porte-parole est complètement désemparé.
Comprenez donc que nous ne savons pas quoi faire.
Lorsque Melville donne signe de vie, le porte-parole l’implore de revenir à la raison.
Vous n’avez pas encore indiqué la date de début du pontificat. Nous comprenons votre état d’âme. Comme vous le savez, au cours de ces dernières années, notre Pontifié bien-aimé, même lorsqu’il était très malade, a continué à se consacrer à sa tâche pastorale.
On ne peut pas laisser passer plus de temps…
Maintenant je vous en supplie : faites un acte d’obéissance au Seigneur. Revenez avec nous. Un milliard de personnes vous attend!
La récréation est terminée. Melville revient, à reculons. Lorsqu’il se présente à la foule, il annonce sa démission. Ses mots sèment le trouble au sein de la communauté.
Oui j’ai été choisi. Mais cela, au lieu de m’emplir de force et de confiance, m’écrase et me trouble encore davantage. (…) J’ai hélas compris que je n’étais pas en mesure de remplir la tâche qui m’a été confiée. Je sens que je suis de ceux qui ne peuvent pas guider mais qui ont besoin d’être guidés. Priez pour moi.

L’EXPLICATION
Habemus Papam, c’est la crise d’effroi.
L’Église catholique est en crise. Celles et ceux qui affirment le contraire mentent, et devraient se rappeler que le mensonge est un pêché passible d’une peine de perpétuité en enfer.
Certes l’Église tente de se réinventer sur les réseaux sociaux, à travers ses journées mondiales de la jeunesse bercées de rock chrétien, ou encore au cinéma par la mise en scène de prêtres héroïques dans un monde vampirique (cf Priest). On médiatise l’entrée des cardinaux dans la chapelle Sixtine parce que tout doit être un spectacle. La population catholique a affiché une hausse de 1.15% entre 2022 et 2023, portée notamment par l’Afrique.
Tout cela ne saurait cacher la perte de vitesse de l’Église.
Depuis quelques temps, notre Église a du mal à comprendre les choses. (…) Nous avons souvent eu peur d’admettre nos fautes.
Trop d’affaires scandaleuses ont miné l’institution (cf Amen, Spotlight, Jesus Camp, Doute), comme l’affaire Bétharram. La farce a assez duré. Le mythe se fissure de toute part. La pratique est en baisse et il semble que l’influence morale diminue puisque l’Église devient un folklore : le conclave intéresse désormais les bookmakers. Les cardinaux deviennent un sujet de paris, comme les acteurs d’un programme de télé-réalité.
On sait que la crise est profonde quand les hommes au sommet, censés porter l’Église, ne veulent plus endosser la plus haute responsabilité – à l’image de Melville.
Par le passé, n’importe quel cardinal aurait été fier d’être choisi par Dieu via le vote de ses pairs. La fonction est lourde, mais on ne réfléchissait pas à l’époque. C’était un honneur.
Aujourd’hui ce n’est plus le cas. Aucun cardinal ne veut plus se retrouver sur le devant de la scène. Au point qu’ils prient pour ne pas être élu.
Pas moi Seigneur…
Le monde à l’envers.
Melville ne veut pas plus que ses confrères de ce titre honorifique. Il ignore tout de ce qui l’attend et aborde la suite avec une anxiété à peine dissimulée.
Que se passe-t-il maintenant ?
Melville va jusqu’à questionner les voies de son Seigneur.
Dieu me prête des capacités que je n’ai pas.
Face à la tâche, il appelle sa mère au secours. Il fuit comme un enfant de soixante-dix ans.
On ne peut pas faire en sorte que je disparaisse ? Tout cela n’a jamais eu lieu, personne ne m’a m’a jamais vu. Personne ne me verra plus je vous le promets. Laissez moi partir je vous en prie.
C’est épouvantable. Cette histoire créer un nouvel événement médiatique dont le Vatican se serait bien passé.

Les cardinaux sont contraints d’avoir recours à un psychanalyste! Ils n’ont plus de solution face à ce blocage inexplicable.
Une lourdeur incessante. La tête trop pleine mais je ne sais pas de quoi. C’est comme si j’avais une sorte de sinusite psychique.
La réaction de Melville est pourtant humaine. C’est précisément le cauchemar d’un empire qui tremble devant la possibilité que l’homme se donne de dire ‘non’.
Quelle honte.
Le ‘non’ est souvent libérateur (cf No). Synonyme d’indépendance plutôt que de soumission (cf Spartacus), il donne plutôt envie. En l’occurrence le ‘non’ de Melville fait peur. C’est précisément pourquoi les cardinaux sont pris d’effroi. Leur guide est faible, ce qui n’est pas permis.
Seul le psychanalyste, athée revendiqué, ne semble pas surpris.
Dans la Bible, on parle de la dépression : sentiment de culpabilité, perte de poids, pensées suicidaires.
Les autres sont désemparé·es. Tout est en train de s’effondrer. Plutôt que de voir cette crise comme une opportunité, les membres de l’Église se demandent où sont rangés les canots de sauvetage.