TAVERN MAN
Aki Kaurismaki, 2012
LE COMMENTAIRE
À l’heure du e-commerce, qui se soucie encore de la solitude du commerçant ? Il regarde dehors pour guetter les passants, en priant son Jésus crucifié au mur afin qu’une personne franchisse le pas de sa porte. Au delà de réaliser une vente et faire un profit qui lui permettra de gagner sa vie, le commerçant aimerait avoir au moins une interaction avec quelqu’un. Poser une question. Faire une proposition. Échanger un sourire. Rendre service.
LE PITCH
Une journée comme une autre pour un homme, dans une ville du Portugal.
LE RÉSUMÉ
Il est tôt. Le responsable d’une petite taverne du centre historique de Guimarães (Ilkka Koivula) commence sa journée. Tout d’abord, il faut passer un petit coup de serpillère. Puis il faut préparer les épinards pour la sopa à €1,80.
Le silence est brisé par le fado que crache un vieux poste de radio.
Quelques clients arrivent. Ils sont trois. L’un d’entre eux commande un porto. Ils fument leur cigarette, chacun de leur côté.
Gilet de costume et noeud papillon, le patron prépare les tables. Il en dispose deux à l’intérieur et une dehors. Une petite tulipe jaune pour la déco. Tout est prêt. Ne manquent plus que les clients.
Les cloches de l’église retentissent à la mi-journée. C’est l’heure de la pause dej. Un peu plus loin, un restaurant attire un peu de monde grâce à son ardoise qui affiche la suggestion du chef : agneau rôti, bar, morue salée, poulpe aux olives.
Personne ne remarque la petite taverne dans la pénombre de sa ruelle. Le patron fait quelques pas pour noter le menu du restaurant sur son petit carnet, et retourne à sa taverne. Dans sa cuisine, il n’y a pas beaucoup d’options. Il rajoute quand même des sardines à l’huile pour €1,15. Une queue de poisson est accrochée au plafond. Elle finira dans la soupe, qui devient une sopa de pescadores pour €2,50.
Le patron goutte sa soupe puis s’absente quelques minutes pour aller goûter celle du restaurant. Quelques cuillères lui suffisent pour comprendre que la soupe du restaurant est bien meilleure que la sienne.
C’est la fin de la journée. Il se fait cirer les chaussures et passe chez le coiffeur car il a un rendez-vous. À l’arrêt de bus, il espère retrouver la femme avec laquelle il a dansé récemment. Le patron a pris soin d’emporter un bouquet d’oeillets. Malheureusement, son rendez-vous l’a planté.
Se sentant ridicule et en colère, il jette les oeillets à terre puis rentre chez lui.
Avant d’aller se coucher, il prend soin de déposer une assiette de lait devant sa porte pour les chats des rues.
L’EXPLICATION
Tavern Man, c’est un homme abandonné par le monde.
Le temps est cyclique avec un retour du semblable, pas exactement du même. Les saisons se suivent et se ressemblent chaque année un peu moins, en partie du fait du réchauffement climatique. En dehors des phénomènes de mode, c’est principalement la technologie qui a changé la donne en transformant la vie en une course effrénée.
Alors qu’avant on s’affrontait sur le champ de bataille (cf Braveheart, les Sentiers de la Gloire), la technologie a permis de faire la guerre à distance (cf Good Kill). Dans la rue, près d’une personne sur deux marche en regardant son smartphone. Les réseaux sociaux sont en train de détricoter le lien social (cf The American Meme, The Social Dilemma). On n’est plus sûr d’échanger avec des humains ou des agents conversationnels (cf Mission Impossible : The Final Reckoning). Enfin, les mondes virtuels pourraient permettre aux générations futures de ne plus sortir de leur fantasme (cf Ready Player One).
En attendant, le réel est toujours là.
Il n’a pas disparu, même s’il devient de moins en moins évident à décrypter à l’heure de la post-vérité (cf No Country for Old Men).
Certain·es s’y accrochent parce qu’il n’est pas possible de faire autrement, comme ce patron de taverne anonyme. Il fait figure de naufragé, hors du monde (cf Les Banshees d’Inisherin).
Perdu dans son centre historique, il continue de vivre comme il l’a toujours fait.
Il prépare sa journée avec professionnalisme, habillé de manière impeccable. Les prix qu’ils pratiquent n’ont pas explosé car sa taverne n’est pas un trend sur les réseaux. Il n’est sans doute pas aussi bien référencé sur les moteurs de recherche que le restaurant d’en face, alors personne ne sait qu’il existe – sauf une poignée de locaux. Les fidèles habitués donnent également l’impression d’être complètement largués. Personne ne se parle, comme si la modernité les avait mis K.O. debout.
Le patron de la taverne se prépare pour accueillir le monde. Il existe pour créer de l’interaction sociale. Tous ses efforts consistent à attirer des clients et la relation qu’il veut nouer sert à fidéliser ces clients. Le patron de la taverne vit de cette relation.
En l’occurrence, le relation est en train de disparaître.
Face à ce constat, le patron réagit. On reproche souvent à celles et ceux qui se sentent déconnecté·es de ne volontairement pas se mettre à la page. Ce n’est pas le cas de cet homme qui garde un oeil sur ce qui se passe en dehors de sa taverne. Il n’est pas arcboutés sur ses positions. Au contraire, il s’adapte aux menus qui changent.
Les choses se compliquent sérieusement lorsque la vie privée commence également à souffrir de cette nouvelle réalité. Le patron espère pouvoir finir cette journée vide par un moment en bonne compagnie, il est décommandé sans message d’avertissement.

A priori, le patron va avoir du mal à se mettre aux applications de rencontre car ce n’est pas sa culture (cf Newness). Encore qu’il s’inscrive, il n’est pas sûr de pouvoir trouver quelqu’un dans sa tranche d’âge. Auquel cas, le monde deviendrait encore plus frustrant.
Malgré sa bonne volonté, le monde l’a abandonné. Tout cela donne effectivement l’envie de jeter son tablier. Car quand on va jusqu’à prendre la peine de donner du lait et que même les chats sont aux abonnés absents, on peut se poser des questions. Où sont passés les chats ?
